Bernard Murat : « Je fais appel à des faussaires de génie »

Par Martine Robert · L'ŒIL

Le 21 octobre 2013 - 2201 mots

Pour le metteur en scène et directeur de théâtre, les beaux-arts nourrissent indéniablement les hommes de théâtre.

L’œil: Acteur, metteur en scène, directeur de théâtre, vous êtes un amoureux des textes: dans quel milieu avez-vous grandi?

Bernard Murat: Je suis né à Oran dans un milieu assez culturel. Mon père, mort très jeune, alors que je n’avais que 13ans, était docteur en droit, diplômé en sciences politiques, banquier. Mon grand-père a été maire d’Alger de 1944 à 1947, et mes deux grand-mères étaient très musiciennes, d’ailleurs l’une d’elle avait été chanteuse, puis professeur de chant. J’avais aussi une tante mozartienne, Leila Ben Sedira, de l’Opéra de Paris (du reste, elle a toujours son fan-club); elle connaissait beaucoup d’acteurs. Et c’est l’un d’eux, Julien Bertheau, sociétaire de la Comédie-Française, qui m’a appris à placer ma voix. Nous sommes venus habiter Paris en 1945 et je ne suis retourné que deux fois en Algérie, en 1971 avec Édouard Molinaro pour Les Aveux les plus doux et en novembre 2012 avec François Hollande en visite d’État.

Comment s’est décidée votre carrière artistique?
La mort de mon père a changé le cours de nos vies, et mener une carrière artistique m’est apparu assez vite comme une évidence. L’art donne du sens à la vie, là où on ne lui en voit pas toujours. J’ai appris jeune à cerner le positif dans ce qui nous arrive. Kant, Spinoza, Alain, ces grands philosophes m’ont aidé. «Le spleen est d’humeur, le bonheur est de volonté», dit Guitry. Je suis resté fidèle à ces penseurs: c’est difficile parfois de discerner ce qui nous grandit de ce qui nous avilit, l’art nous y aide probablement. J’ai été un temps tenté par le dessin, car j’étais assez doué. J’avais rencontré un peintre à Alger qui avait d’ailleurs estimé que je pouvais faire les Beaux-Arts. Puis, en classe de quatrième, j’ai découvert le grec ancien et je suis tombé amoureux de cette langue morte, puis j’ai décidé de m’orienter vers le théâtre. Mais je reste très intéressé par le dessin, l’esquisse, la maquette, notamment de théâtre.

Qu’est-ce qui vous séduit dans le théâtre?
Le théâtre livre des raccourcis de la vie et donne très vite accès à des chefs-d’œuvre. Du siècle de Rabelais au Grand Siècle, notre production théâtrale est incroyable: nous sommes le pays qui a le plus écrit pour le théâtre. L’accès à la culture par les planches, c’est très ludique! Après avoir suivi les cours Charles-Dullin, j’ai été admis à l’école de la rue Blanche. Chez Dullin, les cours étaient donnés au Théâtre de Chaillot et un compagnonnage s’était établi avec les comédiens du TNP. C’était les années 1957-1958, j’en garde un très bon souvenir. On travaillait nos rôles près de cette grande troupe, il y avait Gérard Philipe, Geneviève Page, Philippe Noiret, Jean-Pierre Darras… Puis je suis devenu comédien, et cela a été une période formidable pour moi, j’ai beaucoup joué au théâtre, pour la télévision, et doublé de grands acteurs américains au cinéma.

Pourquoi avoir évolué vers la mise en scène?

Parce que je suis passionné par le rapport entre la forme et le fond. Par les sens et le sens. Comme pour un problème de géométrie, on a une intrigue à résoudre. J’aime travailler l’histoire des rôles, le sens et l’essence des textes. Le théâtre est fait de tout cela. Dès l’école de la rue Blanche, j’ai désiré faire de la mise en scène, je sentais quand un personnage devait s’asseoir, se lever, marcher. La part de création est plus grande que pour l’acteur. Prendre une pièce, couchée dans une bibliothèque, et l’élever, devenir l’auteur du spectacle! J’ai en outre été à bonne école, puisque j’ai assisté Jacques Charon pendant deux ans, et Raymond Rouleau durant quelques mois. Ils m’ont donné le goût de ce métier complexe. En étant précédemment comédien, j’ai aussi beaucoup appris sur le jeu d’acteur. Et, même en tant que spectateur, j’ai toujours été frappé par les mises en scène de la Comédie-Française dans ces années-là, ou de Jean Vilar et Georges Wilson au TNP. Certaines images sont gravées en moi. Les grands Feydeau de la Comédie-Française dans les années 1962-1963, avec Robert Hirsch, Jacques Charon, ou encore un Henri IV de Pirandello avec Jean Vilar et Jean Topart: il y avait un mélange d’époques, médiévale et 1930, et de costumes bouleversant. Au théâtre, concevoir un décor est passionnant: je travaille depuis vingt-cinq ans avec Nicolas Sire qui a une large culture picturale. Idem pour les costumes avec Carine Sarfati ou Emmanuelle Youchnovski, ou pour la lumière avec Laurent Castaing.
La marge de liberté laissée aux metteurs en scène varie-t-elle beaucoup d’un auteur à l’autre?
Cela dépend, effectivement. Pour Le Prénom, qui est une création, nous étions confinés dans l’appartement d’un professeur d’université d’aujourd’hui. Avec une pièce classique, on peut commencer à rêver. Marivaux ne décrit jamais les décors, à l’inverse de Feydeau qui, lui, dépeint tout; mais il y a moyen de respecter un auteur tout en décalant, détournant, transcendant le propos. Pour Quadrille de Sacha Guitry, j’ai opté pour une pièce ronde, afin d’imaginer une danse entre les couples. Pour Comme s’il en pleuvait, j’ai conçu un appartement mystérieux, avec de nombreux couloirs, un peu menaçants et angoissants.

