Dimanche 18 février 2018

Chine et Japon, un panorama inédit

De la céramique Jômon aux peintures Song

Le Journal des Arts

Le 10 septembre 2008

Du Japon de l’ère Jômon à la Chine impériale, de la céramique au bronze en passant par la peinture, Paris présente cet automne un incomparable panorama des arts chinois et japonais à travers des pièces souvent sorties pour la première fois de leur pays. Ce rassemblement exceptionnel illustre de façon éloquente le dialogue entre les siècles que les artistes chinois d’aujourd’hui perpétuent à leur manière.

Grâce à une maîtrise précoce des procédés de fabrication et à l’élaboration d’un style caractéristique, la glorieuse histoire de la céramique japonaise trouve sa source au cœur du Néolithique dans l’art des potiers de l’époque Jômon (10500 à 300 av. J.-C.). Ce remarquable développement ne débute néanmoins qu’à partir du Jômon moyen (2500-1500 av. J.-C.) : les motifs de corde qui ont donné son nom à cette période ornent alors les nombreuses poteries nécessaires à la vie quotidienne et rappellent de semblables exemples européens, avant d’être enrichis de nouveaux types de décor, à motifs de flammes ou de crêtes de coq. Mais la production la plus remarquable et la plus rare est certainement celle des mystérieux dogû, figures anthropomorphes essentiellement féminines à propos desquelles nombre d’hypothèses ont été formulées. Sur ces sortes de poupées à la tête en forme de cœur, l’accent est mis sur les caractères féminins, avec des hanches rebondies qui donnent son aspect si singulier à la silhouette : comme dans la plupart des sociétés néolithiques, ces statuettes figuraient sans doute la Terre nourricière et fertile, image centrale dans une communauté d’agriculteurs. Mais le sens attribué à ces figures a certainement varié, revêtant plus tard des vertus prophylactiques. La plupart des dogû retrouvés ont en effet été brisés volontairement, ce qui semble indiquer qu’ils servaient de “poupées de médecine”. Au cours des siècles, leurs fonctions se sont élargies aux pratiques funéraires et chamaniques : les dogû partagent cette destination avec les masques en terre cuite dont quelques exemplaires sont présentés à la Maison de la culture du Japon à Paris.

Deux millénaires plus tard, des artistes japonais continuent de s’inspirer des formes imaginées par les potiers Jômon. Les créations du céramiste Suzuki Ozamu exposées à l’Espace Mitsukoshi Étoile, à Paris, témoignent, par leur monumentalité et leur pureté minimaliste, de cette familiarité avec les vestiges du passé, qu’il s’est attaché à faire revivre en retrouvant les secrets de fabrication du Shino, la première céramique à couverte blanche apparue au Japon.
 
Des bronzes pour les défunts
Alors que les Japonais ignorent encore la métallurgie, qui ne sera introduite dans leur pays qu’aux alentours de 300 av. J.-C., les Chinois atteignent, dès 1550 av. J.-C., une maîtrise exceptionnelle du bronze. Depuis la dynastie Shang jusqu’à l’avènement du premier empereur, en 221 av. J.-C., la vaisselle de bronze constituera le fleuron du mobilier funéraire dans les tombes royales et aristocratiques, avant d’être remplacée par la céramique. Les cinquante-six pièces prêtées par le Musée des beaux-arts de Shanghai au Musée Cernuschi illustrent la virtuosité des bronziers chinois et leur audace formelle, rehaussées par la splendide patine verte. Inspirés d’objets en céramique ou en bois, ces bronzes étaient utilisés dans des rituels funéraires liés au culte des ancêtres, et accompagnaient le défunt dans sa nouvelle vie. Sur ces pièces fastueuses, dont le luxe devait attirer la bienveillance des ancêtres, apparaissent des motifs décoratifs qui, tel le dragon, se perpétueront jusqu’à la fin de l’Empire. Le plus souvent, ce décor, dont l’interprétation est pour le moins difficile, est chargé d’une fonction protectrice. Ainsi, le taotie, sorte de masque monstrueux surtout employé sous les Shang, dévore tout ce qui est mauvais pour le défunt. Quant aux feuilles, elles sont en fait une stylisation de la larve de la cigale, symbole de résurrection. Cependant, l’intérêt de ces interprétations ne doit pas occulter les qualités esthétiques des œuvres : la magnifique patine verte, créée par l’oxydation du bronze, constitue le point commun d’un incroyable éventail de formes dont la richesse et la complexité ne cessent de s’accroître, des Shang à l’époque des Royaumes combattants (481-221 av. J.-C.). Cette surenchère prend fin dans une véritable débauche décorative qui se manifeste par des incrustations d’or.

