Mercredi 17 octobre 2018

Sous les palmes de Majorelle

L'ŒIL

Le 1 octobre 1999 - 1440 mots

Pourquoi, après la visite de l’exposition Matisse, ne pas rêver en couleur et en trois dimensions ? L’Œil vous emmène au Maroc dans les jardins Majorelle. Conçus dans les années 20 par le peintre Jacques Majorelle, ces jardins d’un vert profond sont traversés de bordures d’un bleu éclatant qui contraste avec la blancheur de Marrakech la rouge.

Même lors des plus implacables chaleurs, les jardins Majorelle reposent sous une bienveillante fraîcheur. Aucun système ne semble avoir défini l’emplacement de ces milliers de végétaux ; leur exubérance les dispense de tout ordre logique. Jardin des merveilles, de l’excès et de l’étrangeté, ce lieu allie l’amour de la contemplation à la jouissance d’en épeler les composants. La luxuriance des bougainvilliers répond à la prestance des palmiers et des cyprès. Une forêt de bambous dorés, parsemée d’orangers, apaise des ardeurs du soleil nymphéas, lotus et papyrus. À l’ombre d’immenses eucalyptus, agapanthes, euphorbes, géraniums, arcotès et daturas chargent l’air de leurs fragrances sucrées. Parfois, alors que l’air vibre sous la poussière du jour, retentissent les klaxons énervés des petits-taxis, troublant pour quelques instants la quiétude de cette oasis désormais célèbre dans le monde entier. Si de nos jours ce paradis de verdure symbolise Marrakech, il fallait pour cela la venue d’un homme exceptionnel, peintre et créateur de ces jardins, Jacques Majorelle. Il fallait aussi quelques décennies plus tard, la passion sans faille de deux hommes, Yves Saint-Laurent et Pierre Bergé, pour restaurer et préserver le plus délicieux des havres de paix.

Fils de l’ébéniste Art Nouveau
Jacques Majorelle naît à Nancy le 7 mars 1886. Au même moment, la ville devient le temple de l’Art Nouveau, style dont la mode culminera lors de l’Exposition Universelle de 1900. Le père de Jacques, Louis Majorelle, est alors l’un des acteurs principaux de ce renouveau lorrain avec ses importants ateliers d’ameublement, au savoir-faire et à l’inventivité étonnants. De ceux-ci sortiront quelques pièces aujourd’hui célèbres. Toujours est-il qu’enfant, Jacques évolue dans un milieu artistique d’une rare qualité. Son père lui fait découvrir le secret des ateliers, avec ses dessinateurs, ébénistes et marqueteurs. Aux dîners organisés dans la vaste demeure, Émile Gallé et Victor Prouvé encouragent l’enfant dans sa passion du dessin. Mais Jacques deviendra architecte, ainsi en a décidé son père. C’est compter sans l’obstination de l’adolescent qui annonce après trois années d’études studieuses qu’il consacrera sa vie à la peinture. Il ne tarde pas à s’échapper de cette petite ville où l’ombre omniprésente de son père l’étouffe. En 1903 il est à Paris : Atelier Julian, puis les Beaux-Arts. Mais il lui faut partir plus loin. La Bretagne, puis l’Espagne et l’Italie lui révèlent le merveilleux pouvoir de la lumière. 1910, sa vie bascule. Il découvre l’Égypte, l’Islam, la beauté d’une architecture vernaculaire noyée sous la chaleur du vent saharien. Ces quatre années de bonheur s’interrompent en 1914 ; la guerre le contraint au retour. Démobilisé pour raison de santé, il se réfugie dans un sanatorium suisse, trompant son ennui dans d’impossibles rêves d’évasion vers cet Orient tant désiré. Au début de l’année 1917, l’un des meilleurs amis de son père, le Général Lyautey l’invite au Maroc où il vient d’être nommé Commissaire résident général. Ce sera donc le pays encore mystérieux, dont Delacroix et Matisse sont revenus transformés, et qu’Anatole France venait d’explorer et de décrire dans des comptes-rendus qui avaient enthousiasmé les foules. En septembre, Majorelle débarque à Rabat. Fuyant les réceptions mondaines, l’effervescence financière de Casablanca et le climat humide de la côte, il découvre Marrakech la rouge, cette oasis au milieu du désert. Fasciné, il adopte la culture berbère et ses traditions ancestrales. Naturellement, la « petite boîte arabe », sa première maison, se situe au cœur de la médina, à l’endroit où l’odeur douceâtre des épices et de la cuisine se mêle aux relents acides des tanneurs au travail. Les sujets de ses grandes toiles sont là, à portée de main. Il suffit de représenter ce grand bazar humain composé de Berbères, de Noirs, d’Arabes et de Juifs, chacun enveloppé d’étoffes chamarrées aux couleurs vives. Quelques excursions dans les montagnes de l’Atlas transforment ses impressions en certitude. Marrakech est un royaume qui attend son chantre. Il ne reviendra plus en France. Ses premières grandes expositions à Casablanca ou à la galerie Georges Petit à Paris montrent cet amour pour un univers qui n’est plus un rêve orientaliste, mais au contraire un monde qu’il s’agit d’embrasser dans le flux de son quotidien et la conjugaison de ses couleurs.

