Mercredi 14 novembre 2018

Abstrait ? Non, plutôt concret

L’Espace de l’Art concret prépare sa mue

Par Olivier Michelon · Le Journal des Arts

Le 24 octobre 2003 - 749 mots

Inauguré en 1990 sous l’impulsion de l’artiste Gottfried Honegger, l’Espace de l’Art concret à Mouans-Sartoux a fait de l’ouverture vers la création contemporaine et l’expérimentation pédagogique son objectif premier. Alors qu’au printemps 2004 y sera inauguré un nouveau bâtiment destiné à accueillir la donation Albers-Honegger, l’institution poursuit son activité avec une rétrospective consacrée à Peter Downsbrough.

“1° L’art est universel. 2° L’œuvre d’art doit être entièrement conçue et formée par l’esprit avant son exécution. Elle ne doit rien recevoir des données formelles de la nature, ni de la sensualité, ni de la sentimentalité. Nous voulons exclure le lyrisme, le dramatisme, le symbolisme, etc. 3° Le tableau doit être entièrement construit avec des éléments purement plastiques, c’est-à-dire plans et couleurs. Un élément pictural n’a pas d’autre signification que ‘lui-même’ […].
4° La construction du tableau, aussi bien que ses éléments, doit être simple et contrôlable visuellement. 5° La technique doit être mécanique c’est-à-dire exacte, anti-impressionniste. 6° Effort pour la clarté absolue”. Des six bases de la peinture concrète posées en 1930 à Paris par Otto Gustav Carlsund, Theo van Doesburg, Jean Hélion, Léon Tutundjian et Marcel Wantz, l’Espace de l’Art concret, inauguré en 1990, semble surtout avoir retenu la générosité de la première. Car s’il fait la part belle à la non-figuration, le centre d’art situé dans le château de Mouans-Sartoux (Alpes-Maritimes) n’a jamais sombré dans un isolement autoréférentiel, lui préférant la création contemporaine et le dialogue immédiat avec la ville qui l’accueille. “Si l’Art concret semble parti d’un dogme, il est en fait une pluralité vivante”, tient à préciser Dominique Boudou, directrice artistique de l’institution. L’été dernier, l’exposition “Urban Codes, coder/décoder” (lire le JdA n° 175, 12 septembre 2003), consacrée à des artistes anglais, de Bridget Riley à Julian Opie, validait parfaitement ce postulat. L’abstraction la plus rigoureuse y était montrée comme une ouverture et une base de réflexion sur l’environnement urbain.

Passage de savoirs
En écho à la biographie de Gottfried Honegger, le fondateur de l’Espace de l’Art concret, la notion de passage est primordiale dans la géographie et le fonctionnement du lieu. Passage entre les arts premièrement : Honegger, né à Zurich en 1917, est d’abord graphiste, avant de situer sa pratique entre deux pôles, incarnés respectivement par Max Bill et Mark Rothko. Optant pour la peinture et la sculpture, il ne cesse de prononcer les échanges entre art et architecture. Passage de savoirs ensuite, l’activité pédagogique, signalée par l’espace adjacent signé par l’architecte Marc Barani, ayant une place majeure. “La recherche pédagogique est au cœur du projet, précise Dominique Boudou. Les expositions sont justifiées et réfléchies par rapport à cette question.” Cet hiver, ce sont les “Positions” de Peter Downsbrough qui offriront de nouveaux repères et points de vue dans le château et ses environs. Pour sa première rétrospective en France, l’artiste présente un aperçu de ses travaux historiques, initiés à la fin des années 1960, et un ensemble de dispositifs placés dans la ville. Fondées sur une économie formelle qui privilégie des structures simples et un usage aride du texte, les œuvres de l’Américain produisent une série de brèches et de glissements dans l’espace et au sein de l’œuvre même ; un procédé fidèle en cela à ce que Michel Gauthier a qualifié d’“anarchème” dans un essai consacré à l’artiste (1). Mais c’est le printemps 2004 qui marquera une nouvelle étape pour l’Espace de l’Art concret. Concentrées dans les 400 m2 du château, les expositions se doubleront désormais de la présentation permanente du fonds Albers-Honegger, composé des dons de Gottfried Honegger, de son épouse Sybil Albers, mais aussi d’Aurelie Nemours et de Gilbert Brownstone. En tout, ce sont donc 400 pièces appartenant pour la plupart aux mouvements circonscrits par l’Art concret, l’art minimal et l’art conceptuel qui seront exposées dans le bâtiment actuellement en phase de construction par Annette Gigon et Mike Guyer (lire l’encadré). “Nous renouvellerons l’accrochage tous les ans en le confiant à l’un des artistes de la collection, explique Dominique Boudou. L’Espace n’est pas un musée, il doit rester vivant, c’est un lieu de recherche. Il faut demeurer dans la politique d’éveil, et qui, mieux que les artistes, peut nous aider à cela ?” Pour rester dans le concret.

- À voir : POSITION, Peter Downsbrough, du 25 octobre au 29 février, Espace de l’Art concret, château de Mouans, 06370 Mouans-Sartoux, tél. 04 93 75 71 50, tlj 11h-18h. - À lire : Art concret, 2000, collectif (sous la direction de Serge Lemoine), Réunion des musées nationaux, 352 p., 29,72 euros. ISBN 2-7118-4069-7.

Vert comme la forêt

Fondée en 1989, l’agence Gigon/Guyer s’est toujours signalée par le minimalisme de ses projets. Une ligne qui est devenue sa marque de fabrique, si l’on se réfère aux chantiers les plus reconnus du duo américano-suisse : le Kirchner Museum de Davos ou le Museum Liner d’Appenzel. Basé sur un empilement de volumes, le bâtiment conçu pour abriter la donation Albers-Honegger ne fait pas exception à la règle, même s’il ose un vert à la limite de la fluorescence pour son revêtement. Posée au centre du parc du château, la construction comprend 15 salles d’exposition pour une superficie totale de 645 m2, 140 m2 de salle de conférence, 90 m2 pour l’administration et 235 m2 de réserves. Écho évident à la collection qu’elle conserve, l’écrin joue à cache-cache avec le site. Il absorbe l’ombre des arbres tout en renvoyant avec vigueur leurs teintes environnantes, prolongeant à l’échelle du bâti les leçons de l’Art concret.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°179 du 24 octobre 2003, avec le titre suivant : Abstrait ? Non, plutôt concret

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