Une biennale de Venise très politique

Par Vincent Noce · lejournaldesarts.fr

Le 11 mai 2015 - 1006 mots

VENISE (ITALIE) [11.05.15] - Alors qu’un Lion d’or a été décerné au Pavillon arménien, partout les artistes racontent les malheurs du monde. Dans le pavillon français, Céleste Boursier-Mougenot orchestre une chorégraphie d’arbres, pas toujours bien comprise.

La Biennale de Venise veut se faire le reflet du monde, avec son lot fragmenté d’éruptions, de cris, de déceptions et d’éclairs. Et même de psychodrame quand la réalité s’en mêle: dans le quartier de Canareggio, le pavillon islandais s’est retrouvé menacé de fermeture par la police. Craignant l’incident, la municipalité a refusé d’autoriser une provocation décalée de Christoph Büchel. Habitué à la transformation des espaces, l’artiste suisse a installé une mosquée dans une petite église médiévale, les visiteurs étant invités à se retrouver sur les tapis, mais aussi bien à faire leurs ablutions et leurs prières. La municipalité a fait valoir que tout lieu de culte requérait une autorisation spéciale. Les organisateurs ont quand même ouvert l’installation, tout heureux de voir le monde se presser ce week-end dès que la rumeur d’une censure s’est répandue dans la lagune.

Esclavage, torture, emprisonnement, racisme: le directeur artistique de la 56e Biennale, Okwui Enwezor, n’a pas failli à sa réputation en imprimant une marque très politique à sa présence. Ses expositions « centrales », dans les Jardins et à l’Arsenal, croulent cependant sous la charge. L’introduction nocturne de couteaux plantés par Adel Abdessemed (Nymphéas) sous les lueurs des néons de Bruce Nauman, non loin d’une des premières vidéos angoissantes de Christian Boltanski (L’homme qui tousse, jusqu’à cracher du sang) est vraiment forte. On retrouve dans l’Arsenal son dernier film, Animitas (les petites âmes), des clochettes japonaises scintillant dans le désert de l’Atacama, où la dictature de Pinochet a enterré des opposants par centaines.

Mais, hormis ces quelques passages, la déferlante de salves de tirs, de barbelés et de slogans géants écrase l’émotion. C’est le CNN du pauvre ou le National Geographic des bons sentiments avec le triptyque cinématographique du Britannique John Akomfrah, interminable naufrage de la terre, englouti par la lave humaine, de la déportation des esclaves au meurtre de la baleine. Dans les Giardini, le pavillon britannique est tombé dans une vulgarité scatologique et polie, le germanique est étouffant et incompréhensible, le canadien manifeste son humour québécois et le japonais est investi par la Berlinoise Chiharu Shiota, qui a accroché plus de 50 000 clés rouillées collectées à travers le monde à un brouillard de fils rouges envahissant deux bateaux au bord de sombrer. Non loin de cette Méditerranée où se noient désormais des émigrés par centaines.

Un Lion d’or pour le pavillon arménien
Des ossements se retrouvent éparpillés du pavillon belge à l’australien, nouvelle construction qui se résume à une grande boîte noire. Celui d’Israël s’est entouré de pneus, comme un bunker. La Biennale a décerné le Lion d’or à l’Arménie pour son évocation du génocide au couvent arménien de San Lazzaro, dans un îlot de la lagune. Même si le vaporetto se fait toujours un peu attendre, il faut aller la voir l’après-midi pour profiter de la chapelle aux mosaïques byzantines, du réfectoire et de la bibliothèque millénaire. L’exposition inclut deux oeuvres de Sarkis, qui est aussi l’hôte du pavillon turc... Le jury a justifié sa récompense autant par la bonne tenue de cette exposition collective que par sa volonté de marquer le 100e anniversaire du génocide arménien. Dans ce choix conventionnel, une mention spéciale a été accordée au pavillon américain pour sa monographie des ballets filmés de Joan Jonas, 78 ans. De très belles oeuvres, léchées, mais rien de bien neuf ou dérangeant.

Outre les malheurs de l’humanité, ceux de la planète constituent la seconde grande cause de désolation dans la cité, qui accueille une centaine de représentations nationales et des dizaines de manifestations périphériques (citons La nouvelle objectivité allemande, dans une présentation dénudée et classique au musée Correr, et le cabinet de curiosités, avec toujours autant de goût, au délicieux Palazzo Fortuny). Dans un palais sur le Grand Canal, une association de scientifiques britannique, IDEA, a répondu à l’invitation paradoxale de l’Azerbaïdjan -dictature éclairée au gaz- pour évoquer le désastre écologique, images d’autopsies de cormorans morts d’indigestion de sacs plastiques à l’appui. Plus charmant, le pavillon suisse a été transformé en grande piscine bouillonnante, débordante et parfumée, faisant penser aux acque alte autant qu’à la montée inexorable des océans.

Le grondement des arbres du pavillon français
Le pavillon français est l’un des plus ouverts et originaux, les visiteurs étant invités à méditer aux sons du grondement des arbres, devant le pin mouvant de Céleste Boursier-Mougenot. Rêvolution, l’installation de cet artiste connu pour avoir fait jouer de la guitare électrique à des pinsons, procède d’une démarche complexe. Elle a été précédée d’une longue recherche au laboratoire d’analyse et d’architecture des systèmes du CNRS et de l’université de Toulouse, pour parvenir à évaluer la montée de sève et à la retranscrire pour que l’arbre se déplace grâce à un système de robotique contrôlé par ordinateur. Il se déplace ainsi à partir de sa propre « perception » de l’environnement. A huit mètres par heure, juchés sur des mottes de plusieurs tonnes, hérissées de racines, où un petit lézard prend l’air tout étonné, les arbres dans et devant le pavillon se meuvent juste assez pour que leur mouvement soit visible. Le geste n’a pas été bien compris cependant, d’autant que l’installation a été tronquée pour des raisons logistiques. L’artiste projetait de transformer chacune des deux salles latérales du pavillon en camera obscura tout en projetant « une mousse inquiétante » branchée sur les oscillations de la Bourse. Une barge venue de Sète aurait dû accueillir des fêtes sur un canal. Ces indications, qui sont pourtant annoncées au catalogue, n’ont pas été réalisées à la dernière minute par une nation sans doute un peu désenchantée. Mais cette lente chorégraphie d’arbres n’aurait pas déplu à John Cage et Merce Cunningham tout autant qu’au naturaliste allemand du XIXe Jacob von Uexküll. C’est peut-être dans cette association avec la science et dans ce souffle romantique que l’art peut trouver des signes de poésie et d’espoir.

Légende photo

Un des trois arbres mobiles de l'instalation "Rêvolution" de Céleste Boursier-Mougenot dans le pavillon français de la 56° Biennale de Venise, le 5 mai 2015 © photo AFP PHOTO / GABRIEL BOUYS

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque