Art moderne

Annie Cohen-Solal : « Pablo Picasso, c’est l’histoire de la conquête de l’espace français »

Par Fabien Simode · L'ŒIL

Le 5 janvier 2022 - 2170 mots

La chercheuse associée à l’Institut d’histoire moderne et contemporaine, autrice de biographies incontournables de Sartre, Mark Rothko et Leo Castelli, s’attaque à la montagne Picasso. Avec un succès retentissant.

Annie Cohen-Solal. © Sijmen Hendriks
Annie Cohen-Solal.
© Sijmen Hendriks

Tout a été dit sur Pablo Picasso. Quel autre artiste compte-t-il autant d’expositions, de livres et de documentaires ? Tout a été dit, donc, jusqu’à la parution de la passionnante enquête d’Annie Cohen-Solal, en avril dernier, chez Fayard (Un étranger nommé Picasso). Dans cet ouvrage, lauréat du prix Femina essai en octobre, l’historienne et docteure en lettres adopte le point de vue de l’artiste : que ressent ce jeune Andalou fauché lorsqu’il arrive à Paris en 1900 ? Pourquoi est-il immédiatement fiché par la police pour anarchisme ? Pourquoi demande-t-il la nationalité française en 1940 ? Et pourquoi la lui refuse-t-on ? Cette enquête s’accompagne, depuis le 4 novembre 2021, d’une exposition dans le seul musée qui pouvait accueillir un tel sujet : le Musée de l’histoire de l’immigration, à Paris. À eux deux, l’enquête et l’exposition portent un regard inédit sur l’artiste et son œuvre, sur la situation administrative et ses conséquences esthétiques sur l’œuvre de cet « étranger nommé Picasso ».

Quel a été l’élément déclencheur de votre enquête ?

Je travaille depuis trente ans au croisement de l’histoire de l’art et de l’expatriation. J’ai déjà travaillé sur ce sujet lorsque je me suis intéressée aux peintres américains, à Leo Castelli et à Mark Rothko, auxquels j’ai consacré des livres. C’est une thématique qui me hante et pour laquelle j’ai développé des outils complexes issus des sciences sociales : une approche historique traditionnelle bien sûr, complétée par une approche sociologique importée des États-Unis, par la microsociologie et par un travail de terrain qui me mène dans différents lieux afin de comprendre ce qui s’y est passé – je suis ainsi allée deux étés à Gósol pour savoir où avait vécu Picasso au moment de l’invention du cubisme. De tout cela, j’en tire ensuite un récit, car je refuse de ne parler qu’aux élites. Mais le véritable élément déclencheur a été l’interview de Benjamin Stora accordée à France Culture le 15 décembre 2014, jour de l’inauguration du Musée de l’histoire de l’immigration par le président Hollande. Dans cet entretien, le président du conseil d’orientation du musée affirmait que, parmi les immigrés dont on parlerait dans ce musée, il y avait Picasso. Le soir même, j’en ai parlé à Laurent Le Bon, le directeur du Musée Picasso [actuel président du Centre Pompidou]. Or ces deux directeurs d’institutions, l’historien et l’historien de l’art, ne se connaissant pas – ce qui me semblait une aberration –, je les ai présentés l’un à l’autre quelques semaines plus tard. Je savais, depuis la redécouverte en 2001 d’un dossier perdu de la préfecture de police spolié par les Allemands durant la guerre, puis parti à Moscou ensuite, que Picasso avait fait une demande de naturalisation française en 1940. Demande qui lui avait été refusée – Pierre Daix a publié un ouvrage sur le sujet en 2003. C’est ainsi que je me suis plongée dans les archives… L’artiste est, la plupart du temps, un expatrié. Picasso n’est pas un « migrant », il est un expatrié professionnel.

Le regard que vous portez sur Picasso est inédit. Comment expliquer que personne ne se soit intéressé à cet angle avant vous ?

Picasso m’accompagne dans mes recherches depuis toujours. Je l’ai croisé dans mon livre sur Sartre – Sartre joue dans Le Désir attrapé par la queue, la pièce de Picasso, lors de sa représentation chez Michel Leiris en 1944 – puis dans celui sur les peintres américains. J’ai également fréquenté Françoise Gilot ; je connais aussi Claude Picasso [le fils de Pablo Picasso et de Françoise Gilot] et Diana Widmaier Picasso [la fille de Maya Picasso]. Je ne peux pas expliquer pourquoi personne ne s’est penché sur le sujet avant. Moi, en revanche, j’ai toujours aimé relever les défis. Sur Picasso, tant de choses ont été écrites que je me suis acharnée à trouver un angle inédit. C’est ainsi que j’ai réfléchi à faire une anthropologie de Picasso, à la possibilité d’adopter le point de vue du sujet pour comprendre à quel monde culturel il appartenait. Picasso était andalou, catalan, castillan et galicien, puisqu’il avait vécu dans quatre villes d’Espagne. Que signifiait donc cette complexité ? Pourquoi avait-il effectué quatre voyages ratés à Paris avant de s’y installer définitivement ? C’est en me posant toutes ces questions que j’ai réalisé que Picasso ne connaissait ni la langue ni les codes de la France. C’est pour cela qu’il a rejoint la communauté des Catalans à Montmartre – ce que font tous les migrants. Or ce groupe était mal vu de la police, qui le surveillait pour « anarchisme ». Voilà comment Picasso est fiché pour anarchisme en 1901, fichage qui va le suivre une grande partie de sa vie.