Près du Guéliz et de la Mamounia
Au même moment, l’urbaniste Prost, soucieux de moderniser ce protectorat français, débute la construction du Guéliz, le quartier moderne, puis établit les plans d’un palace, la Mamounia. La mystérieuse capitale du sud qui fascine alors l’Europe peut enfin s’ouvrir au tourisme. Maurice Chevalier, Édith Piaf, Joséphine Baker, Colette, Pierre Balmain, Michèle Morgan, Alfred Hitchcock avec son Homme qui en savait trop, Orson Welles pour Othello et même Winston Churchill ne tardent pas à transformer Marrakech en villégiature pour les fortunés de ce monde. Mais pour l’heure, Jacques Majorelle et sa femme, Andrée-Marie Longueville, recherchent un nouvel endroit pour s’installer, plus confortablement que dans leur étroite demeure de la médina.

Aux couleurs de la Villa Bou Saf-Saf
Le 3 mai 1923, ils se portent acquéreurs d’une parcelle de terrain au lieu-dit « Rouidat », espace vierge à la croisée de la ville ancienne, du Guéliz et de la Palmeraie. Par la suite, en 1928, deux autres parcelles viennent compléter l’ensemble. Jacques Majorelle décide d’y établir une maison alliant le confort moderne et les traditions marocaines. Ce sera la villa Bou Saf-Saf. La décoration intérieure, marocaine comme il se doit, est partiellement dessinée par le couple. Des zelliges bleu dur et vert véronèse pour l’extérieur, rouge vif pour l’intérieur. Sur les parcelles nouvellement acquises, Majorelle réalise une deuxième villa, mais cette fois de style berbère. Surmonté d’une grande tour en pisé, le Borj, l’ensemble sert d’atelier et de salle d’exposition pour les pièces d’artisanat que le couple fait réaliser à l’intention de ces nouveaux touristes qui redoutent de s’engager dans les souks. Mais c’est dans le jardin que Jacques Majorelle donne toute la mesure de son inspiration, de son amour pour un pays où l’eau se fait souvent rare. Véritable jardin botanique, il distribue les plantes autour de bassins dont le plus grand se singularise par un ponton à la manière des kiosques turcs et par une balustrade composée par de grandes urnes de terre répandant leurs fleurs sur le sol. Les allées irrégulières qu’il trace se trouvent rapidement noyées sous les plantes exotiques, les fleurs, les variétés rares de cactées et de bambous rapportées de chacun de ses voyages. Dans le potager, il fait construire une champignonnière rapidement recouverte de clématites. Mais Majorelle est avant tout peintre. Son jardin sera son plus éclatant tableau. À l’approche de la guerre, les lieux sont déjà célébrés pour leur magnificence. En 1954, sa séparation avec sa femme le contraint à morceler l’ensemble. Il lui faut rapidement trouver des fonds pour l’entretien dispendieux de ce lieu magique. C’est le début de la fin. Jamais l’ensemble ne retrouvera son intégrité. Au début des années 60, à court d’argent, il cède à une société immobilière ce qui reste des jardins. Quelques mois plus tard il s’éteint à Paris.

Une polyphonie d’où surgissent les cris des oiseaux
Il faudra attendre la fin des années 60, pour que Pierre Bergé et Yves Saint Laurent, conquis par l’endroit, se portent acquéreurs d’un espace laissé depuis trop longtemps à l’abandon. En quelques années, l’ensemble est restauré avec soin et ouvert au public. Longtemps laissé à l’incurie générale, le reste des jardins situé autour de la maison berbère, est finalement acheté par un Bernard Tapie au faîte de sa gloire. Les travaux à peine débutés, il lui faut déjà vendre. L’industriel marocain Omar Benjelloum devient alors l’heureux propriétaire d’un espace pratiquement vierge. Depuis, d’incroyables et rares cactus rythment un jardin privé qui, bien que plus austère que son fastueux voisin, n’en demeure pas moins étonnant.
Aujourd’hui, pour visiter les jardins Majorelle, il faut arriver tôt le matin, à l’heure où les plantes baignent dans une lumière diaphane, exempte de toute cette poussière qui habituellement colore le ciel. Peu avant sa fermeture, le jardin offre un autre aspect, celui d’un espace de fraîcheur et de quiétude, dans un air surchargé par la pollution et la moiteur d’une longue journée. C’est également à ces deux moments de la journée que l’on entend de loin en loin la nature gémir doucement. Polyphonie d’où surgissent les cris des oiseaux et le doux murmure de l’eau. Au loin, la médina et ses souks bruissent de mille rumeurs.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°510 du 1 octobre 1999, avec le titre suivant : Sous les palmes de Majorelle

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