De quoi vous nourrissez-vous dans ce processus créatif?
De l’histoire, de la situation des personnages, de ce qu’il est possible de revoir dans ces personnages ou pas. Il est quasiment impossible, par exemple, de jouer Feydeau sans portes dans le décor! C’est aussi ce qui me plaît dans la mise en scène de théâtre, cette diversité d’univers à créer.

La peinture peut-elle vous inspirer des décors?
Je reviens d’un voyage en Italie justement. Je suis fou du Caravage et je me suis rendu dans toutes les églises où l’on trouve ses œuvres. Selon moi, c’est le peintre qui a inventé l’éclairage cinématographique et théâtral. Cette façon d’occulter ou de libérer la lumière! Je songe à ce tableau évoquant l’apparition de Jésus à Judas, avec ces visages contrastés, lumineux. Cela, c’est du théâtre! Oui, j’aime visiter les musées. Georges de La Tour, Tiepolo, Vinci me touchent. J’apprécie aussi beaucoup les impressionnistes, les artistes de la lumière comme Cézanne, Monet avec sa série de cathédrales peintes à différents moments de la journée. Le travail de Picasso sur le noir et blanc, présenté cette année au Musée Guggenheim de New York, m’a aussi beaucoup impressionné. Bien sûr, tout cela nourrit les hommes de théâtre. Je me souviens avoir été bouleversé par les mises en scène de Patrice Chéreau, dont les parents étaient peintres. Patrice privilégie les éclairages latéraux, jamais de face, il met ainsi en relief les contrastes.

Vous évoquez surtout des œuvres figuratives, êtes-vous fermé à l’abstraction? 
Je ne suis pas très ému par l’art abstrait, sauf quand un peintre figuratif, dans sa recherche de l’abstraction, vous impose de cligner des yeux pour voir plus loin, pour ne pas se contenter de ce que l’on perçoit au premier regard, comme dans les toiles sur Venise par Matisse. Mais je m’intéresse davantage au figuratif et suis très sensible au cadrage, c’est une déformation professionnelle. C’est pourquoi j’aime contempler les portraits, comme ceux de Titien qui met véritablement en scène ses sujets: souvent ils regardent ailleurs, sont absorbés par quelque chose, on les perd.

Avez-vous déjà fait appel à des plasticiens pour vos décors?
Plutôt à des faussaires de génie! Avec Nicolas Sire, on a introduit des tableaux «à la manière de» Hopper dans un décor.

Achetez-vous des œuvres d’art?
Je ne collectionne pas les peintures même s’il m’arrive de soutenir de jeunes artistes, comme Frédéric Arditi, le fils de Pierre et le petit-fils du peintre Georges Arditi. Ou encore Martin Gendre, qui réalise des toiles gigantesques à partir de photos. C’est un travail figuratif en apparence, mais qui offre en même temps une vision très abstraite des êtres humains et des paysages. Ma fille Stéphanie, réalisatrice, a photographié avec l’aide de Stéphane Foenkinos des portraits imaginés de grands écrivains femmes. Très belle exposition. Dans ma vie, j’ai connu beaucoup de collectionneurs, à commencer par Claude Berri, qui fut un grand ami et qui était fou d’art contemporain. Je ne peux pas dire qu’un tableau blanc me touche, et je me suis intéressé tardivement à Pierre Soulages. Claude Dauphin, Gérard Oury collectionnaient aussi. Et j’ai connu beaucoup d’artistes plasticiens.
En 1962, à côté du Théâtre de Poche-Montparnasse, où je jouais, il y avait un foyer des artistes fréquenté par de nombreux peintres et élèves d’écoles d’arts plastiques. J’ai côtoyé nombre de peintres de Montparnasse et de Montmartre, comme l’acteur Jean Bonvilliers, qui avait un rôle dans Adorable Julia au Théâtre Sarah-Bernhardt et peignait également. Il y a eu une grande tradition de peintres-acteurs dans ces années 1960.