Splendeurs de la Chine impériale
Dès le IIIe siècle av. J.-C., les souverains chinois ont manifesté pour les bronzes un intérêt passionné que le temps ne démentira pas. Chaque trouvaille a été accueillie avec enthousiasme et, sous les Song (960-1279), ont débuté les premières fouilles systématiques. Cet engouement n’est qu’une facette d’un attachement au passé prégnant dans toute l’histoire de l’art chinois. Les quelque 250 œuvres prêtées par Taiwan en apportent la preuve en soulignant ces continuités, ces liens entre les périodes historiques qui font la richesse de l’art chinois.

Cette constance s’exprime bien sûr dans le répertoire décoratif ou dans le travail de matériaux comme le jade, mais elle s’affirme avec encore plus d’évidence dans la peinture. Les principes de composition des paysages, déjà en germe sous les Han (206 av. J.-C.-220 ap. J.-C.), sont fixés à l’époque Tang (618-907) et constitueront la base de travail des générations suivantes. Cette période Tang voit en effet l’invention de la peinture en noir et blanc par le poète Wang Wei (VIIIe siècle). Il n’est pas indifférent que cet art ait été inventé par un écrivain : né du signe calligraphique, le motif tracé à l’encre s’attache plus à évoquer, à suggérer une image mentale qu’à restituer une réalité ; il appartient à celui qui regarde de reconstituer dans son esprit les harmonies colorées de la nature. Pour paraphraser Sérusier, on pourrait résumer bien des peintures chinoises à des traits et des lavis en un certain ordre agencé.

Art de l’esprit, cette peinture de lettrés exerce une incontestable séduction sur les classes cultivées de la société, à tel point que l’empereur Huizong (1100-1125) lui-même se fait peintre. Une feuille portant deux poèmes écrits de sa main figure dans l’exposition, tandis qu’un portrait nous dévoile les traits de ce sensible souverain. Ce goût des Fils du Ciel pour les peintures a permis la constitution de cette fabuleuse collection, dont la garde, après d’épiques péripéties, a échu au Musée national du Palais, à Taipei. Quelques-uns des plus grands peintres chinois anciens, rares dans les collections occidentales, peuvent ainsi être présentés : Guo Xi, Mi Fu, Li Tang, Ma Yuan, Xia Gui, Zhao Mengfu, ou encore Shen Zhou.

Une histoire abrégée de la peinture
Ces œuvres dessinent une histoire abrégée de la peinture chinoise à travers les dynasties successives, dont celle des Song (960-1279) constitue à tous points de vue l’âge d’or. Au cours de cette période, le paysage se divise en deux catégories, correspondant à l’origine à la migration de la dynastie Song vers le Sud sous la pression mongole, avant de recouper des divisions philosophiques : aux montagnes escarpées du Nord, aux sommets inaccessibles, succèdent alors les étendues paisibles des fleuves du Sud. Empruntant l’une ou l’autre voie, les artistes joueront des modulations du trait et du lavis pour restituer les nuances de leur vision. Malgré l’apparition d’artistes “extravagants” comme Shi Tao, qui viennent déranger le sage ordonnancement des paysages en peignant directement sur le motif, les dynasties suivantes marquent le début d’un retour vers le passé en approfondissant sans cesse cette méditation face à la nature. Chaque œuvre ayant été conçue pour une longue contemplation qui appelle la circulation du regard, le rassemblement de tant de peintures constitue une gageure pour les salles du Grand Palais. Jades, bronzes, céramiques et divers objets d’art réunis pour l’occasion – antérieurs à ceux que le Petit Palais avait présenté dans “La Cité interdite”, et nettement plus intéressants – se prêtent sans doute mieux à ce genre de manifestation.

