Six représentants de l’art actuel en Martinique

Par Colin Cyvoct · L'ŒIL

Le 26 juin 2017

La Martinique, « c’est un peuple », a déclaré Césaire, avec une énergie créative qui dépasse la seule littérature.

La Martinique, un morceau de France sous les tropiques ? En 1979, Aimé Césaire s’insurgeait : « La Martinique n’est pas un site, c’est un pays ; ce n’est pas un lieu, c’est une communauté d’hommes ; ce n’est pas un ramassis d’hommes, ce n’est pas une population, c’est un PEUPLE. » Aujourd’hui encore la perception de la Martinique pourrait se limiter à une séduction exotique. Ce serait ne pas prendre en compte, entre autres, les énergies et les exigences de jeunes et moins jeunes créateurs. Écouter des artistes martiniquais parler de leur culture et de leur île, c’est entendre des mots sur l’autre, sur la rencontre, la différence, l’imaginaire, la nature comme présence dense, le passé qui éclaire le présent et promet l’avenir sans nécessairement l’assombrir. Avec admiration et respect, ils aiment évoquer les grands auteurs martiniquais, Aimé Césaire, Édouard Glissant, Raphaël Confiant, Patrick Chamoiseau, parfois des amis, qui ont su mettre des mots sur leur histoire, sur leur altérité. Mais il n’est pas facile de rester en Martinique quand on est un jeune artiste plasticien : peu de lieux d’exposition dans l’île (en dehors de la Fondation Clément), peu de collectionneurs et des coûts de transport élevés si l’on veut présenter son travail en métropole. Sans parler de cette étonnante survivance de l’Ancien Régime : les œuvres ne circulent pas librement entre la Martinique et la France métropolitaine et l’artiste doit les déclarer à la douane en donnant une date de retour. Si la date est dépassée, il doit payer une taxe d’environ 10 % du prix de l’œuvre ! Naturellement, beaucoup d’artistes regardent donc vers la Caraïbe et le continent américain.

La puissance de l’histoire
La Martinique, c’est aussi le rhum agricole et la Fondation Clément créée par l’entrepreneur Bernard Hayot sur un site historique de production de rhum. Partenaire privilégié de la création contemporaine, avec plus de 100 000 visiteurs par an, elle accueille du 6 juillet au 29 août 2017 une exposition collective, « In-visibilité ostentatoire », en résonance avec les assourdissants silences de l’histoire. Elle présente les travaux d’une dizaine d’artistes qui explorent les non-dits sur des faits d’hier et d’aujourd’hui ou des événements que la mémoire collective a oubliés ou choisi d’oublier. Les dix artistes présents dans l’exposition ont tous réalisé des œuvres en relation avec la problématique de la visibilité, en lien avec leur parcours. Les clés de compréhension de leurs œuvres sont à percevoir dans l’échange permanent entre leur histoire personnelle, empreinte de voyages et d’expériences nomades, et un regard politique sur le monde contemporain. Les installations d’Édouard Duval-Carrié (chandeliers et peinture sur aluminium recouvert de Plexiglas), les vidéo-installations de Maksaens Denis et les totems de Ronald Mevs entreprennent de brouiller les frontières entre les deux mondes, mélangeant images du monde invisible et images du monde visible. Comment ne pas ressentir fortement une telle présence de la puissance des silences, des oublis imposés, sur un territoire où une partie importante des habitants fut longtemps assignée au silence, au déni de l’histoire de l’esclavage ?

