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Pierre Cardin : « J’ai connu tous les grands de ce monde »

L'Oeil - n° 626 - Juillet - Août 2010

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Couturier, homme d’art et de passions, Pierre Cardin est aussi un entrepreneur qui a su bâtir un empire. Il revient sur sa véritable Success story.

Martine Robert : En 1945, à 22 ans, vous arrivez à Paris et vous rencontrez un médium qui vous prédit un grand avenir. Qui était-ce ? Étiez-vous un habitué des médiums ?
Pierre Cardin :
Non, je n’en ai jamais vu d’autres. C’est une dame qui lisait les cartes et les lignes de la main. Elle m’a prédit une vie extraordinaire, une réussite totale jusqu’à ma mort. Elle m’a pris en sympathie et m’a fait entrer chez Paquin, la plus grande maison de couture de l’époque, avec mille deux cents employés. 

MR : À l’époque, vouliez-vous déjà être couturier ?

PC : Non, je voulais être comédien. Très vite, j’ai réalisé de nombreux costumes et masques pour des films tels que La Belle et la Bête, car j’ai rencontré Jean Cocteau et Christian Bérard chez Paquin. Ils ont remarqué que j’avais la carrure de Jean Marais et j’ai aussi servi de modèle. Par la suite, j’ai fondé ma propre maison de costumes pour le théâtre et le cinéma, j’ai tourné dans un film avec Jeanne Moreau. Et depuis que j’ai ouvert l’espace Cardin, en 1970, ex-théâtre des Ambassadeurs, j’ai programmé quatre cent cinquante spectacles !

MR : Dès le début de votre carrière, vous avez établi des ponts entre les disciplines artistiques : la mode, le théâtre, le cinéma, on l’a vu, mais aussi avec le design, l’architecture, à travers vos vêtements futuristes, vos meubles épurés…

PC : Ma façon de travailler, c’est de faire une sculpture et de mettre un corps dedans. Je constate que mes robes géométriques dessinées dans les années 1960 ont fait le tour du monde et sont de nouveau au goût du jour.  J’ai toujours eu un grand intérêt pour les sciences, l’espace. C’est ainsi que j’ai imaginé le Cosmocorps, une combinaison unisexe dont je suis très fier ! De même, je considère les nombreux meubles que j’ai créés comme des sculptures utilitaires. Longtemps, je n’ai pas voulu les vendre. Je me sens autant designer que couturier, j’ai une fascination pour les formes, les volumes. Vous pouvez voir mes soixante ans de création retracés dans mon musée à Saint-Ouen. 

MR : Comme vous n’avez jamais eu froid aux yeux, vous vous êtes lancé le premier dans le prêt-à-porter, en 1959, ce qui vous a valu d’être exclu de la chambre syndicale de la haute couture. Est-ce par humanisme ou par opportunisme ? À l’époque, considéré comme trop avant-gardiste, vous vendiez peu.

PC : C’est vrai qu’à l’époque je ne vendais pas mes petites robes trop modernes. Pourtant, la patronne du magazine Elle, Hélène Lazareff, m’a beaucoup soutenu. Avec Courrèges et Paco Rabanne, nous sommes les trois couturiers à avoir essayé de briser les tabous. D’ailleurs, encore aujourd’hui, on reconnaît notre style, notre signature, comme on identifie des peintres.  Pour revenir au prêt-à-porter, ça a été mon socialisme à moi, tout en étant capitaliste. J’ai fait de l’argent en vendant social ! Le luxe multiplié par la masse ! Le véritable succès ne s’exprime pas en privilèges, mais en popularité. 

MR : Votre réussite est spectaculaire, vous êtes encore pleinement propriétaire de votre griffe ; à Paris vous possédez les restaurants Maxim’s, l’espace Cardin, un musée et des galeries. Comment faites-vous ?
PC : En fait, j’ai bâti un empire grâce aux licences qui portent mon nom aux quatre coins du monde : il y en a environ huit cents. En contrepartie, je suis toujours seul maître à bord de ma maison de couture. Pierre Cardin figure parmi les huit entreprises les plus connues au monde, avec notamment Mercedes ou Coca-Cola. 

MR : Quelles erreurs vous reconnaissez-vous dans votre parcours d’entrepreneur ?

PC : J’ai eu quelques intuitions qui n’ont pas débouché, car mon entourage ne m’a pas suivi et cela a été dissuasif. Par exemple, j’ai été le premier en haute couture à vouloir faire des jeans : mes licenciés s’y sont opposés et Calvin Klein a raflé la mise. De même, j’ai souhaité imaginer des chaussures en caoutchouc, mais je me suis heurté également à des réticences : le marché a explosé. Enfin, je garde le regret de ne pas avoir collaboré avec Swatch ; là encore, on m’a dit : tu n’y penses pas, tu vas galvauder ton nom ! 

MR : Vous êtes autant un businessman qu’un artiste ?

