Vendredi 16 novembre 2018

Vincent

Un maître sous influences

L'ŒIL

Le 1 avril 2003 - 1567 mots

À l’occasion du cent cinquantième anniversaire de sa naissance, l’année 2003 est placée sous le signe de Van Gogh, avec plusieurs manifestations en Hollande. En premier lieu, le Van Gogh Museum d’Amsterdam organise une exposition autour des goûts artistiques de l’artiste, conçue à partir de sa correspondance dans laquelle il cite plus de mille cinq cents œuvres qui l’ont marqué, ému ou inspiré. « Le Choix de Vincent » offre l’occasion unique de rassembler, aux côtés de ses propres toiles, celles de peintres aussi différents que Rembrandt, Ruisdael, Millet, Delacroix, Monet ou Gauguin.

Comment fêter dignement les cent cinquante ans de la naissance de Van Gogh, sans organiser une énième rétrospective, sous un angle nouveau et avec un vrai contenu scientifique ? Le Van Gogh Museum a répondu à cette question en menant à bien un projet pourtant risqué : construire le « musée imaginaire » de Vincent, en se fondant sur les œuvres et les artistes que le peintre évoque dans sa correspondance. Il ne fallait pas tomber dans le piège des liens faciles ou hasardeux. Au contraire, « Le Choix de Vincent » suscite la curiosité et la réflexion du visiteur, en proposant des rapprochements judicieux, au travers d’un parcours chronologique et thématique. Dans ses lettres, Van Gogh cite des centaines de tableaux, dessins, sculptures qui l’ont nourri et guidé dans ses recherches artistiques. Après l’étude de tous ces documents et des recherches approfondies, un choix s’est opéré de plus de deux cents œuvres, parmi les plus représentatives de ses goûts et de ses diverses influences, mettant notamment en évidence l’importance des maîtres anciens. L’art et la littérature dominent ses écrits, avec un enthousiasme qui témoigne d’une envie constante d’apprendre. La nature occupe une place centrale dans l’œuvre de Van Gogh, par sa représentation en tant que telle, mais plus encore dans la relation que le peintre entretient avec elle.

