Wouter Van der Veen : « Ce que je raconte est juste, même si cela peut paraître étonnant »

Par Isabelle Manca · L'ŒIL

Le 22 novembre 2017 - 546 mots

Wouter Van der Veen est directeur scientifique de l’Institut Van Gogh et spécialiste de l’artiste.

Votre livre mêle des considérations sur l’art, l’argent et des révélations sur Van Gogh. Pourquoi avoir choisi cette forme hybride ?
Il s’agit d’un essai, pas d’un traité d’histoire de l’art, ce qui permet une certaine licence et un parti pris assumé. Son ambition est de secouer le cocotier, de provoquer un peu, et j’espère qu’il suscitera des réactions et des débats.
Ne craignez-vous pas que l’on vous accuse d’extrapoler ?
Je suis bien armé au niveau de mes connaissances pour justifier mes idées. Ce que je raconte est juste, même si cela peut paraître étonnant d’évoquer l’aspect financier et calculateur des frères Van Gogh, car ce n’est pas une lecture que l’on fait habituellement de l’œuvre et de la correspondance. Cette correspondance est un corpus extrêmement volumineux, donc on utilise un prisme pour l’aborder. C’est comme un texte sacré ; il y a autant d’interprétations que de gens qui la lisent. Pourtant, il y a des passages explicites sur la constitution d’une collection et la création de valeur.
Généralement, on se focalise sur plein d’autres aspects, mais pas sur cela, alors que c’est juste sous nos yeux. Cela s’explique sans doute par le fait que la dimension financière a souvent une connotation vulgaire. Il y a encore un tabou sur ces questions d’art et d’argent, et un mythe persistant sur l’artiste bohème. Alors qu’au XIXe siècle ceux qui pratiquaient la peinture étaient essentiellement des bourgeois. Le mythe de l’artiste pauvre qui arrive à Montmartre et qui réussit à s’imposer envers et contre tout parce qu’il est génial, c’est une illusion totale, et pourtant c’est ce qui est encore perçu aujourd’hui. Il y a une résistance incroyable et il est très difficile de modifier la perception du public.
Quand votre thèse a-t-elle germé ?
Cela s’est fait graduellement. Il y a quinze ans, j’ai travaillé à l’édition critique de sa correspondance et, depuis, j’ai pu prendre du recul. J’ai eu cette intuition, au cours de discussions avec un ami gestionnaire de patrimoine. Il me racontait son quotidien, et les mots qu’il employait faisaient écho à mes connaissances. Il parlait beaucoup de valeur au sens économique, et j’ai réalisé que ces concepts figuraient dans les lettres de Van Gogh. Il y a notamment un passage où il écrit : « Peut-être que nous ne rendrons pas le capital en argent mais nous le rendrons en valeur. » Par ailleurs, il a fait acheter à Théo des toiles de Gauguin, Toulouse-Lautrec, Degas, et il a échangé des œuvres avec Émile Bernard ; tout cela avec le but clairement affiché de constituer une collection et donc ce qu’il appelle des valeurs. C’est exactement ce que font les investisseurs, ils placent des valeurs dans un portefeuille et les font prospérer.
À partir du moment où j’ai pris conscience de cela, j’ai relu des passages de la correspondance autour des mots-clefs « valeur », « prospérité », etc. Et je me suis rendu compte que les frères Van Gogh étaient de brillants entrepreneurs, puisque leur plan a réussi, même s’ils sont morts avant. Il n’y a même aucun autre exemple d’une entreprise dont on aurait pu acheter une action à la fin du XIXe siècle et qui aurait aujourd’hui un tel rendement.

Wouter Van der Veen,
Le capital de Van Gogh ou comment les frères Van Gogh ont fait mieux que Warren Buffet,
Actes Sud, 216 p., 20 €, parution le 7 mars 2018.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°707 du 1 décembre 2017, avec le titre suivant : Wouter Van der Veen : « Ce que je raconte est juste, même si cela peut paraître étonnant »

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