Mercredi 27 janvier 2021

Art ancien, arts décoratifs

Les artistes dépeints par eux-mêmes

Le Journal des Arts

Le 4 décembre 1998 - 688 mots

Célèbres au point de prendre valeur métonymique, les autoportraits de Rembrandt et de Van Gogh ont largement conditionné notre approche du genre. Pourtant, l’introspection psychologique n’est qu’une des nombreuses facettes du portrait d’artiste. Deux livres explorent les enjeux sociaux et artistiques de la représentation de soi, l’un sur les artistes femmes du XVIe siècle à nos jours, l’autre sur les peintres, sculpteurs et photographes présents dans les musées d’Île-de-France et recensés à l’occasion de l’exposition “Face à Face�?.

De Sofonisba Anguissola à Hannah Wilke, les femmes artistes se sont abondamment représentées, tout comme leurs confrères masculins. Était-il pour autant opportun d’aborder ce phénomène comme une catégorie artistique particulière ? Documenté et engagé, le livre de Frances Borzello, écarte bien vite le doute. “Aucun autoportrait de femme [ne va] de soi, explique cette spécialiste d’histoire sociale de l’art. Dans ce domaine, le visage féminin signale un écart radical de la norme, et exige donc qu’on suspende le type de lecture attaché à l’autoportrait masculin”.

L’introduction brosse d’ailleurs à grands traits les conditions discriminatoires dans lesquelles les femmes se formaient et exerçaient jusqu’au début du XXe siècle, pour souligner la spécificité du genre. Défi supplémentaire, l’autoportrait féminin mettant en jeu l’image longtemps très codifiée de la femme, une Lavinia Fontana ou une Élisabeth Vigée-Lebrun eurent à jongler “avec ce que la société attendait de la femme et ce qu’elle attendait des artistes, les deux images étant diamétralement opposées”. L’étude de Frances Borzolla suit ensuite la chronologie à partir de la Renaissance, siècle par siècle, école par école, pour détailler à chaque fois les conditions de travail des artistes, le regard porté sur leur œuvre et les solutions qu’elles ont adoptées pour se représenter. Si l’on s’éloigne parfois du thème, c’est pour mieux y revenir. Une vision globale se dégage bel et bien de cette étude, rendue vivante par une série d’anecdotes et de portraits. Pendant plus de quatre siècle, les femmes peintres auraient ainsi oscillé entre une adaptation à des schémas typologiques commodes – la musicienne, la mère de famille, la jolie jeune femme séduisante – et des transgressions plus ou moins spectaculaires : l’aquarelliste Rosalba Carriera sous les traits d’une vieille femme, Angelica Kauffman en l’allégorie de la Peinture, la photographe Alice Austen travestie en homme ou en prostituée...

C’est avec les libertés des premières photographes que l’ouvrage aborde le XXe siècle. Celui-ci occupe autant de place que les autres siècles réunis, à juste titre puisqu’il apporte une révolution dans l’autoportrait, les tabous tombant peu à peu. L’auteur en explore les multiples expressions, et notamment la performance, analysée avec finesse comme “une stratégie [de libération et de contrôle du] corps, longtemps prisonnier d’un art qui ne le considérait que comme un objet splendide sans voix, livré au jugement du spectateur masculin”. Une biographie des principales artistes, une courte bibliographie et une abondante iconographie commentée font de ce livre un ouvrage de référence.

Les multiples visages du portrait d’artiste
L’exposition itinérante “Face à Face” a donné lieu à la réalisation d’un ouvrage scientifique illustré, comprenant une partie catalogue, un inventaire exhaustif des 1 200 portraits d’artistes recensés dans les musées d’Île-de-France, et une série d’essais qui ne se limitent absolument pas aux œuvres présentées. De la diversité des approches et des thèmes évoqués – il y est aussi bien question du portrait littéraire que de la photographie ou des autoportraits de sculpteurs –, naissent des rapprochements intéressants et des points de vue croisés, tandis que le découpage en différentes interventions rend immédiatement lisible la richesse sémantique du portrait d’artiste.

Autre heureuse surprise, certains thèmes a priori très spécialisés, tels les portraits d’artistes commandés par l’Académie royale, débouchent sur des réflexions générales : Thierry Bajou montre ainsi que de nombreux portraits dérivent de la formule très statique adoptée par les membres de l’Académie. D’autres thèmes plus larges et plus attendus sont abordés, comme l’invention du portrait introspectif et “prospectif” au XIXe siècle.

- Frances Borzello, Femmes au miroir, une histoire de l’autoportrait féminin, Thames & Hudson, 224 p., 240 ill., 295 F, ISBN 2-87811-144-3. - Face à Face, portraits d’artistes, ouvrage collectif, Somogy-Éditions d’art, 256 p., 250 ill., 295 F, ISBN 2-85056-332-3.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°72 du 4 décembre 1998, avec le titre suivant : Art ancien, arts décoratifs

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