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Le Musée de l’Homme en perdition

Homme à la dérive

Le Journal des Arts - n° 299 - 20 mars 2009

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D’après un rapport confidentiel, le projet de rénovation du Musée de l’Homme, à Paris, qui s’apprête à fermer ses portes, pêche par de sérieuses incohérences budgétaires. Le texte pointe du doigt l’indifférence des tutelles et le manque d’autonomie de cet établissement placé sous l’autorité du Muséum national d’histoire naturelle.

PARIS - Un effet d’annonce à la limite de la mascarade : ainsi pourrait-on résumer la conférence de presse organisée le 3 mars sur la rénovation du Musée de l’Homme, à Paris, tant les échéances du calendrier et les prévisions budgétaires relèvent de l’impossible. Une conférence similaire avait été organisée deux ans auparavant pour présenter les lauréats du concours architectural, l’agence Brochet-Lajus-Pueyo (lire le JdA no 251, 9 janvier 2007, p. 7). Les travaux du musée situé dans l’aile Passy du Palais de Chaillot, au Trocadéro, devaient alors démarrer en 2008 pour s’achever en 2012. Aujourd’hui, le chantier a pris plus d’un an et demi de retard. Cela n’a pas empêché Bertrand-Pierre Galey, directeur du Muséum national d’histoire naturelle (MNHM), dont dépend le Musée de l’Homme, de continuer à promettre une réouverture en 2012. Il s’est par ailleurs félicité, dans le délicat contexte économique actuel, des 52 millions d’euros promis par les ministères de tutelle – l’Enseignement supérieur et la Recherche d’une part, l’Écologie d’autre part. Il n’a en revanche pas souhaité répondre à la question de l’équilibre entre coûts de fonctionnement et absorption des travaux. Il ne s’est pas exprimé non plus sur la manière dont les 52 millions d’euros en question ont été répartis dans le budget global du Muséum. L’institution en aurait déjà absorbé une partie pour ses autres chantiers en cours : le zoo de Vincennes, dont les premiers coups de pioche auraient dû être donnés en 2008 (le montage financier n’est en réalité toujours pas bouclé) ; les serres dont la réouverture annoncée pour la fin 2007 a été reportée à la fin 2009 ; la bibliothèque fermée dans l’urgence pour désamiantage en décembre 2008. Sans oublier des erreurs de gestion, comme cet escalier de secours construit il y a deux ans au Palais de Chaillot pour 300 000 euros et qu’il faudra refaire, car ne répondant pas aux normes. Les chercheurs du Musée de l’Homme ont, pour leur part, été priés de faire leurs cartons pour novembre 2008, puis février et avril 2009, alors que les bâtiments en préfabriqué censés les abriter rue Buffon (5e arr.) ne seront pas livrés avant l’automne prochain.

Un manque d’engagement des tutelles
Plus grave encore, un rapport réalisé par cinq inspecteurs généraux en mai 2008 sur « L’évaluation du projet de rénovation du Musée de l’Homme », dont le Journal des Arts a pu se procurer copie, relève nombre d’incohérences budgétaires : la réalisation actuellement envisagée « unilatéralement » par le Muséum est décrite comme « non optimale », faisant courir le risque de « déconvenues ultérieures » et d’un « déficit accru ». Le texte souligne le manque d’engagement des tutelles qui n’ont, à aucun moment, validé formellement le projet. « Il est anormal qu’un concours d’architecture ait été lancé dans ces conditions », notent les inspecteurs, précisant : « Il n’est pas raisonnable de penser qu’à l’avenir un projet de cette dimension puisse progresser sur la seule impulsion du directeur général du MNHN. » Depuis son arrivée en 2002, Bertrand-Pierre Galey semble en roue libre, et souvent opposé à l’avis du corps scientifique et des personnels du Muséum. En juillet 2007, il a ainsi refusé de nommer à la tête du Musée de l’Homme Ninian Hubert Van Blyenburgh, un candidat qui faisait pourtant l’unanimité auprès des membres du conseil scientifique de l’institution. Le rapport préconise « sans délai la nomination d’un directeur du Musée de l’Homme à fort profil managérial et muséologique », ainsi qu’une plus grande autonomie de gestion de l’établissement. Aujourd’hui, le Musée de l’Homme est seulement doté d’un directeur de rénovation – Jean-Pierre Mohen, auteur d’un rapport ayant servi à l’élaboration du programme scientifique –, et la plus petite décision relève de l’autorité de Bertrand-Pierre Galey. Le président du Muséum national d’histoire naturelle, Gilles Bœuf, nommé le 13 février après un an de vacance du poste, a brillé par son absence lors de la conférence de presse. Les inspecteurs s’interrogent, en outre, sur le fait qu’aucune réflexion budgétaire n’ait été menée entre la remise du rapport Mohen (septembre 2003) et le lancement du concours d’architecture. Concrètement, « seul un accroissement de résultat de 4 à 5 millions d’euros par an au lieu des 2,5 actuellement prévus permettrait d’obtenir un retour suffisant pour couvrir le coût en capital et en intérêt de la rénovation ». Autre détail d’importance à n’avoir pas été envisagé par le Muséum : l’aile Passy du Palais de Chaillot où est installé le Musée de l’Homme – aile affectée au ministère de la Culture – nécessiterait, elle aussi, de grands travaux de réfection…

