Lundi 17 décembre 2018

Steinlen, la vie en noir

L'ŒIL

Le 1 octobre 1999 - 581 mots

Jusqu’au 30 janvier, le Musée Rath de Genève raconte l’histoire du cabaret Le Chat Noir et de la Butte Montmartre des années 1900, traversée par Renoir, Manet, Degas, Vallotton ou Picasso. L’Œil a choisi de s’attarder sur l’œuvre de Théophile Alexandre Steinlen (1859-1923) à la noirceur très fin de siècle.

Dans les années 1880, Montmartre vibre des mouvements d’indépendance, de fronderie, de révolte que la répression de la Commune a chassés du cœur de la capitale. L’ordonnancement policé de la ville n’a pas entamé le désordre de la Butte où s’entrelacent encore ruelles, escaliers et jardins à l’ombre de la basilique du Sacré-Cœur qui tourne sa façade – et ses invitations à l’expiation – vers la Babylone moderne, laissant s’épanouir sous ses flancs les grandes misères et les petits crimes... « Qu’est-ce donc Montmartre ? Rien ! Que doit-il être ? Tout !... C’est une mamelle où s’allaitent la fantaisie, la science et tous les arts vraiment français », résume Rodolphe Salis, le propriétaire du cabaret Le Chat Noir, qui veut faire de la Butte « une cité libre et fière ». C’est là que Steinlen s’installe en 1881, sans doute poussé par le hasard. Ou peut-être pas, car Steinlen avait été bouleversé par la lecture de L’Assommoir de Zola et par le destin de Gervaise, blanchisseuse sur la Butte. Le jeune Suisse, dessinateur dans une petite entreprise alsacienne de textiles, se fond immédiatement dans Montmartre, se lie avec les acteurs de la bohème, Willette, Salis, Bruant... Montmartre lui offre tout à la fois un quartier, une inspiration, un public, une vie d’artiste. « Dès les premiers jours, je fus séduit par ce monde de la rue, ouvriers et trottins, blanchisseuses et miséreux. Si au lieu de débarquer à Montmartre, j’avais habité près des grands boulevards, peut-être aurais-je essayé de peindre les bourgeois, les parvenus ou les millionnaires... et encore ! » a raconté l’artiste. Et de fait, comme nombre d’intellectuels de son temps, il épouse la cause de la rue et du peuple. C’est ce que rappelle Anatole France en 1903 : « Il a souffert, il a ri avec ces passants... Il en a senti la simplicité terrible et la grandeur. Et c’est pourquoi l’œuvre de Steinlen est épique. » C’est également dans la rue, parmi les petites gens que son œuvre se diffuse. Hors des chemins officiels, Steinlen mène une carrière qui ne passe ni par les Salons, ni par les musées mais s’invente, de bout en bout, sur les trottoirs, sur les murs, dans les cabarets, dans les gazettes, auprès de quelques amateurs de beaux livres, autour des presses qui multiplient ses dessins.
Dans les années 1880, une nouvelle économie de l’art se développe et Steinlen l’expérimente. Elle est favorisée par la loi sur la liberté de la presse de 1881 qui suscite l’explosion de l’affichage public et des petits journaux satiriques ou politiques, et par les progrès des techniques de reproduction. Au même moment une vision nouvelle s’est imposée, libérée de la contrainte éculée de la hiérarchie des genres, libérée de l’académisme, mais aussi de l’impressionnisme. Une vision naturaliste, lyrique et populaire qui se marie idéalement au noir des gazettes, au noir des images de Steinlen. Jamais optimiste, jamais vraiment pessimiste, Steinlen se fond dans les tristesses du temps, et malgré les couleurs violentes de ses tableaux, parvient difficilement à s’en extraire pour faire passer son œuvre au-delà d’une noirceur « fin de siècle ».

GENÈVE, Musée Rath, jusqu’au 30 janvier, cat. 180 p., 48 FS.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°510 du 1 octobre 1999, avec le titre suivant : Steinlen, la vie en noir

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