Art contemporain

Une œuvre sous tutelle

Un anniversaire sur fond de controverses

Malade, Willem De Kooning est, comme son œuvre, entre les mains des curateurs nommés par un tribunal de New York, dont les activités sont contestées.

Par Roger Bevan · Le Journal des Arts

Le 1 mai 1994 - 1759 mots

À 90 ans, Willem De Kooning est le dernier représentant de l’expressionnisme abstrait. Atteint de la maladie d’Alzheimer, l’artiste ne peut plus communiquer de manière cohérente et a cessé de peindre depuis presque dix ans. En 1989, le tribunal a reconnu son incapacité juridique. Depuis, une controverse s’est développée autour de ceux qui ont la charge de gérer son œuvre et qui préfèrent le faire sans en rendre compte. Par ailleurs, où se trouve Woman III ?

WASHINGTON - Willem De Kooning a cessé de s’exprimer publiquement depuis un entretien publié par le New York Times le 20 novembre 1983. En 1984, Erwin Leiser tournait un film dans l’atelier de l’artiste. Il s’agirait du dernier document disponible, hormis un film réalisé deux ans plus tard par l’un des assistants de De Kooning, mais qui n’a jamais été projeté.

Le tribunal de New York a reconnu en septembre 1989 l’incapacité juridique de Willem De Kooning. Prévue par une loi de l’État de New York, cette situation a conduit les magistrats à procéder à la nomination de curateurs, en l’occurrence la fille unique du peintre et seule ayant droit, Lisa, âgée de 38 ans, ainsi que l’avocat John Eastman, du cabinet Eastman et Eastman, ceux-là mêmes que Willem De Kooning avait désignés comme ses exécuteurs testamentaires. Choix d’autant plus naturel que ce cabinet d’avocats défendait les intérêts du peintre depuis plus de vingt ans.

La collection personnelle du peintre comprend un nombre inconnu de dessins et d’œuvres sur papier, ainsi que des sculptures et des toiles exécutées après 1975. On estime très improbable, dans les milieux de l’art, que le peintre ait conservé des œuvres majeures de ses périodes antérieures. Pourtant, bien que les curateurs aient effectué l’inventaire complet des œuvres encore en la possession de l’artiste, ils se sont jusqu’à présent refusés à en communiquer le résultat. Quant aux estimations, elles se heurtent à la méconnaissance de ce que fut l’activité créatrice de Willem De Kooning au cours des cinq dernières années de sa carrière. Sur ce sujet, les avis divergent : certains estiment que cette période fut prolifique, d’autres, comme le marchand Matthew Marks, pensent au contraire que l’artiste n’a exécuté que très peu de compositions importantes. Quoi qu’il en soit, seule la publication du catalogue de l’inventaire mettra un terme à cette polémique.

Au cours des quatre dernières années, les ventes effectuées par les curateurs n’ont concerné que des toiles postérieures à 1982, qui constituent, selon toute probabilité, la majeure partie de la collection. En outre, afin de limiter la spéculation sur les créations de cette dernière période, ces ventes n’ont été réalisées qu’au profit de musées américains et étrangers. Les curateurs estiment en effet que le musée se prête davantage à la mise en valeur de l’œuvre de Willem De Kooning. À cet égard, John Eastman a récemment précisé que, désormais, si des acheteurs privés souhaitent acquérir des œuvres de la collection ils devront s’engager expressément à en faire donation à des musées.

Une gestion contestée
Bien qu’il ne soit pas douteux que les curateurs accomplissent une tâche utile en répartissant entre les grands musées les derniers travaux de Willem De Kooning, leur action a presque d’emblée suscité et entretenu la polémique. Un certain nombre de marchands et d’experts estiment en effet qu’ils se sont montrés incapables de promouvoir de manière appropriée les dernières œuvres du peintre. Quoi qu’il en soit, et même si l’argument n’est pas sans fondement, il est peu probable que cela affecte la réputation d’un peintre dont la notoriété et l’importance sont solidement établies depuis des décennies. En outre, cette accusation est loin de ne compter que des partisans. Anthony Grant, directeur du département d’art moderne de Sotheby’s à New York, estime au contraire que les curateurs ont poursuivi la politique la plus appropriée et que leur action a contribué à affermir le renom de Willem De Kooning. Néanmoins, tant que ceux-ci entretiendront une atmosphère de secret autour de la collection personnelle du peintre, la polémique trouvera à s’alimenter. La communication de la liste des œuvres composant cette collection, sans laquelle aucun catalogue exhaustif du travail de l’artiste ne peut être mené à bien, irait sans aucun doute dans le sens de l’apaisement. La publication régulière des bulletins de santé de l’artiste dissiperait également bien des soupçons. Selon John Silberman, l’avocat de Lisa De Kooning, l’artiste est sous surveillance médicale constante et reçoit tous les soins nécessaires à son état.

Les accusations concernant le contrôle très insuffisant exercé sur la qualité des dernières toiles exécutées par Willem De Kooning sont beaucoup plus préoccupantes. L’un des meilleurs connaisseurs de l’œuvre du peintre nous a confié sa perplexité devant la mise en vente d’œuvres apparemment inachevées. Une telle pratique, si elle est confirmée, ne peut en effet que créer un climat de doute autour d’une période de l’artiste qui compte pourtant de magnifiques compositions. Ces incertitudes demeureront tant que toute la lumière n’aura pas été faite sur la collection Willem De Kooning. Il n’en reste pas moins qu’elles conduisent à une interrogation plus générale touchant à la place qu’il faut accorder à cette dernière période dans la carrière du peintre. Il s’agit de savoir si nous avons affaire à un style propre, dans toute sa force, ou si, au contraire, il faut admettre que, comme pour Vlaminck ou Jawlensky, Willem De Kooning a donné le meilleur de lui-même dans des périodes antérieures. Sa maladie nous a, hélas, à tout jamais privé de ce qu’il avait à dire à cet égard.