Regarder pour trouver sa voie
En matière de peinture de paysage, Van Gogh s’intéresse, selon les mots qui reviennent le plus souvent dans ses lettres, à l’atmosphère, au sentiment, aux effets et apprécie les œuvres des peintres hollandais du XVIIe siècle, celles des artistes de l’école de Barbizon – Corot, Daubigny, Rousseau –, celles des impressionnistes pour la luminosité qui les traverse et les études d’atmosphères. Mais, à l’instar de ses camarades Angrand, Anquetin, Bernard ou Seurat, Vincent cherche à rendre plus que la simple sensation du paysage, dans un geste rapide et des tons clairs. L’art pointilliste de Seurat (La Grande Jatte, 1888) et de Signac, fondé sur le mélange optique, a un impact sur sa propre touche, tout comme l’art des estampes japonaises qui, après les œuvres de Gauguin, Bernard et Anquetin, engage celles de Van Gogh vers des compositions plus schématiques, construites par des plans de couleur avec un souci du décoratif qui se développe. Pourtant, Van Gogh ne s’éloigne jamais complètement du motif, il veut traduire des choses simples, naturelles, rester ancré dans la réalité. Il ne deviendra jamais un peintre symboliste. D’ailleurs, si Gauguin et Bernard excellent dans les tableaux à sujet religieux, Vincent ne sera pas satisfait de ses tentatives en ce domaine. Du magnifique Rencontre du Christ avec sa mère de Bernard, en 1889, Van Gogh écrira qu’il peint « des sujets bibliques bizarres et très critiquables ». Dans le même temps, Vincent peint un paysage d’oliviers (Oliveraie, 1889) et écrit, en réponse à l’œuvre de Bernard et à d’autres de Gauguin : « J’ai travaillé ce mois-ci dans les vergers d’oliviers car ils m’avaient fait enrager avec leurs Christs au
jardin où rien n’est observé. »
Toutes les toiles présentées dans l’exposition ne sont pas des chefs-d’œuvre. Certains Gauguin (Vaches au repos, 1885, Au bord de l’étang, Martinique, 1887) ou les Monet (Barques sur la plage, Étretat, 1885) ne sont certes pas les meilleurs, mais sont intéressants pour cette raison même qui les a fait aimer de Van Gogh, à savoir la composition et les débuts de la simplification chez Gauguin, la lumière qui illumine Bordighera de Monet ou encore la touche, épaisse et large du Fou, une copie d’après Frans Hals. Les goûts artistiques de Van Gogh sont éclectiques et son œuvre personnelle est traversée de multiples influences, des leçons de Rembrandt, Jacob van Ruisdael dont il admire particulièrement La Tempête (1660) ou Van Ostade à l’académisme de Meissonier – Portrait de Pierre-Jules Hetzel, 1879 –, Von Herkomer ou Gérôme en passant par le réalisme, l’impressionnisme, les estampes japonaises (il copie des œuvres d’Hiroshige) et les artistes qui lui sont proches comme Bernard, Seurat ou Gauguin. Tous permettent de mieux comprendre comment Van Gogh s’est engagé avec passion dans sa propre voie, celle d’une peinture profonde et résolument nouvelle. Autodidacte, Vincent a, dès qu’il commence à peindre à l’âge de vingt-sept ans, besoin d’exemples et de maîtres. Il va contempler les œuvres dans les musées, lit, collectionne des reproductions, des gravures, et la manière dont il parle dans ses lettres de Rembrandt, Delacroix ou Millet est saisissante. Il considère le premier comme « le magicien des magiciens » qui réussit à traduire l’essence de son sujet dans une harmonie parfaite de la forme et de la couleur, avec une rapidité d’exécution qui donne vie au tableau. L’Autoportrait en peintre de Van Gogh (1888) est ici mis en regard avec l’Autoportrait de Rembrandt (1669) de la National Gallery de Londres, chef-d’œuvre absolu de la peinture hollandaise. Delacroix est admiré pour ses contrastes de couleurs complémentaires, l’énergie et le mouvement qui se dégagent de ses compositions. Vincent apprécie particulièrement Le Christ sur le lac de Génésareth (1853), qu’il qualifie de « géniale esquisse » pour son intensité dramatique et la violence des rapports de couleurs. Millet le touche par son souci de représenter la réalité de la vie paysanne, son profond respect pour les gens de la terre. Plusieurs versions du Semeur montrent le travail de Van Gogh d’après Millet, étudié précédemment dans l’exposition du musée d’Orsay en 1998 (L’Œil n° 499).
Vincent écrivait à son frère Théo qu’il ne peignait pas des copies mais « des traductions dans une autre langue ». L’exposition met en évidence certains détails, comme les oiseaux au-dessus de la main du paysan dans l’œuvre de Millet (1850) qui deviennent chez Vincent les grains jetés par le semeur (version de 1881).

