Dimanche 20 septembre 2020

MAISONS DE VENTES

Sotheby’s courtise les artistes

Par Éléonore Thery · Le Journal des Arts

Le 5 octobre 2017 - 1273 mots

Sotheby’s propose de nouveaux services aux artistes allant de la gestion de leur collection, leur succession, en passant par la mise en place d’une fondation. Un développement stratégique, mais qui fait débat.

En avril dernier, Vito Acconci, pionnier de la performance, s’éteignait à New York. Sa femme a profité de l’annonce de son décès pour dévoiler un projet de lieu consacré à l’œuvre de l’artiste. Afin de mettre en place ce programme d’envergure, Maria Acconci s’est adjoint les services de Sotheby’s. Un curieux mariage ? C’est pourtant le type de contrats que recherche la maison de ventes depuis qu’elle a lancé en décembre dernier une palette de services aux artistes, successions et fondations d’artistes. « Nous proposons par exemple un planning stratégique pour organiser, du vivant de l’artiste, un projet de fondation et les finalités de sa succession ; des modèles financier et organisationnel pour la création de structures, de l’atelier d’artiste à la fondation ; des conseils pendant le processus de succession, pour transmettre un patrimoine artistique ou immobilier et envisager son utilisation et sa valorisation sur le long terme ; ou encore le lancement de programmes pour les fondations – des résidences à l’octroi de bourses – pour maximiser leur rayonnement », énumère Christy MacLear, ex-directrice générale de la Fondation Rauschenberg, qui a rejoint Sotheby’s et les fondateurs d’Art Agency Partners pour prendre en charge ces projets. Dix clients auraient fait affaire avec la société à ce jour.

Ce marché de niche visé par Sotheby’s est en plein développement. Le rayonnement de l’art contemporain, la flambée du prix des œuvres et les procès qu’ils occasionnent rendent aujourd’hui brûlant le sujet de la transmission du patrimoine des créateurs, tant du point de vue artistique que financier. « Un nombre croissant d’artistes possède des collections de valeur et des droits de propriété intellectuelle. Aussi se préoccupent-ils de la façon dont leur patrimoine artistique va être géré. Il y a une vraie demande côté artistes et successions », constate Christine J. Vincent, directrice de projet pour les fondations d’artistes à l’Aspen Institute. Difficile de jauger la taille du marché, mais l’on peut noter qu’en 2010, les seules fondations d’artistes américaines – 363, dont 261 uniquement consacrées à la recherche – étaient à la tête de 3,5 milliards de dollars (2,9 milliards d’euros) d’actifs, une hausse de 360 % par rapport à 1995 (1). Le marché des successions d’artistes attire de nouveaux acteurs, comme The Institute for Artists Estates, créé l’an dernier sur le sol européen quand Sotheby’s se concentre sur les États-Unis. « Les successions d’artistes ont besoin de structures adaptées. Il manquait des opérateurs ayant à la fois une compréhension de l’œuvre à l’aune de l’histoire de l’art et des compétences en management et business. La demande est forte et l’offre est mince », remarque la fondatrice Loretta Würtenberger.
 

Un marché de niche prometteur

Des galeries aux avocats, en passant par les conseillers divers, le terrain n’est-il pas déjà occupé ? Laurence Dreyfus, art advisor, acquiesce : « Après le gré à gré, Sotheby’s vient ici attaquer frontalement ce que d’autres ont mis des années à construire. » Les galeries d’art contemporain assument déjà nombre des missions proposées par Sotheby’s et représentent de plus en plus de successions ou fondations. C’est le cas notamment de Pace, Gagosian, David Zwirner ou Hauser & Wirth, très active dans le domaine – la galerie représente une petite vingtaine de successions ou fondations. Christy MacLear se défend pourtant de marcher sur les plates-bandes des galeries. « Notre travail dépasse les activités qu’elles peuvent offrir, notamment le fait de proposer aux artistes et à leur succession une stratégie à long terme », assure-t-elle. Christine J. Vincent constate de son côté : « Dans certains cas, il y a un vide entre les galeries, concentrées sur les ventes et le marché, les avocats en charge des questions juridiques et les maisons de ventes qui ne proposent pas toute la gamme de services nécessaires, au-delà de ventes exceptionnelles. » Christie’s, de son côté, ne semble pas envisager d’emboîter le pas à sa rivale. « Aucun projet de ce type n’est en gestation chez nous. Nous nous concentrons sur les services aux collectionneurs via Collectrium », indique laconiquement Édouard Boccon Gibod, directeur général de Christie’s France, notant que « le marché se structure de plus en plus, et de façon parfois inédite ».