Victor Anicet
%26laquo;%26nbsp;Regardez ces petits morceaux de terre, savez-vous ce que c%26rsquo;est ?%26nbsp;%26raquo; Avec bonheur, Victor Anicet (n%26eacute; en 1938) montre des fragments de terres cuites extraits d%26rsquo;une bo%26icirc;te pos%26eacute;e au milieu des poteries, des c%26eacute;ramiques et des sculptures qui envahissent son atelier du rez-de-chauss%26eacute;e. L%26rsquo;homme aime raconter l%26rsquo;origine de sa passion pour la c%26eacute;ramique. Enfant, il r%26eacute;alise, en d%26eacute;couvrant des fragments de poteries am%26eacute;rindiennes, que son %26icirc;le natale avait %26eacute;t%26eacute; habit%26eacute;e par des hommes oubli%26eacute;s. Il devient c%26eacute;ramiste, avec acharnement et passion, sculpteur et peintre, toujours attentif aux origines et aux dynamiques du monde cara%26iuml;be, dans une qu%26ecirc;te jamais assouvie de r%26eacute;sonances avec la nature, avec la terre, avec la lumi%26egrave;re et le feu. %26Agrave; l%26rsquo;%26eacute;tage de sa maison, dominant la for%26ecirc;t, son atelier de peinture vibre de signes, de pr%26eacute;sences, de couleurs fortes. L%26rsquo;avenir ? %26laquo;%26nbsp;Je continue %26agrave; travailler sur les plaques de lave de Volvic sur le th%26egrave;me %26ldquo;Les projet%26eacute;s de l%26rsquo;histoire martiniquaise%26rdquo; cher %26agrave; %26Eacute;douard Glissant, et mes trois prochaines expositions auront pour th%26egrave;mes particuliers : %26ldquo;L%26rsquo;archipel d%26rsquo;Anicet%26rdquo;, les %26ldquo;T%26ecirc;tes zoto%26rdquo; [sculptures de t%26ecirc;tes de petites tailles, ndlr] et %26ldquo;Vents dans voile%26rdquo;.%26nbsp;%26raquo;
Laurent Val%26egrave;re
Rendez-vous pris sur une falaise situ%26eacute;e face au Rocher du Diamant, dans le sud de la Martinique, o%26ugrave; Laurent Val%26egrave;re (n%26eacute; en 1959) se tient aupr%26egrave;s de quinze bustes humains de 2,50 m de hauteur, en b%26eacute;ton arm%26eacute; recouvert d%26rsquo;enduit clair. Il a r%26eacute;alis%26eacute; ce monument, Cap 110 M%26eacute;moire et Fraternit%26eacute;, inaugur%26eacute; en 1998, sur le site du dernier naufrage d%26rsquo;un navire n%26eacute;grier de l%26rsquo;histoire de la Martinique, dans la nuit du 8 au 9 avril 1830. Quarante-six cadavres ont %26eacute;t%26eacute; retrouv%26eacute;s et enterr%26eacute;s %26agrave; %26laquo;%26nbsp;quelque distance du rivage%26nbsp;%26raquo;. Les quinze bustes forment un triangle orient%26eacute; au cap 110, face au golfe de Guin%26eacute;e d%26rsquo;o%26ugrave; pouvaient venir les captifs. Laurent Val%26egrave;re %26eacute;voque avec passion le projet auquel il travaille actuellement, Cap 290, une r%26eacute;plique africaine de Cap 110 sur le rivage du B%26eacute;nin. Ses autres sculptures monumentales r%26eacute;parties sur l%26rsquo;%26icirc;le de la Martinique sont tr%26egrave;s diverses, telles La Porte, %26agrave; Fort-de-France, Totems L%26eacute;l%26eacute; Flags %26agrave; l%26rsquo;entr%26eacute;e de la ville de Saint-Pierre, la fontaine d%26rsquo;Arlets, Manman Dlo et Y%26eacute;maya, de grandes sir%26egrave;nes immerg%26eacute;es dans la baie de Saint-Pierre, et Manman Dlo Conf%26eacute;rence, trois %26eacute;l%26eacute;ments f%26eacute;minins de 4 m de hauteur qui surgissent au-dessus des eaux, non loin des sir%26egrave;nes.
Shirley Rufin