La course à la modernité
Les Mangeurs de pommes de terre, l’une des œuvres préférées de Van Gogh lui-même, sont un témoignage probant de son goût pour le monde rural. Les paysans sont dépeints de la manière la plus brute, les mains et les visages semblent sculptés dans la couleur. Les œuvres de jeunesse de Van Gogh sont extrêmement sombres, proches des atmosphères de Rembrandt. L’exposition montre l’éclaircissement progressif de sa palette, du noir le plus profond jusqu’à la lumière éclatante des champs de blé ou des paysages du Midi baignés de soleil, marqués par les recherches impressionnistes, en particulier celles de Monet. Une évolution qui se confirme au contact de certains de ses contemporains Anquetin (représenté dans l’exposition par Avenue de Clichy, 1887, une œuvre japonisante aux tonalités de bleu subtiles), Bernard – dont La Cafetière bleue côtoie la Nature morte avec cafetière, vaisselle et fruits de Van Gogh –, Toulouse-Lautrec et bien sûr Gauguin. Sa rencontre avec ce dernier à Paris, en 1886, est décisive. Gauguin rend visite à Vincent en Arles en octobre 1888, et s’y installe pour deux mois. Une période de cohabitation qui se passe dans un climat de concurrence, mêlé d’amitié et d’admiration, analysée l’an dernier dans l’exposition du Van Gogh Museum « Van Gogh-Gauguin » (L’Œil n° 533). Pour symboliser cette rencontre, l’exposition montre un très beau tableau de Vincent, La Chaise de Gauguin (1888), émouvant hommage au peintre réalisé juste avant son départ d’Arles. Sur une chaise de bois, il peint une bougie allumée et deux livres, et l’absence même de l’artiste le rend plus présent encore. À cette époque naît l’idée de l’échange de portraits et d’autoportraits des deux artistes, auxquels s’ajoutent ceux d’Émile Bernard et de Charles Laval, dans un esprit de compétition et de course à la modernité. La dernière section du parcours, consacrée à des œuvres que Vincent possédait et intitulée « le musée réalisé », réunit quelques-uns de ces tableaux émouvants où s’expriment, mieux que partout ailleurs, les relations artistiques et humaines qui unissaient les artistes à ce moment-là.

Les Van Gogh d’Helene Kröller-Müller

Parallèlement à celle du Van Gogh Museum, le Kröller-Müller Museum d’Otterlo propose une seconde exposition pour célébrer l’anniversaire du peintre. Elle présente l’admirable collection de toiles de Van Gogh achetées par Helene Kröller-Müller (1869-1939), malheureusement desservie par un accrochage et une scénographie qui pèchent par manque de sobriété, en voulant recréer l’atmosphère des « maisons-musées » de la collectionneuse. Des murs peints, rayés ou à motifs, bleus, beiges, roses, brouillent la lecture des œuvres. Le circuit montre la collection d’Helene Kröller-Müller dans l’ordre de ses acquisitions, des œuvres qu’elle réunit dans les années 1908-1910 et qui sont, pour la plupart, des œuvres fondamentales, jusqu’aux toiles de jeunesse qu’elle achète dans les années 1925-1929 et qui sont moins convaincantes. Une collection inégale mais étonnante par son ampleur – elle compte 185 dessins et 89 tableaux de Van Gogh – et les chefs-d’œuvre qu’elle rassemble, des Champs de blé au coucher du soleil à la Meule de foin sous un ciel nuageux, des Alyscamps à Terrasse de café, la nuit (place du Forum), peint en Arles en 1888.

L'exposition

L’exposition « Le Choix de Vincent : le musée imaginaire de Van Gogh » est ouverte du 14 février au 15 juin, tous les jours de 10 h à 18 h. Plein tarif : 9 euros, tarif réduit : 2,5 euros, gratuit pour les moins de 12 ans. Accès gratuit pour tous le dimanche 30 mars, jour du 150e anniversaire de la naissance de Van Gogh, et gratuit pour chaque visiteur qui vient au musée le jour de son propre anniversaire. Van Gogh Museum, Paulus Potterstraat 7, 1070 AJ Amsterdam, tél. 31 (0)20 570 52 00.www.vangoghmuseum.nl L’exposition « Vincent et Helene » est ouverte du 14 février au 12 octobre, tous les jours sauf le lundi de 10 h à 17 h. Plein tarif (parc et musée) : 10 euros, tarif réduit : 5 euros. Kröller-Müller Museum, Houtkampweg 6, NL-6731 AW Otterlo, tél. 31 318 591 241. www.kmm.nl

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°546 du 1 avril 2003, avec le titre suivant : Vincent

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