Collectionnez-vous autre chose, en lien avec votre passion des planches?
Je collectionne en effet les livres de théâtre. Je les déniche en ventes aux enchères, dans des librairies spécialisées, et j’ai un pisteur qui les cherche pour moi, dans les greniers, dans les testaments chez les notaires, etc. Récemment, j’ai acheté plusieurs lots lors de la vente consacrée à Sacha Guitry à Drouot. Et je possède des éditions originales de Marivaux, Beaumarchais, Chateaubriand, Proust, Camus… Pierre Arditi m’a offert une édition originale de Molière, celle incluant Tartuffe. Il me manque un Balzac. J’essaie de me constituer un grand fonds de littérature. Je m’intéresse aussi aux petits livres de répétition d’acteurs des XVIIe, XVIIIe siècles – j’en possède une dizaine –, ainsi qu’aux éditions originales de feuilletons parus dans les journaux. Ce ne sont pas forcément des achats coûteux,même si les collectionneurs de ce genre de manuscrits sont devenus plus nombreux ces dernières années, mais ils sont riches en émotions.

Après la comédie et la mise en scène, pourquoi avoir acheté un théâtre?
J’ai eu envie de travailler pour moi. J’ai acheté une salle pour avoir la maîtrise de la chaîne de production. Parfois, cela produit de la schizophrénie: entre mon côté artiste et mon côté producteur, il m’arrive de me refuser des choses à moi-même! Avec Jean-Louis Livi, mon associé initialement, nous avons vu que ce théâtre était fermé, apparemment abandonné, et à vendre. Le lieu nous a éblouis. Le propriétaire d’alors, Julien Vartet, industriel, auteur, romancier et dramaturge, avait restauré ce patrimoine, que je m’emploie toujours à entretenir. J’ai acquis aussi le Théâtre des Mathurins, qui a une longue histoire puisqu’il a été dirigé notamment par Sacha Pitoëff, Albert Camus. Mais garder les deux était trop lourd. On a privilégié la salle de 720 places à Édouard VII plutôt que cette petite salle de 390 places.

En cette période d’économies budgétaires, êtes-vous inquiet pour la place de la culture dans notre société?

Nous sommes dans un pays qui fait l’essentiel pour la culture et maintient ce cap. Lui affecter 1% du budget de l’État ne serait pas si coûteux, mais actuellement il est difficile de demander davantage au gouvernement. Cependant, la situation n’est pas calamiteuse. On peut être heureux de vivre dans un pays où la culture est bien partagée et distribuée, même si on peut estimer que les restrictions budgétaires ne devraient pas atteindre le ministère de la Culture. La crise sera vaincue aussi, et peut-être surtout, par la culture, il faut que les politiques le comprennent; la culture, c’est la vie, ce ne sont pas des loisirs. Et regardez, en été, il y a plus de huit cents festivals en France!

REPERES

1941
Naissance à Oran, en Algérie

1960 - 1962
Après sa formation au Conservatoire national d’art dramatique, il devient l’assistant de Jacques Charon au Théâtre des Bouffes-Parisiens

Années 1970 et 1980
Il prête sa voix à de nombreux acteurs américains comme Woody Allen dans le film Annie Hall (1977) et Al Pacino dans Mélodie pour un meurtre (1989)

1985
Première mise en scène pour Tailleur pour dames de Georges Feydeau au théâtre des Bouffes-Parisiens

1987
Il met en scène et joue dans L’Idée fixe de Paul Valéry avec Pierre Arditi au théâtre Hébertot

2001
Il prend la codirection du Théâtre Édouard VII avec Jean-Louis Livi puis seul à partir de 2007

2012
Il joue dans le film Le Prénom adapté de la pièce de Matthieu Delaporte et Alexandre de La Patellière

Le théâtre édouard VII

Situé sur la place nommée en l’honneur du roi d’Angleterre Édouard VII, entre la Madeleine et l’Opéra Garnier, le théâtre du même nom ouvre ses portes en 1916 dans une ancienne salle de cinéma. À partir de 1920, son succès est assuré pendant dix ans par les pièces de Sacha Guitry avant d’être à nouveau transformé en salle obscure exploitée par la Twentieth Century Fox. En 1940, le théâtre lève définitivement son rideau de scène où le genre du boulevard croise les pièces d’auteurs tels que Shakespeare, Giraudoux et Henrik Ibsen. Francis Veber y présente sa première pièce en 1967, Philippe Caubère y joue son premier rôle sur une scène parisienne en janvier 1982. Le futur directeur, Bernard Murat, met en scène Un mois à la campagne de Tourgeniev avec Isabelle Huppert en 1989 avant de prendre la codirection de l’établissement en 2001 avec Jean-Louis Livi. En 2007, seul à la tête du théâtre, il fête le cinquantenaire de la mort de Sacha Guitry par quatre pièces de l’auteur montées en un acte, Un type dans le genre de Napoléon.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°662 du 1 novembre 2013, avec le titre suivant : Bernard Murat : « Je fais appel à des faussaires de génie »

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