Une scénographie cache-misère
Dans ses conclusions, le rapport évoque la possibilité de poursuivre le projet de rénovation à condition d’envisager des coopérations avec d’autres musées parisiens (notamment le Musée du quai Branly), d’« établir une coordination technique avec le ministère de la Culture » et de réfléchir à la création d’un hall commun avec le Musée de la marine, qui partage les espaces de l’aile Passy. Ces recommandations sont restées lettre morte. Dans un deuxième scénario, le rapport suggère de revoir entièrement le projet (avec indemnisation des équipes d’architectes) en réduisant notamment de 2 300 m2 les espaces du Musée de l’Homme, lesquels pourraient être confiés à un opérateur privé afin de faire des économies de fonctionnement. Le rapport s’interroge ainsi sur la nécessité de conserver les 17 000 mètres carrés du Musée de l’Homme alors qu’il a été vidé de plus d’un tiers de ses collections à la faveur du Quai Branly. Le programme architectural rendu public le 3 mars pose d’ailleurs un problème : sur les 17 000 m2 de surface disponible, 6 000 m2 seront destinés au public (3 000 m2 pour les galeries permanentes, 1 000 m2 pour les espaces temporaires, auxquels il faut ajouter des équipements type médiathèque, auditorium, salles pédagogiques, cafétéria) ; 4 200 m2 seront affectés à la recherche (laboratoire, réserves et salles d’étude) et 2 100 m2 aux services administratifs. Restent donc 4 700 m2 non pourvus…
Comment, enfin, qualifier les partis pris muséographiques de l’agence Brochet-Lajus-Pueyo, associée à l’atelier d’Emmanuel Nebout et à la scénographe Zette Cazalas (ZEN + dCo), véritables condensés de poncifs politiquement corrects du type « tous différents mais tous égaux » ? L’équipe scientifique est tout bonnement affligée. « Nous ne pouvons pas nous limiter à ce musée d’objets qui nous est proposé. Nous devons être un lieu de réflexion, de débats, un laboratoire d’idées. La société en a aujourd’hui besoin », déplore l’un des chercheurs du musée. Cache-misère à un programme dénué de vision, le parcours est animé par une série de gadgets et artefacts multimédias, des « dispositifs ludiques » selon Zette Cazalas. Autant dire que, sur les 500 000 numéros que comptent les collections du Musée de l’Homme, très peu d’entre eux seront visibles, si ce n’est dans une mise en scène qui confine au parc d’attractions. Ainsi de l’immense « tête-monde à bustes » construite à l’aide des 350 têtes moulées sur nature au XIXe, ou du cerveau géant dans lequel il sera possible de pénétrer pour comprendre le mécanisme de la matière grise ! La sélection des pièces qui feront l’objet d’une présentation n’est toujours pas achevée et le Musée de l’Homme dérive, sans capitaine à son bord, à mille lieux du formidable musée-laboratoire conçu en 1938 par Paul Rivet.

Daphné Bétard

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