Quel est le quotidien d’un étranger à Paris à cette époque ?

Il doit renouveler tous les deux ans sa carte de séjour, puis, à partir de 1937, donner ses empreintes digitales – ce qui est humiliant. Il vit avec la peur au ventre d’être expulsé à tout moment. Picasso a d’ailleurs craint de l’être en 1911, lors de l’affaire des statuettes ibériques volées par Géry Pieret, le « secrétaire » d’Apollinaire. Plusieurs signaux faibles montrent que Picasso a régulièrement peur – le marchand André Level lui écrit un jour de « taire ses angoisses ». Si Picasso ne signe pas, en 1932, la lettre de soutien à Aragon (à la suite de l’inculpation du poète pour son poème Front rouge), c’est qu’il garde probablement encore en mémoire l’emprisonnement d’Apollinaire en 1911. Les surréalistes n’ont pas compris à l’époque l’hésitation de Picasso, son statut administratif précaire leur échappait totalement.

Qu’est-ce qui vous touche chez Picasso ?

La dignité d’un homme qui ne s’épanche et ne se plaint jamais : Picasso avance, il produit, ne pense qu’à son œuvre – je me suis même demandé si j’avais le droit de révéler des choses qu’il avait volontairement tues. Il s’en sort car c’est un immense stratège et parce qu’il se rapproche du parti communiste. Picasso, c’est l’histoire de la conquête de l’espace français par un artiste qui est entré au Grand Palais par la porte de service [au moment de l’Exposition universelle de 1900], et qui en est ressorti par la grande porte [en 1966, lors de son exposition hommage] !

En 1940, Picasso craint d’être expulsé et fait une demande de naturalisation qui lui est refusée. Avait-il déjà manifesté un intérêt pour la nationalité française avant cette date ?

Je ne le crois pas, mais il faudrait demander à Maya Picasso, sa fille, qui est la seule à pouvoir nous en parler. J’ai beaucoup consulté de spécialistes au cours de mon enquête (de l’habitat indigne, de la police, de la naturalisation…). L’un d’eux m’a appris qu’une loi avait permis en 1927 des naturalisations très rapides. Pourquoi Picasso n’en a-t-il pas profité ? Sans doute parce que cela ne l’intéressait pas ! Picasso n’est pas un homme qui se définit par son passeport. Regardez ses sources, elles sont multiples : l’art ibérique, l’art « primitif »…

Pourquoi ne migre-t-il pas aux États-Unis après le refus de l’administration, en 1940, de le naturaliser ?

Ses attaches sont en France : son épouse Olga et son fils Paul, Marie-Thérèse et sa fille Maya ainsi que Dora Maar. Quoi qu’on dise de lui, les liens affectifs, les amis, le retiennent à Paris.

Vous n’hésitez pas à prendre parti dans votre enquête, parfois à la première personne ; par exemple, lorsque vous comparez les ateliers du Bateau-Lavoir aux logements indigents que les marchands de sommeil louent aujourd’hui aux migrants…

Je laisse parler les faits, mais je laisse parler aussi mes colères. Après des années d’utilisation du « nous » pour parler au nom des « historiens », j’assume totalement d’employer le « je » : Un étranger nommé Picasso et « Picasso l’étranger » sont engagés.

Peut-on déceler dans la production de Picasso les traces, les stigmates, de son statut « d’expatrié professionnel » ?

Je le pense en effet. En 1903, alors qu’il est retourné à Barcelone, Picasso peint à l’aquarelle un Portrait d’aveugle. Un aveugle, c’est quelqu’un qui ne sait pas où il va, comme Picasso à ce moment-là. D’ailleurs, l’aveugle reviendra dans la figure du Minotaure en 1935 ! Des tas de signaux se perçoivent dans son œuvre. Si l’on regarde bien, Picasso a peint toute sa vie le monde qu’il s’est construit : ses amis, son atelier…

En exergue de l’exposition, j’ai fait inscrire cette citation du sociologue allemand Georg Simmel : « L’étranger apprend l’art de s’adapter de manière plus compliquée et plus douloureuse que quelqu’un qui a le sentiment d’appartenance. Mais en le faisant, en apprenant l’art de s’adapter, l’étranger présente un véritable miroir de la société dans laquelle il s’insère. » Picasso est en prise avec la société française, avec ses individus bénéfiques comme ses personnes maléfiques. Si Picasso vient quatre fois à Paris avant de s’y fixer, comment s’organise-t-il dans ce « labyrinthe » ? La première clé lui a été donnée par les Catalans, la deuxième par Max Jacob avec qui il apprend le français, la troisième par Apollinaire et la quatrième par Gertrude et Leo Stein. Quant à la cinquième clé, qui va lui permettre de devenir le leader du cubisme, il la « récupère » lors de son séjour à Gósol, où il a vécu chez un contrebandier de 94 ans, un village de montagne où la société n’a plus de prise et où la police n’est peut-être jamais montée.

Si votre enquête révèle la xénophobie et la jalousie endémiques dans l’administration française pendant la première moitié du XXe siècle, peut-on les généraliser à la société française en général ?

Surtout pas ! Dans mon livre, je ne parle d’ailleurs pas de « la France », mais de cas particuliers : comme le commissaire André Rouquier qui le fait ficher en 1901 ou l’inspecteur aux Renseignements généraux Émile Chevalier qui rédige le rapport de rejet de naturalisation en 1940. C’est pour cela que je parle du pouvoir exorbitant des agents de guichet. A contrario, d’autres gens exceptionnels ont aidé Picasso toute sa vie. Quand on sait qu’Alfred Barr, qui le considère comme l’artiste cardinal de l’avant-garde, réalise quatre expositions de Picasso aux États-Unis dans l’entre-deux-guerre, et que, quelques mois plus tard, cet Émile Chevalier, petit peintre de tableaux de fleurs qu’il vend aux Allemands, lui refuse la nationalité française… C’est dément, vous ne trouvez pas ?

Ce pouvoir exorbitant du guichetier explique-t-il aussi que Picasso n’a pas été collectionné par les musées français avant 1947 ?

Je ne sais pas si la xénophobie entre en jeu dans les acquisitions des musées à cette période. Deux institutions sont importantes alors : la police et l’Académie des beaux-arts. Or c’est la tradition qui est importante aux yeux de l’Académie. Les professeurs des beaux-arts, qui sont aussi académiciens et jurés au Salon, ne votent que pour leurs élèves et pour eux-mêmes. Ceci n’est pas favorable à l’avant-garde. Dans leur admirable Dictionnaire des historiens d’art allemands [2010, CNRS], Bénédicte Savoy et Michel Espagne montrent que les historiens allemands de cette époque ont voyagé, se sont intéressés à l’anthropologie, à l’Afrique… Tout le contraire des historiens de l’art français !

Pourquoi Georges Pompidou, secrétaire du cabinet de De Gaulle, propose-t-il finalement à Picasso de lui offrir la nationalité française en 1958, naturalisation que l’artiste refuse ?

Picasso ne refuse pas la nationalité : il n’y répond pas ! Je pense que l’on se rend compte alors, en France, de la situation et de la valeur de Picasso, comme on s’était rendu compte, en 1947, de l’absence des avant-gardes dans les collections nationales – moment où Picasso avait fait ce geste magnifique d’offrir dix tableaux à la France et qui avait valu à Georges Salles ces mots historiques : « Aujourd’hui cesse le divorce entre l’État et le génie. » Mais tout cela est dû, aussi, à l’influence de personnalités comme Henri Laugier ou André Malraux, lequel, lors des funérailles nationales de Braque en 1963, avait omis de citer le nom de Picasso pour préférer cette formule à propos de l’époque cubiste : « ses amis de 1910 ».

Un étranger nommé Picasso, votre enquête parue chez Fayard, crée un précédent. Faut-il relire l’histoire de l’art moderne, celle de Modigliani, Chagall ou Soutine sous ce nouvel angle ?

Je prépare un livre pour l’automne 2022, qui reprendra mes articles sur Calder, Huang Yong Ping, Christo, Rothko, Twombly, Modigliani… Bien évidemment qu’il s’agit d’un nouveau champ d’étude. Pour le catalogue de l’exposition « Picasso l’étranger », au Musée de l’histoire de l’immigration, j’ai souhaité confier les deux tiers des articles à des auteurs non historiens de l’art ou spécialistes de Picasso. Il y a un texte magnifique de l’historien François Hartog sur Picasso et le temps, un autre de Régis Debray sur ce que serait la France sans Picasso. J’ai énormément appris des historiens de l’art sur l’œuvre de Picasso, mais il est nécessaire aujourd’hui de compléter ce savoir par celui des géographes, des anthropologues, des juristes, etc. Picasso est un objet extraordinaire pour les sciences sociales.
 

Annie Cohen-Solal, Un étranger nommé Picasso,
Fayard, 736 p., 28 €.
« Picasso l’étranger »,
jusqu’au 13 février 2022. Musée de l’histoire de l’immigration. Du mardi au vendredi, de 10 h à 17 h 30, le samedi et le dimanche, de 10 h à 19 h, le mercredi jusqu’à 21 h. Tarifs : 8 et 5 €. Commissaire : Annie Cohen-Solal, assistée d’Elsa Rigaux. www.histoire-immigration.fr

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°750 du 1 janvier 2022, avec le titre suivant : Annie Cohen-Solal : « Pablo Picasso, c’est l’histoire de la conquête de l’espace français »

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