Si la demande est manifestement au rendez-vous et le marché conséquent, difficile de savoir quels pourraient être les gains financiers liés à ces activités, d’autant que Sotheby’s reste très floue sur sa façon de se rémunérer. « Notre travail est réalisé sur-mesure, pour répondre aux besoins spécifiques de nos clients, aussi la structure de notre rémunération varie-t-elle », lâche Christy MacLear dans une formulation elliptique. Mais le bénéfice de ces services ne réside pas seulement dans leur facturation. Travailler main dans la main avec des artistes, leurs ayants droit ou fondations est quoi qu’il en soit un bon investissement dans un contexte de raréfaction des chefs-d’œuvre, car ce rapprochement offre un accès direct à la marchandise pour de futures ventes. « Ce dispositif est mis en place de façon très intelligente. Grâce à l’accès aux archives ou au catalogue raisonné, cela permet en premier lieu de maîtriser l’information, ce qui est fondamental. Et par la suite la création de liens privilégiés avec les artistes, leur famille ou leur fondation donne accès aux œuvres, détaille le galeriste Franck Prazan, cela court-circuite directement l’acteur central que sont les galeries du premier marché. » Ces services peuvent-ils alors être prodigués par une maison de ventes sans conflit d’intérêts ? « Nous avons des procédures fiables pour assurer la confidentialité des informations liées à nos clients », promet Christy MacLear. La mission première de Sotheby’s étant de vendre au meilleur prix, peut-on raisonnablement l’imaginer conseiller d’autres options, pourtant dans l’intérêt des artistes ou de leurs ayants droit ? Pour Laurence Dreyfus, « c’est un mélange des genres, qui conduit à un conflit d’intérêts à plusieurs niveaux ». Pour Franck Prazan, « le conseil ne sera ni désintéressé, ni indépendant ».
 

Un modèle en mutation

Ce développement signe un changement en profondeur des maisons de ventes, Sotheby’s au premier chef. « Nous ne sommes pas une maison de ventes, a significativement déclaré, Amy Cappellazzo, fondatrice d’Art Agency Partners et directrice du département Fine arts chez Sotheby’s, devant la presse américaine, nous sommes un art business ». Ces conseils aux artistes ne sont que le dernier épisode d’une saga aux multiples rebondissements, celle de la diversification d’une société qui n’a de cesse d’intégrer le maximum de services en grignotant le terrain d’autres acteurs du marché. La liste est longue, de l’extension de ses services bancaires aux collectionneurs, aux acquisitions de diverses entités – société de conseil Art Agency Partners, base de données Mei Moses Art Indices, laboratoire Orion Analytical destiné à pister les faux – en passant par l’investissement dans ifOnly, plateforme de ventes aux enchères immatérielles. « Actuellement, tout se redéfinit, c’est une véritable jungle. Les maisons de ventes, notamment Sotheby’s, s’attribuent petit à petit les missions de tous les acteurs du marché. Ce sont de véritables rouleaux compresseurs », commente Laurence Dreyfus.

Le processus révèle surtout que le modèle économique des maisons de ventes n’est toujours pas satisfaisant, malgré des volumes d’affaires conséquents. « Pourquoi les maisons de ventes n’essaient pas plutôt de faire leur métier, tel qu’elles devraient le faire ? Leurs structures sont trop lourdes, elles ne trouvent pas le bon modèle, et désespèrent de trouver des œuvres, alors elles se lancent dans une course en avant en empilant les situations de conflit d’intérêts », regrette Marc Blondeau, aujourd’hui courtier. Les frontières n’ont pas fini de bouger.

 

(1) Voir « The artist as philanthropist – strengthening the next generation of artist-endowed foundations », 2013, étude sous la direction de Christine J. Vincent.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°486 du 6 octobre 2017, avec le titre suivant : Sotheby’s courtise les artistes

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