Art contemporain

XXe-XXIe siècles

Le buffet froid de Wayne Thiebaud

Par Itzhak Goldberg · Le Journal des Arts

Le 10 mars 2023 - 650 mots

BÂLE / SUISSE

Dans ses natures mortes, l’artiste américain, décédé en 2021, dénonçait ironiquement la vanité de la société de consommation.

Riehen (Suisse). Comme contrepoint à l’exposition de Wayne Thiebaud (1920-2021), les commissaires, Ulf Küster, conservateur en chef à la Fondation Beyeler, assisté par Charlotte Sarrazin, conservatrice, proposent quelques « échantillons » de la production de pop art : des œuvres d’Andy Warhol et de Roy Lichtenstein. Vues et revues, on a l’impression de retrouver d’anciens amis. On oublierait presque le choc, il y a plus d’un demi-siècle, provoqué par ces représentations de la trivialité quotidienne. 

« The american way of life »

Les tableaux de Wayne Thiebaud, glaciaux et dénués d’émotions, très rarement montrés en Europe, gardent tout leur impact. Appartenant à la génération qui a élu New York comme capitale mondiale des arts, Thiebaud, qui a vécu et a travaillé sur la côte ouest, reste un peu à l’écart. Pour autant, certaines de ses images – comptoirs remplis de parts de tartes, de gâteaux et d’autres friandises – sont devenues des icônes de la célébration ambiguë d’une société dévorée par la consommation. Et pour cause : l’histoire d’amour tortueuse entre le pop art et l’alimentation est un fait bien établi. Claes Oldenburg et Tom Wesselmann, Andy Warhol et Roy Lichtenstein remplissent à eux seuls, une salle à manger bien garnie, voire une épicerie dont les étagères croulent sous le poids de différentes denrées.

Goinfres, les Américains ? Peut-être, mais surtout, dans leur iconographie du banal, les artistes emploient les produits alimentaires comme un ensemble de signes, qui renvoie à la réalité la plus élémentaire, la plus vulgaire, bref la plus populaire. Leur choix porte essentiellement sur les stéréotypes locaux : hot dogs, crèmes glacées et autres hamburgers. Célébrée par la littérature et surtout par le cinéma, partagée théoriquement par tout un chacun, cette alimentation reste le signe le plus visible, l’illusion en prime, du grand « rêve américain ». Difficile, en effet, de proposer, un meilleur dénominateur commun, un code plus accessible à un public non averti. 

Mais le geste pictural, même discret, ne disparaît pas des toiles lisses, en apparence, de Wayne Thiebaud. Ainsi, dans la cuisine artistique de l’artiste : « l’application de la peinture correspond au geste d’étaler de la crème… sur les gâteaux », est-il écrit dans le catalogue de l’exposition. 

La neutralité des images

Le parcours commence par un hommage ironique de Thiebaud à une quinzaine de chefs-d’œuvre de la peinture, réduits à la même taille et réunis sur une seule toile. Le titre, 35 Cent Masterworks (1970), laisse comprendre que l’on a affaire à des reproductions de qualité suspecte, à des versions cheap d’œuvres consacrées par l’histoire de l’art. Autrement dit, un regard lucide et cruel posé sur le statut de la création, le mythe romantique de l’artiste-démiurge à l’ère de la reproductibilité.

Thiebaud, comme ses confrères, a fait ses débuts dans la publicité, en tant que graphiste et dessinateur. Le Mickey Mouse (1988), cette icône de la culture américaine populaire, est un souvenir de son passage rapide aux studios Walt Disney. Toujours en mouvement, cette célèbre souris au sourire malicieux est à l’opposé des personnages d’immobilité et d’inexpressivité mis en scène par l’artiste. Debout ou assis, tenant un milk-shake ou une crème glacée, ils sont présents sans être là (Eating figures - Quick Snack, 1963). 

Cependant, la véritable découverte est un pan méconnu de l’œuvre : le paysage. Tout commence par des visions panoramiques de terrains agricoles à proximité de Sacramento en Californie. Face à ces images éclatées, collages visuels aux perspectives multiples, le regard tâtonne et perd ses repères (Ponds and Streams, 2001). Ailleurs, les représentations des montagnes de la Sierra Nevada partagent la verticalité des paysages urbains de San Francisco. Mais, tous ces lieux semblent désertés, inaccessibles. En dernière instance, dans l’univers de Thiebaud, figures humaines, objets et nature partagent le même destin : dématérialisées, sans épaisseur ni gravité, ces images, vidées de leur poids, sont livrées à elles-mêmes. C’est leur force, mais peut-être aussi leur limite.  
 

Wayne Thiebaud

jusqu’au 21 mai, Fondation Beyeler, Baselstrasse, 101, CH-4125 Riehen, Suisse.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°606 du 3 mars 2023, avec le titre suivant : Le buffet froid de Wayne Thiebaud

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