Les photographies de Shirley Rufin, n%26eacute;e en 1985, apparaissent comme des surfaces tr%26egrave;s noires, en fusion. Parfois un peu de blanc, toujours de la couleur, en densit%26eacute;s tr%26egrave;s variables, elles surgissent en de surprenantes pr%26eacute;sences. Elle dit qu%26rsquo;elle photographie toujours des corps, souvent nus. Face %26agrave; ses photos, on ne discerne jamais le corps dans son entier. %26laquo;%26nbsp;Je veux proposer une image sensible et non pas une image repr%26eacute;sentative du corps.%26nbsp;%26raquo; Pour cela, Shirley Rufin utilise des artifices techniques et chimiques complexes : bichromie, superposition des n%26eacute;gatifs, alt%26eacute;ration chimique des tirages photographiques dans des bains de produits (chlorure, sulfate de potassium) durant des heures, des jours, parfois des mois, puis une capture num%26eacute;rique suivie d%26rsquo;un agrandissement tir%26eacute; sur un film transparent puis coll%26eacute; sur Plexiglas r%26eacute;v%26egrave;le ce qu%26rsquo;elle nomme ses %26laquo;%26nbsp;Chim%26egrave;res vaniteuses%26nbsp;%26raquo;. Elle participera du 14 octobre au 31 d%26eacute;cembre 2017 %26agrave; la 14e %26eacute;dition des Photaumnales, %26laquo;%26nbsp;Couleurs pays%26nbsp;%26raquo; %26agrave; la Galerie Le Quadrilat%26egrave;re, %26agrave; Beauvais.
Herv%26eacute; Beuze
De hautes silhouettes humaines r%26eacute;alis%26eacute;es avec de minces tubes m%26eacute;talliques rouges %26ndash; %26laquo;%26nbsp;le rouge, le sang, la vie%26nbsp;%26raquo;, pr%26eacute;cise l%26rsquo;artiste %26ndash; se dressent tout autour de la maison-atelier d%26rsquo;Herv%26eacute; Beuze, n%26eacute; en 1970. Imposants, in%26eacute;galement recouverts de bandelettes ou de morceaux de t%26ocirc;le cousus, comme des lambeaux de peau de diff%26eacute;rentes couleurs, les grands corps semblent en marche. Seuls les volumes arrondis des t%26ecirc;tes sont totalement recouverts. L%26rsquo;artiste se vit comme un assembleur, comme un homme qui r%26eacute;unit des %26eacute;l%26eacute;ments disparates pour faire %26eacute;merger des formes humaines %26laquo;%26nbsp;en mouvement%26nbsp;%26raquo;. Fin 2016, la Fondation Cl%26eacute;ment a accueilli %26laquo;%26nbsp;Armature%26nbsp;%26raquo;, une grande exposition de ses g%26eacute;ants d%26rsquo;acier. Il travaille actuellement %26agrave; la r%26eacute;alisation d%26rsquo;un %26laquo;%26nbsp;couple%26nbsp;%26raquo; qui va rejoindre le parc de sculptures de la fondation et participe, avec une jeune association, %26agrave; la mise en place d%26rsquo;une exposition intitul%26eacute;e %26laquo;%26nbsp;Bokantaj%26nbsp;%26raquo; dans une galerie londonienne, dans le cadre d%26rsquo;AfroKarib. %26Agrave; venir, enfin, sa participation %26agrave; la prochaine biennale d%26rsquo;Aruba (territoire d%26rsquo;outre-mer des Pays-Bas).
Habdapha%26iuml;
%26laquo;%26nbsp;Je viens du milieu de la danse, je travaille dans l%26rsquo;espace, comme une n%26eacute;cessit%26eacute;. L%26rsquo;id%26eacute;e de casser la forme, j%26rsquo;aime beaucoup.