Mercredi 21 février 2018

Chasse à l’Homme

Le musée du Palais de Chaillot gravement menacé

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 7 décembre 2007

Malgré les vives protestations des personnels du Musée de l’Homme, les collections d’ethnologie de l’institution ont commencé à quitter le Palais de Chaillot le 3 mars, après la fermeture définitive de la galerie d’Afrique. Les futurs Musées du quai Branly, à Paris, et de l’Europe et de la Méditerranée, à Marseille, sont les heureux bénéficiaires de ce déménagement précipité, qui fait fi du travail des chercheurs et enseignants sur le site. Directeur du C2RMF (Centre de recherche et de restauration des musées de France), Jean-Pierre Mohen a, par ailleurs, été nommé à la tête d’une mission de réflexion sur l’avenir du musée.

PARIS - “Non à la destruction du Musée de l’Homme ! – Honte à ces gouvernants qui ne respectent rien !” Accrochée sur la façade du Palais de Chaillot le 3 mars dernier, la banderole reprend les mots du cinéaste Jean Rouch, venu manifester avec les personnels du musée, mais aussi des archéologues et des enseignants, contre le déménagement des collections d’ethnologie du Musée de l’Homme, à Paris. Tous protestaient avec colère contre “ces privatiseurs qui veulent subtiliser des collections scientifiques à des fins mercantiles”. Dans le cadre du projet lancé en 1995 par le président de la République Jacques Chirac, les collections d’ethnologie sont destinées à alimenter les futurs Musées du quai Branly, à Paris, et de l’Europe et de la Méditerranée, à Marseille, censés ouvrir respectivement en 2005 et 2010. Au total, ce ne sont pas moins de 300 000 pièces qui quittent le Trocadéro à destination des entrepôts de l’hôtel Berlier, dans le 13e arrondissement parisien. Elles doivent y être inventoriées, nettoyées, et éventuellement restaurées, avant de rejoindre leurs nouveaux établissements. Après la galerie d’Afrique, ce sera au tour des espaces dévolus à l’Océanie, aux Amériques, et enfin, au monde arctique, de disparaître. L’opération devrait s’achever le 3 mai prochain. Seules les collections de préhistoire et d’anthropologie biologique resteraient sur place. Vivement émus, les personnels du Musée dénoncent la soudaineté de ces mesures et rappellent que, jusqu’à présent, aucune promesse n’a été tenue. L’année dernière, il leur avait été affirmé que les galeries publiques seraient préservées tant que le Musée du quai Branly n’était pas ouvert. Une question demeure particulièrement préoccupante : que vont devenir tous ces objets stockés dans les réserves ? “N’en doutons pas, les 9/10e des collections mises en caisse ne réapparaîtront jamais”, préviennent les personnels du musée. “Une chose est sûre, le Musée du quai Branly n’en aura pas l’usage. Ses galeries ne sont pas destinées à les accueillir, à l’exception de quelques pièces jugées prestigieuses”, renchérit le Comité Patrimoine et Résistance, créé il y a deux ans. Porte-parole des personnels du Musée de l’Homme, Jean Mennecier souligne avec ironie les autres incohérences du projet : à l’heure où tous les musées du bord de la Seine doivent mettre leurs collections à l’abri, “on décide d’expédier précipitamment les objets des galeries publiques du Musée de l’Homme, qui est pourtant hors d’eau sur la colline de Chaillot, dans des entrepôts inondables de l’hôtel Berlier, situé au bord de la Seine !”.

Le dénigrement de la culture
Si l’interrogation des personnels est de plus en plus aigüe – “le Musée du cinéma a finalement été délocalisé ; le Musée des monuments français n’en finit pas d’être rénové, le Musée de l’Homme est laissé à l’abandon par les pouvoirs publics… Quelle opération se prépare, au juste, place du Trocadéro ?” –, la ministre de la Recherche Claudie Haigneré annonçait pourtant, le 18 février dernier, que la rénovation du Musée de l’Homme était une “priorité” du gouvernement. Et, pour calmer le jeu, le 28 février, sur proposition de Bertrand-Pierre Galey, directeur du Muséum d’histoire naturelle (dont dépend l’institution du Palais de Chaillot), Jean-Pierre Mohen a été désigné pour mener une mission de réflexion sur l’avenir du musée ; un rapport qui devrait être rendu au mois de septembre. Docteur d’État en préhistoire, directeur du C2RMF (Centre de recherche et de restauration des musées de France), il travaillera de concert avec le directeur du Muséum ainsi qu’avec un groupe de travail comprenant les directeurs des trois départements du Muséum, “Musée de l’Homme”, “Préhistoire” et “Homme, nature, sociétés”, ainsi que trois autres personnalités. Le Muséum a par ailleurs coupé court aux rumeurs annonçant le déménagement des collections de préhistoire et d’anthropologie restantes, qui auraient été promises à la création d’un vaste Musée national des origines à Marseille. Pour l’heure, le musée se prépare à accueillir l’exposition “Les fresques de Tassilis” (du 21 mai 2003 au 5 janvier 2004). À plus long terme, il est question d’organiser le musée place du Trocadéro autour de trois grands thèmes : les origines de l’homme, ses relations avec la nature, et des sujets plus modernes abordant l’évolution des sciences, de la génétique, de l’écologie... La présentation serait organisée selon le principe d’un petit “noyau dur” permanent d’objets accompagné d’expositions temporaires. Des propositions qui restent floues et ne sont pas du goût des membres du Musée de l’Homme. “Ils nous proposent un musée sans collection, s’insurge Jean Mennecier. Le directeur du Muséum d’histoire naturelle nous a expliqué qu’un musée n’est pas un lieu où l’on accroche les objets, mais un lieu de débat et d’événements culturels. Que vont devenir les scientifiques, les ethnologues, les métiers de restaurateurs, de techniciens, s’il n’y a plus d’objets ? Ce qui se passe au Musée de l’Homme préfigure des événements beaucoup plus graves : c’est bien du dénigrement de la culture dont il est question.”

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°167 du 21 mars 2003, avec le titre suivant : Chasse à l’Homme

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