Le mystérieux destin de Woman III
Depuis 1978, un halo de mystère entoure la localisation exacte de Woman III (1952), l’une des célèbres toiles exposées par le marchand Sidney Janis, en 1953. L’œuvre fut présentée pour la dernière fois à l’occasion d’une exposition organisée par E. A. Carmean et Eliza Rathbone à la National Gallery of Art de Washington, en 1978. Quelque temps auparavant, ses propriétaires, les collectionneurs de Beverly Hills, Rita et Taft Schreiber, l’avaient vendue au Musée d’art moderne de Téhéran, et il semble qu’elle soit repartie à destination de l’Iran à l’issue de l’exposition. Mais des rumeurs affirment au contraire qu’elle est restée sur le sol américain, conservée secrètement dans un coffre du Whitney Museum of American Art jusqu’en 1984. Les autorités américaines auraient en effet ajouté le tableau à la liste des avoirs iraniens gelés en représailles contre la prise en otages de citoyens américains à l’ambassade des États-Unis de Téhéran, en 1978. Marla Prather, conservateur à la National Gallery de Washington, dément cette thèse, mais reconnaît que ses efforts pour localiser et emprunter le tableau n’ont donné aucun résultat, bien que, grâce à des intermédiaires, elle ait pu contacter le musée de Téhéran. Woman III pourrait alors avoir été détruit.

Les jalons d’une vie
Willem De Kooning est né à Rotterdam le 24 avril 1904. De 1917 à 1921, il suit les cours de l’Académie des beaux-arts de Rotterdam et subit l’influence du groupe hollandais d’avant-garde De Stijl. En 1926, il émigre aux États-Unis où il fait sa première apparition sur la scène artistique en 1936, dans le cadre d’une exposition intitulée New Horizons in American Art, qui se tenait au Museum of Modern Art de New York. Il était alors lié aux peintres John Graham, Stuart Davis et Arshile Gorky. Douze ans plus tard, la galerie Egan de New York organisa sa première exposition. Sa participation, en 1950, à la Biennale de Venise, avec Excavation, consacra sa réputation sur le plan international.

L’année suivante, le même tableau lui valut le très convoité prix de l’Annual American Exhibition. En 1953, son agent du moment, Sidney Janis, organisa l’exposition de ce qui reste sans doute la série la plus célèbre de Willem De Kooning, Woman I-VI. Ces six tableaux marquaient en effet un décalage, et pour certains une rupture, avec l’abstraction du groupe de l’Action Painting, qui réunissait des artistes comme Kline, Pollock, etc… "J’ai placé la figure au centre de la toile ... Et j’ai pensé que je pouvais tout aussi bien m’en tenir à l’idée qu’elle avait deux yeux, un nez et une bouche", écrivit-il plus tard. En 1968, à l’occasion d’une importante rétrospective au Musée Stedelijk d’Amsterdam, il revint pour la première fois aux Pays-Bas. Puis, tandis qu’il visite les capitales européennes et notamment Rome, il commence à sculpter, une activité qu’il poursuivra activement les années suivantes au détriment de la peinture. L’année 1975 marque son retour au tableau, tout autant qu’un retour à l’abstraction qui dominera son travail jusqu’à ce que la maladie lui interdise de peindre.

Willem De Kooning et ses marchands
Étant donné la longévité de la carrière du peintre, il est assez surprenant de constater qu’il n’a travaillé qu’avec un petit nombre de marchands. Sidney Janis le représenta presque exclusivement de 1949 à 1962. À son initiative, Willem De Kooning exposa individuellement ses œuvres à quatre reprises et participa à une douzaine d’expositions collectives. Les relations entre les deux hommes s’envenimèrent en 1965, Janis accusant Willem De Kooning d’avoir vendu des toiles sans l’en informer. Leur différend les conduisit devant la cour d’appel, qui autorisa Willem De Kooning à récupérer soixante de ses œuvres mais lui fit obligation de permettre à Janis d’organiser une ultime exposition, qui eut lieu en 1972.

Allan Stone et Harold Diamond, de la galerie Knoedler, représentèrent les intérêts du peintre de 1962 à 1967. Puis, en 1972, Willem De Kooning s’associa à Xavier Fourcade, l’ancien directeur de Knoedler, qui monta sept expositions à New York, entre 1975 et 1985, et travailla à des expositions à l’étranger. À la mort de Fourcade, en 1987, la collection personnelle de l’artiste fut placée sous le contrôle de ses curateurs légaux, qui ont depuis préféré s’adresser ponctuellement à divers marchands plutôt que de s’engager exclusivement avec un seul. Parmi ceux-ci on note la présence de la galerie Pace-Wildenstein, qui négocia l’acquisition d’un tableau de 1985 pour le compte du Hishhorn Museum, ainsi que Stephen Mazoh, et, plus récemment, le New-yorkais Matthew Marks, qui a vendu pas moins de dix toiles à des musées américains, au cours des dix-huit derniers mois, et le marchand londonien, Anthony d’Offay, par l’intermédiaire duquel la Staatsgalerie de Stuggart a dernièrement acquis Untitled XX (1982).

Willem De Kooning à la Maison Blanche

Stratégie de communication politique, ou simple goût pour l’art contemporain ? Les opinions varient sur ce qui a conduit les époux Clinton à accrocher une grande toile de la dernière période de Willem De Kooning, Untitled XXXIX (1983), dans un imposant couloir de la Maison Blanche. Le tableau a été prêté par la collection Willem De Kooning.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°3 du 1 mai 1994, avec le titre suivant : Un anniversaire sur fond de controverses

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