%26nbsp;%26raquo; Toujours en mouvement, Habdapha%26iuml; (n%26eacute; en 1960), peintre, sculpteur et cr%26eacute;ateur d%26rsquo;%26eacute;v%26eacute;nements, fouille au fond de son atelier encombr%26eacute; de sculptures et de peintures, saisit un %26eacute;norme rouleau de papier et le pose devant la maison. Il d%26eacute;roule alors de tr%26egrave;s longues feuilles recouvertes de signes, d%26rsquo;empreintes, d%26rsquo;entrelacs dessin%26eacute;s et peints, aux tons clairs abruptement confront%26eacute;s %26agrave; des saillances vivement color%26eacute;es. Signe, cercle, soleil, empreinte, corps, int%26eacute;rieur, ext%26eacute;rieur, dessin, couleur, volume, %26eacute;criture, Habdapha%26iuml; rend compte de son amour de la vie avec densit%26eacute;, g%26eacute;n%26eacute;rosit%26eacute; et une %26eacute;norme libert%26eacute;. Il a particip%26eacute; fin juin %26agrave; Pool Art Fair, qui se tient cette ann%26eacute;e en Guadeloupe. En juillet, il est en r%26eacute;sidence %26agrave; Authiou, pr%26egrave;s de Nevers, o%26ugrave; il pr%26eacute;sentera une s%26eacute;rie de travaux autour du th%26egrave;me du territoire lors d%26rsquo;une performance. Il participe %26eacute;galement au Festival off d%26rsquo;Avignon du 7 au 30 juillet, %26agrave; la Chapelle du Verbe incarn%26eacute;.
Ernest Breleur
Le parcours d%26rsquo;Ernest Breleur (n%26eacute; en 1945), peintre, dessinateur et sculpteur, toujours en qu%26ecirc;te de renouvellement, est si vaste et si riche qu%26rsquo;il serait vain de vouloir l%26rsquo;aborder dans toute son ampleur en quelques lignes. L%26rsquo;artiste rompt d%26eacute;finitivement avec la peinture en 1992 et entreprend des recherches en deux puis en trois dimensions sur des radiographies. Un vaste espace de sa maison est aujourd%26rsquo;hui plein de travaux suspendus r%26eacute;alis%26eacute;s avec des mat%26eacute;riaux translucides les plus divers. Cet ami de Patrick Chamoiseau, d%26rsquo;%26Eacute;douard Glissant et de Milan Kundera est toujours en qu%26ecirc;te de nouvelles probl%26eacute;matiques de forme et de sens : %26laquo;%26nbsp;On vit vraiment dans la rencontre du monde, dans la rencontre entre les imaginaires. Toute culture qui se replie sur elle-m%26ecirc;me amorce sa d%26eacute;cr%26eacute;pitude.%26nbsp;%26raquo; Ses derniers dessins de tr%26egrave;s grand format laissent appara%26icirc;tre d%26rsquo;innombrables corps f%26eacute;minins comme en l%26eacute;vitation %26ndash; en d%26eacute;tresse ? %26ndash; sur des surfaces tr%26egrave;s finement tram%26eacute;es. Sa prochaine actualit%26eacute;, en septembre 2017 : Relational Undercurrents: Contemporary Art of the Caribbean Archipelago Museum of Latin American Art (MOLAA), Long Beach, %26Eacute;tats-Unis.

« In-visibilité ostentatoire »,
du 6 juillet au 29 août 2017. Fondation Clément, Habitation Clément, Le François, Martinique (97). Ouvert tous les jours de 9h à 18h30. L’accès aux expositions est gratuit. Commissaire : Giscard Bouchotte. www.fondation-clement.org
« Cécile Gold Dalg. Email Métal Fusion »,
jusqu’au 15 juillet 2017. Galerie La Véranda, Tropiques Atrium, scène nationale, 6, rue Jacques Cazotte, Fort-de-France, Martinique (97). Entrée libre du mardi au vendredi de 13h à 18h et le samedi de 10h à 13h. tropiques-atrium.fr
« 14e édition des Photaumnales. Couleurs pays »,
du 14 octobre au 31 décembre 2017. Galerie Le Quadrilatère, 22, rue Saint-Pierre, Beauvais (60) et dans toute la région des Hauts-de-France. Commissariat général : Diaphane, pôle photographique en Picardie. www.photaumnales.frMaëlle Galerie, 1-3, rue Ramponeau, Paris-20e. Ouverte du mardi au samedi de 14h à 19h. www.maellegalerie.com

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°703 du 1 juillet 2017, avec le titre suivant : Six représentants de l’art actuel en Martinique

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