Art ancien

XIXE SIÈCLE

Louis Boulanger, le peintre de Victor Hugo

Par Élisabeth Santacreu · Le Journal des Arts

Le 16 décembre 2022 - 673 mots

PARIS

Il illustrait les œuvres du poète qui, en retour, lui dédiait les siennes. Ce grand oublié fait son retour à l’épicentre du romantisme.

Louis Boulanger (1806-1867), L'affront, vers 1833, aquarelle et gouache sur papier, 64 x 104 cm. © Maisons de Victor Hugo Paris-Guernesey, Paris Musées
Louis Boulanger (1806-1867), L'affront, vers 1833, aquarelle et gouache sur papier, 64 x 104 cm.
© Maisons de Victor Hugo Paris-Guernesey, Paris Musées

Paris. « Une exposition sur Louis Boulanger (1806-1867) ramène aux sources du romantisme », affirme Olivia Voisin, commissaire de l’exposition présentée à la Maison de Victor Hugo. Lié aux peintres Achille et Eugène Devéria, Boulanger rencontre Victor Hugo chez eux en 1824. Ils appartiennent au même groupe de jeunes poètes et artistes dénommé « le Cénacle », dans lequel s’élabore le romantisme. Boulanger, auquel Hugo dédiera des poèmes et qu’il nommera « mon peintre », en est le prophète pour les arts plastiques. Tout en partageant tous cette vision que toutes les formes de création se répondent et se complètent. D’ailleurs, les poètes de ce Cénacle dessinent et les artistes écrivent.

En 1827, dans la préface de sa pièce Cromwell, Hugo définit en ces termes le nouvel art : « Ainsi voilà un principe étranger à l’antiquité, un type nouveau introduit dans la poésie ; et, comme une condition de plus dans l’être modifie l’être tout entier, voilà une forme nouvelle qui se développe dans l’art. Ce type, c’est le grotesque. Cette forme, c’est la comédie. » Pendant toute sa carrière, Louis Boulanger se conformera à cet idéal. Rendre la comédie de la vie et de la littérature, exprimer des sentiments exacerbés, montrer des figures déformées par le trop-plein de leurs émotions, voilà son credo. Il faut être « frénétique », mot qui désigne « un mode d’expression littéraire du XIXe siècle […] donnant libre cours aux passions dans toute leur puissance, sans contrôle d’aucune sorte », selon le dictionnaire (LaLanguefrancaise.com).

Illustrateur plus qu’artiste

Le « tableau admirable », d’après la commissaire, celui qui fait entrer Boulanger dans l’histoire de l’art, est Le Supplice de Mazeppa, présenté au Salon de 1827. Un manifeste romantique qui, avec ses plus de 5 m de hauteur, ne pouvait être exposé à la Maison de Victor Hugo – d’ailleurs, remarque Olivia Voisin, il aurait éclipsé les autres œuvres. Dans un jeu très littéraire de composition, le peintre y donne au héros ses propres traits et se montre une deuxième fois sur la toile observant Mazeppa puisque, dans le poème de Byron dont il s’inspire, c’est Mazeppa qui raconte son propre supplice. Henri Gaugain, imprimeur soutenant activement les romantiques (il sera un grand éditeur de lithographies), achète la toile et, dès 1835, l’offre au musée de Rouen, assurant ainsi la célébrité du jeune peintre.

Riche de 180 œuvres, l’exposition montre le parcours d’un artiste qui s’effaçait derrière le propos littéraire qu’il servait en illustrateur et concepteur de costumes pour le théâtre. Lithographe de talent, il a aussi peint des décors pour des commanditaires privés et des institutions publiques, ainsi que des portraits. On lui a même commandé des sculptures pour des églises. Il a marqué son siècle : sa lithographie Ronde du sabbat [Odes et Ballades de Victor Hugo] (1828), tourbillon de personnages qu’il reprend dans une toile de 1861, a servi de modèle à de nombreux artistes jusqu’aux années 1900.

Comment expliquer que Boulanger ait été oublié depuis ? Au Cénacle paraissait un autre peintre, un peu plus âgé que lui mais dont il était l’ami, Eugène Delacroix. Il s’inspirait lui aussi beaucoup de l’art anglais qui, avec Johann H. Füssli, William Blake et John Martin, avait « inventé » le romantisme des années plus tôt, et se plaisait égelement à illustrer Shakespeare, lord Byron ou Walter Scott. Mais en 1827, au Salon accueillant Le Supplice de Mazeppa de Boulanger, Delacroix exposait La Mort de Sardanapale, qui provoqua le scandale. Pour l’année 1831, Olivia Voisin note dans le catalogue que Boulanger, toujours confraternel, défend le tableau Boissy d’Anglas à la Convention peint par Delacroix. Dans les mêmes pages sont reproduits les dessins préparatoires et la lithographie Paganini en prison (1832) de Boulanger. On ne peut s’empêcher, alors, de se rappeler le Paganini (1831) de Delacroix, immense (bien que de petit format) peinture frénétique. Et l’on comprend que, comme une étoile brillante fait disparaître à la vue sa voisine moins lumineuse, Delacroix a plongé dans l’ombre Louis Boulanger, trop proche de lui.

Louis Boulanger, peintre rêveur,
jusqu’au 5 mars 2023, Maison de Victor Hugo, 6, place des Vosges, 75004 Paris.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°601 du 16 décembre 2022, avec le titre suivant : Louis Boulanger, le peintre de Victor Hugo

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