PC : En France, on cloisonne tout : on peut être les deux ! Moi, j’ai commencé comme comptable à la Croix-Rouge, cela m’a appris à gérer. Mais je m’implique aussi dans toutes mes aventures artistiques : pour le ballet Marco Polo imaginé par Marie-Claude Pietra­galla et Julien Derouault et présenté à l’occasion des jeux Olympiques de Pékin, j’ai choisi moi-même les seize chanteurs italiens parmi cinq cents candidats. Sinon cela ne m’aurait pas intéressé de le produire. Il en est de même pour ma troupe de comédiens qui interprète Feydeau ou Offenbach les lundis soirs au restaurant Maxim’s.  Quand je suis à Paris, je me rends également dans mon atelier tous les jours. Avec mes crayons. C’est mon bonheur. 

MR : Vous vous êtes même lancé, en 2008, dans une société de ventes aux enchères avec Rémy Le Fur ; cela manquait-il à votre palmarès d’entrepreneur ?

PC :
Rémy Le Fur souhaitait que je le soutienne financièrement, et moi je m’intéresse beaucoup à l’art. J’ai possédé à un moment deux cents Fernand Léger ! Mais je collectionne surtout les meubles, de tous styles, européens et chinois. J’aime la Renaissance italienne, le xviiie français, mais aussi les années 1900, 1925 1950, 1970. J’ai tant et tant de pièces ! 

MR : Vous avez beaucoup voyagé,
cherché à découvrir des sociétés. Vous sentez-vous l’âme d’un sociologue ?
PC : J’ai été le premier couturier à aller au Japon dès 1957 et à y donner des cours de stylisme. J’ai effectué mon premier voyage en URSS en 1963, en Chine en 1978. Depuis l’âge de vingt ans, je voyage pour me cultiver, connaître les mœurs, la politique. J’ai visité de nombreux musées, de sites archéologiques, cela m’a beaucoup inspiré.  J’ai eu la chance de connaître tous les grands de ce monde, madame Gandhi, le très érudit Fidel Castro, Nelson Mandela qui m’a reçu chez lui… Je suis allé dans les endroits interdits, au Mexique, en Chine, en Russie. Pensez donc : sur la place Rouge, on a fait partir les militaires pour accueillir le défilé de Pierre Cardin ! Plus de deux cent mille personnes y ont assisté… 

MR : Vous êtes d’ailleurs un peu nomade, avec des propriétés ici et là…

PC : Oui, mais je suis un fils de terriens, mes parents étaient agriculteurs près de Venise. Depuis 64 ans, j’habite au même endroit, face à l’Élysée. J’apprécie aussi le palais Casanova à Venise où je donne des fêtes, mon futuriste palais Bulle, près de Cannes, où je propose des spectacles de théâtre dans un grand auditorium l’été, le château du marquis de Sade à Lacoste où j’organise un festival d’art lyrique. C’est un honneur de vivre dans de si beaux lieux. Dans ma propriété du Luberon, je vais réaliser un golf dont la particularité sera d’être agrémenté de sculptures. 

MR : Quels artistes allez-vous choisir pour votre propriété ?

PC : Mes amis académiciens vont réaliser certaines œuvres ainsi que de jeunes artistes du monde entier. Ma galerie d’art, rue Duras à Paris, gérée avec Emmanuel de Brantes, m’aidera à les dénicher.  Vous savez, j’ai eu une galerie à New York, j’y ai exposé Vasarely, Poliakoff, Soulages, Nicolas de Staël, Tinguely, Deschamps, Martial Raysse, Dubuffet, Tàpies, Botero, Bacon, Hundertwasser, Buren, Ben…

MR : Que vous apporte le fait d’être un académicien des Beaux-Arts ?
PC : Des rencontres multiples. J’ai toujours vécu dans cette atmosphère mêlant la politique, l’économie, l’art, la diplomatie… 

MR : Avez-vous dessiné votre costume d’immortel ?

PC : Non, c’est un uniforme, une tradition de l’Institut. En revanche, j’ai dessiné mon épée, car cet objet est un symbole personnel. En regardant de près vous y verrez, stylisés, un dé à coudre, une paire de ciseaux, un trou d’aiguille, un masque vénitien, le M de Maxim’s, une taille de femme, une carrure d’homme… Être académicien m’a apporté la plus grande joie de ma vie. C’est la première fois qu’un couturier était désigné académicien. 

MR : Aujourd’hui, vous sentez-vous plutôt français ou plutôt italien ?

PC : Vraiment, je me sens vénitien. Je suis toutefois un Italien-Français, car sans la France, je ne serai pas devenu Pierre Cardin. Mais l’Italie a une telle richesse culturelle… 

MR : Le livre qui vient de sortir en hommage à vos soixante ans de création [éditions Assouline] vous présente comme un créateur omniprésent et insatiable. Quel est votre secret de jouvence ?