L’art en héritage

La modernité occidentale s’est définie en rupture avec une tradition jugée encombrante. En adoptant cette nouvelle attitude venue de l’Ouest, les artistes chinois ont-ils pour autant renoncé à leur héritage artistique ? La tradition revendiquée par leurs aînés ne constitue-t-elle pas toujours une référence pertinente ? Le peintre Yan Pei-Ming, installé en France, se dit “toujours intéressé par l’art chinois�?, mais constate que celui-ci “n’a pas évolué aussi vite que l’art occidental�?. Cette relative stagnation est également soulignée par Zao Wou-ki, qui considère qu’�?à partir du XVe siècle, la peinture chinoise connaît une sévère décadence�?. Ce n’est sans doute pas l’avis de tous puisque Yan Pei-Ming explique qu’�?il y a deux types d’artistes en Chine : l’un est très conservateur, attaché à la tradition (l’encre de Chine, le petit paysage…), l’autre est plus contemporain, et l’encre, les montagnes... ne lui suffisent plus. Il y a un art officiel, rassurant, l’autre plus avant-gardiste�?. Il résume cette aspiration à de nouvelles expériences de façon humoristique : “Aujourd’hui, si on veut lancer une fusée, le boulier ne suffit plus pour calculer la vitesse, il faut un ordinateur. L’art, c’est pareil. Les outils traditionnels chinois étaient un peu périmés, ils limitaient un peu la création. L’art, comme l’homme ou l’entreprise, est désormais plus international, il n’a plus intérêt à garder une tradition picturale pure�?. Cette ouverture à d’autres cultures n’empêche pas de puiser dans son propre héritage. Ainsi, Yan Pei-Ming dit apprécier les époques Tang et Song dont il loue “les paysages magnifiques�? : “En ce moment, je pratique surtout le paysage, et je m’oriente vers une peinture plutôt orientale : si vous interrogez votre voisin, un paysage, aujourd’hui, c’est une petite maison, un arbre, un petit lac, une montagne, un ciel. C’est un cliché de paysage que je suis en train de faire. J’aime beaucoup aussi la céramique. J’ai essayé de faire des portraits en terre, mais c’est très difficile. Il faudrait que je retourne en Chine pour me faire aider par des techniciens.�? Quant à Zao Wou-ki, il admet une prédilection pour les bronzes. L’artiste Huang Yong Ping, également installé en France, a adopté une position plus spirituelle dans son rapport à la tradition. Pénétré de philosophie taoïste, il recherche dans ses installations comme Le Pont, présenté cet été dans “Être Nature�? à la Fondation Cartier, les équivalences visuelles du yin et du yang. Il y mêle des bronzes animaliers japonais des XVIIIe et XIXe siècles (dragons, crapauds...), à des tortues et des serpents vivants, en expliquant que “dans la mythologie chinoise, l’image du serpent qui vient s’enrouler autour de la tortue représente l’harmonie, la fusion entre le yin et le yang qui devient moteur de la création du monde�?. Même sans référence aux formes traditionnelles, des modes de pensée hérités de la culture chinoise continuent d’imprégner le travail d’artistes comme Huang ou Chen Zhen. Ce dernier explique ainsi les principes qui ont inspiré la création de Jue Chang, grand instrument de percussion comprenant plus de cent tambours transformés à partir de chaises et de lits : “L’idée de percuter ou de frapper vient de la tradition bouddhiste (zen chinois)�?.

A VOIR

- ÉCUME ET TERRES ÉCARLATES, SUZUKI OZAMU, jusqu’au 9 janvier, Espace des arts Mitsukoshi Étoile, 3 rue de Tilsitt, 75008 Paris, tél. 01 44 09 11 11, tlj sauf dimanche et jours fériés 10h-18h. - RITES ET FESTINS DE LA CHINE ANTIQUE, BRONZES DU MUSÉE DE SHANGHAI, jusqu’au 10 janvier, Musée Cernuschi, 7 avenue Vélasquez, 75008 Paris, tél. 01 45 63 50 75, tlj sauf lundi et jours fériés, 10h-17h40. Catalogue, éditions Paris-Musées, 192 p., 52 ill. coul. et 160 ill. n&b, 245 F. - JÔMON, L’ART DU JAPON DES ORIGINES, 29 septembre-28 novembre, Maison de la culture du Japon à Paris, 101bis quai Branly, 75015 Paris, tél. 01 44 37 95 00, du mardi au samedi 12h-19h. - TRÉSORS DU MUSÉE NATIONAL DU PALAIS, TAIPEI-MÉMOIRE D’EMPIRE, 22 octobre-25 janvier, Galeries nationales du Grand Palais, avenue du Général Eisenhower, 75008 Paris, tél. 01 44 13 17 17, tlj sauf mardi 10h-20h, mercredi 10h-22h. Catalogue, éditions RMN/AFAA, 464 p., 340 F.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°67 du 25 septembre 1998, avec le titre suivant : Chine et Japon, un panorama inédit

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