Mercredi 11 décembre 2019

RÉTROVISION

1820, la découverte de la Vénus de Milo

Par Isabelle Manca · Le Journal des Arts

Le 20 juin 2018 - 962 mots

Le hasard qui a mené un enfant et un archéologue à découvrir récemment un trésor danois du Xe siècle enfoui en Allemagne est du même ressort que celui qui a guidé les premiers coups de pioche du paysan grec lorsqu’il a mis au jour la célèbre manchote de Milos dans son champ en 1820.

Au printemps dernier, l’affaire a fait grand bruit en Allemagne. Luca Malaschnitschenko, un adolescent âgé d’à peine 13 ans, et un archéologue amateur ont découvert un trésor viking inestimable dans un champ à proximité de Schaprode, sur l’île de Rugen dans la mer Baltique. En entendant sonner le détecteur de métal, le duo était loin d’imaginer qu’il venait de localiser un trésor comprenant des centaines de pièces de monnaie en argent, mais aussi des perles, des broches et même un marteau de Thor. Dépêchés sur place, les spécialistes ont ensuite mené des fouilles et révélé que cette trouvaille majeure jouissait en outre d’un luxueux pedigree, car ces objets ont vraisemblablement appartenu à Harald Ier, le célèbre roi viking ayant christianisé le Danemark au Xe siècle.

La mise au jour fortuite d’un tel ensemble constitue un événement remarquable, mais en réalité nettement moins rare que l’on pourrait le penser de prime abord. Parallèlement aux grands chantiers rigoureusement planifiés, l’histoire de l’archéologie regorge en effet d’heureux hasards. La célèbre pierre de Rosette a ainsi été découverte grâce à un coup de chance, tout comme le mausolée de l’empereur Qin, et sa fameuse armée de soldats en terre cuite. C’est aussi par le plus grand des hasards qu’a été mise au jour la Vénus de Milo, l’une des sculptures les plus connues de l’art occidental. Le 8 avril 1820, un paysan de l’île de Mélos (Milo en grec moderne) décide de piocher son champ pour en extraire des pierres pour bâtir un mur autour de sa propriété. Or ce jour-là, ce ne sont pas seulement des cailloux que Yorgos Kentrotas récupère, mais le buste d’une sculpture hellénistique, taillée dans le marbre de Paros environ 100 ans avant notre ère.

D’un champ des Cyclades au Musée du Louvre

Le hasard faisant décidément bien les choses ; il se trouve qu’un élève officier de marine français, passionné par l’archéologie, Olivier Voutier, a rapidement vent de cette découverte. Il va ainsi à la rencontre du paysan et l’incite à continuer de creuser. Tandis que dans un premier temps seul le buste était apparu, la portion inférieure de la statue émerge, ainsi que des piliers hermaïques, et divers fragments dont une main tenant une grenade. Cette main est en mauvais état et semble provenir d’une autre statue en raison de sa taille et de sa facture de moindre qualité. Pressentant l’importance de l’œuvre, Voutier avertit le vice-consul de l’île, Monsieur Brest qui prend langue avec l’inventeur. Il convainc le paysan de lui vendre sa trouvaille et négocie le tarif. Toutefois, comme il doit attendre le feu vert de sa hiérarchie pour conclure le marché, Monsieur Brest demande au vendeur de s’engager à ne céder l’œuvre à personne d’autre.

Commence alors un marathon administratif, qui a failli être lourd de conséquences. Brest avertit ainsi le consul général à Smyrne, qui à son tour en réfère à l’ambassadeur de France à Constantinople, le marquis de Rivière. Sur la foi des descriptions qui lui sont parvenues, l’ambassadeur décide d’acheter la sculpture sur ses deniers. Il missionne un secrétaire de l’ambassade, le comte de Marcellus, pour conclure la vente plus d’un mois et demi après sa découverte. Fatalement, ce qui devait arriver arriva. Entre-temps, l’inventeur avait été approché par un autre acheteur pressant qui pouvait, lui, payer rubis sur l’ongle. Ainsi quand le comte de Marcellus arriva dans la rade de Mélos, la statue était en train d’être chargée sur un navire à destination de Constantinople, où l’attendait un dignitaire ottoman. Le secrétaire d’ambassade ne l’entend toutefois pas de cette oreille et compte faire-valoir son bon droit. Les négociations et les palabres s’avèrent payantes, car il parvient à faire respecter le marcher initial. Quand sa goélette quitte le port quelques jours plus tard, elle embarque donc un précieux chargement composé de la statue, des piliers et d’une partie des fragments. Quelques mois plus tard, c’est le marquis de Rivière qui conduit l’insigne cargaison en France, où il l’offre à Louis XVIII. Le roi en fait à son tour cadeau au Musée du Louvre, la dernière étape de son périple.

Les bras de la discorde

Mais le répit n’est que de courte durée, car la statue se retrouve au cœur d’un nouveau bras de fer. Quand la sculpture arrive au musée royal, le restaurateur Bernard Lange propose une restauration « intégrative ». Il est alors en effet d’usage de compléter les parties manquantes par des ajouts contemporains. Le restaurateur préconise ainsi que l’on retouche le nez, les lèvres et que l’on ajoute un gros orteil au pied droit, tout le pied gauche et surtout les deux bras. Cette intervention suscite l’ire du conservateur des Antiques, Frédéric de Clarac. Il refuse que l’on crée des bras fantaisistes alors que l’on ignore la position originelle des bras et surtout quels attributs ils tenaient. Une question loin d’être anodine, car l’identification de la divinité représentée ne fait pas non plus consensus. Il pourrait tout aussi bien s’agir de Vénus que d’Amphitrite. Afin de ne pas biaiser l’interprétation de l’œuvre ni de créer un faux historique, le directeur du musée, le comte de Forbin, tranche ce nœud gordien et décide de laisser la belle manchote. Ce choix très osé pour l’époque est d’ailleurs considéré comme un tournant dans la pratique scientifique de la restauration. Cette décision a également donné à l’œuvre une physionomie singulière parmi les antiques et a alimenté le mystère autour de cette statue. Un mystère qui a largement participé à sa célébrité planétaire.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°504 du 22 juin 2018, avec le titre suivant : 1820, la découverte de la Vénus de Milo

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