PC : Je n’ai jamais fait de sport, en revanche je ne bois pas, je ne fume pas. Pas d’extravagances ni de restrictions. Je ne suis pas très mondain : social certes, mais je ne cours pas les cocktails. J’aime être clair, sain, en pleine lucidité. 

MR : Vous qui avez été le premier employé de Christian Dior, qui avez habillé les Beatles et Jackie Kennedy, vous êtes un peu le dernier des Mohicans de la mode. Craignez-vous la mort ?

PC : L’idée de la mort, je m’y suis habitué ! 

MR : Vous avez toujours été dans la prise de risque, pourquoi ? Besoin de votre dose d’adrénaline ?

PC : La prise de risque est ma raison d’être, mes tiroirs sont pleins de projets ! 

MR : D’ailleurs, votre grand bureau est un vrai capharnaüm…
PC : Je ne laisse personne y entrer, il y a des trésors : des couverts de Dalí, des estampes d’Hokusai tirées sur du papier de soie, un jeu d’échecs d’Hermès de 1900… Il y a des photos aussi : tenez, là, je suis ambassadeur de l’Unesco, devant Tchernobyl, parce que je suis venu apporter mon aide aux victimes.  J’ai eu une vie étonnante, c’est pourquoi je suis plein d’enthousiasme encore. Mais je dois tout au travail. 

MR : À 87 ans, quel est votre prochain défi ?

PC : Une tour de deux cent quatre vingts mètres de hauteur, en verre et en métal, le palais Lumière, que j’ai présenté à l’Institut à mes amis académiciens, au maire de Boulogne, car je la verrais bien sur l’île Seguin, et au président de la République.  Voyez, de mon bureau, j’observe depuis plus d’un demi-siècle les fenêtres de l’Élysée… J’ai déjà vu passer neuf présidents depuis Vincent Auriol ! Artiste à bientôt 100 ans, on a le privilège de concilier ancrage et innovation. 

MR : Vous considérez-vous comme un rêveur ou comme un utopiste ?

PC : Un rêveur. Car l’utopie reste au stade du concept. Le rêve peut se réaliser.

Martine Robert

Biographie

1922 Naissance à Venise.
1946 Un an après son arrivée en France, crée les costumes de La Belle et la Bête de Cocteau.
1950 Fonde sa maison.
1959 Première collection de prêt-à-porter.
1970 Ouverture de l’espace Pierre Cardin, à Paris.
1980 Célèbre ses 30 ans de création au Met, à New York.
1991 Défilé Cardin sur la place Rouge.
1992 Premier couturier élu à l’Académie des beaux-arts.
2006 Ouverture du musée Passé, présent, futur, à Saint-Ouen.
2008 Membre d’honneur de l’Académie russe des beaux-arts.

Le musée Art Nouveau de Maxim’s
Propriétaire du restaurant Maxim’s à Paris depuis 1981, Pierre Cardin y a installé un musée Art Nouveau, « La Collection 1900 ». C’est sa propre collection, riche de plus de 500 objets et meubles de créateurs qui est présentée dans l’appartement recréé d’une courtisane de la Belle Époque. Des visites guidées ont lieu tous les jours de 14 h à 17 h 30, sauf le lundi et le mardi. Une visite virtuelle à 360 ° donne un avant-goût de la collection sur : www.maxims-musee-artnouveau.com

Pierre Cardin, 60 ans de création : le livre
À l’occasion des 60 ans de la maison Cardin, les éditions Assouline publient une rétrospective des plus grandes créations de Pierre Cardin. Plus de 150 photographies retracent l’œuvre révolutionnaire du couturier. On y redécouvre la jupe bulle, la robe trapèze et la fameuse Cardine, symboles de la mode design. Une véritable anthologie qui rend compte de l’omniprésence de Pierre Cardin, de son apport majeur à la haute couture et de ses autres créations, bijoux, accessoires et parfums.
Jean-Pascal Hesse, Pierre Cardin, 60 ans de création, Assouline, 176 p., 65 e.

Le palais Lumière, « nouvelle tour Eiffel » à Boulogne… ou à Venise ?
Prochain défi de Pierre Cardin : l’édification d’une tour ultramoderne, à la fois œuvre d’art et lieu de vie, le palais Lumière. Une gigantesque sculpture de 280 mètres de haut dont la forme n’est pas sans rappeler celles des bouteilles de parfum du célèbre couturier (voir le dessin ci-contre). Futuriste, ce projet à l’architecture révolutionnaire devrait accueillir bureaux et hôtels et optimiser l’utilisation des énergies éoliennes et géothermiques. Pierre Cardin souhaiterait l’érection de cette tour sur l’île Seguin, à Boulogne-Billancourt. Sinon, il envisage de la faire surgir de la lagune vénitienne.


Légende photos :

Pierre Cardin (2010) © Photo Baptiste Lignel / Artclair

Couverture du livre Pierre Cardin, 60 ans de création - éditions Assouline

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