Alain Rey

"Si l’on veut bien illustrer la langue, il faut se tourner vers l’art abstrait"

Par Fabien Simode · L'ŒIL

Le 22 novembre 2017 - 890 mots

Pour les 50 ans du Petit Robert, le dictionnaire a choisi Fabienne Verdier pour illustrer, avec 22 œuvres originales, sa nouvelle édition. Alain Rey, rédacteur en chef des éditions Le Robert qui participa à la création des dictionnaires en 1967, explique son choix.

Connaissiez-vous Fabienne Verdier avant de collaborer avec l’artiste pour célébrer les 50 ans du Petit Robert ?
Je m’intéresse depuis longtemps à la calligraphie – j’ai notamment écrit plusieurs livres sur le calligraphe tunisien Lassaâd Metoui. Je connaissais donc son parcours chinois et ce qu’elle avait écrit sur la calligraphie. Pour moi, la péripétie des mots dans leur voyage culturel et la péripétie des formes se retrouvent dans cet art. Je connaissais également le travail de Fabienne sur les maîtres flamands [qui fut exposé aux musées Groeninge et Memling en 2013, ndlr]. Pour qui s’intéresse, comme moi, à l’art, la peinture flamande est un must absolu – j’ai par exemple préfacé l’exposition « Fables du paysage flamand » au Palais des beaux-arts de Lille, en 2012.

Lorsque Le Robert a décidé de créer un événement autour de la sortie du cinquantième anniversaire du Petit Robert, nous avons fait attention de ne pas aller vers le décoratif qui a entraîné Larousse, par exemple, à réaliser une édition décorée par un designer à la mode… Je ne juge pas là la qualité du projet mais, pour moi, si l’on veut bien illustrer la langue, il faut se tourner vers l’art abstrait. Ce n’est pas un choix négatif vis-à-vis de la figuration, mais il faut se débarrasser de la mémoire visuelle pour accéder à une certaine profondeur d’interprétation.

Après avoir d’abord songé à Pierre Soulages, nous avons contacté Fabienne Verdier qui, dans un premier temps, a refusé le projet. Sans doute avait-elle compris que cela l’entraînerait dans une tâche qui l’obligerait à mettre son travail personnel entre parenthèses pendant au moins un an… Ce qui était tout à fait sous-estimé puisque le projet aura nécessité deux années de travail ! Ces années ont débouché sur une double création : vingt-deux tableaux qui, d’un côté, illuminent le Petit Robert et, de l’autre, des carnets dans lesquels l’artiste confronte le matériel linguistique (des citations littéraires, poétiques…) avec des créations d’autres artistes, parfois même figuratifs, qui l’inspirent.
Parallèlement à la création des 22 peintures originales, que vous commentez dans le Petit Robert, vous signez avec l’artiste un très beau livre à deux voix, Polyphonies, en coédition avec Albin Michel… 
Ce livre est né dans la continuité du Petit Robert. Il nous a semblé à tous les deux intéressant d’expliquer la démarche – c’est le rôle de mon texte – et d’expliciter d’une autre façon les coulisses du projet en montrant le savoir-faire de Fabienne Verdier, son atelier, ses carnets…

Quelle est votre relation à l’art ?
J’ai commencé par faire des études d’histoire de l’art, notamment d’histoire de l’art du Moyen Âge. Je suis un inconditionnel de l’art roman, sur lequel j’ai écrit plusieurs fois. J’ai par ailleurs derrière moi quelque chose comme vingt ans de piano, que j’ai abandonné me trouvant trop médiocre. L’histoire de l’art, celles de la musique et du lexique sont pour moi trois dimensions essentielles de l’histoire humaine. J’ai travaillé sur l’histoire des mots roman, gothique, ogival, etc. Et chaque fois que je retrace l’histoire d’un mot qui a un rapport avec l’art ou la musique, cela m’intéresse plus que s’il a un rapport avec la politique fiscale ou avec la diplomatie internationale.

La langue française reste-t-elle créative en matière de vocabulaire artistique ?
Cette créativité est évidemment fonction de l’histoire de l’art elle-même. Il y a beaucoup de créativité au Moyen Âge, par exemple. C’est l’histoire de l’art roman, qui est d’abord reconnu en Normandie, avant de l’être par la langue anglaise à la fin du XVIIIe siècle, et que le français ne prenne sa revanche au XIXe siècle. Avant cela, il y a évidemment la Renaissance italienne qui alimente l’art français par l’école de Fontainebleau et François 1er ; on pourrait difficilement parler de peinture si l’on écartait tous les emprunts faits au vocabulaire italien – c’est encore plus vrai pour la musique. L’autre moment important pour le vocabulaire artistique est le passage, au milieu du XXe siècle, de Paris capitale de l’art à New York aux États-Unis.

C’est là où les choses se passent et se créent, que les mots naissent, et souvent d’une manière secrète. Par exemple, la notion de « paysage » se dégage du mot « pays ». Mais il ne s’agit pas d’une simple dérivation qui a conduit de « pays » à « paysage ». Ce sont les Flamands qui ont fait naître la notion de paysage (« landshap » en néerlandais, qui a donné « landscape » en anglais) en même temps que le paysage apparaissait dans l’art flamand. L’interférence entre l’histoire des mots et l’histoire de la création est constante.

Les nouvelles pratiques artistiques, comme le street-art ou l’art numérique, enrichissent-elles aujourd’hui notre vocabulaire ?
Oui, mais, malheureusement, le français n’est plus vraiment partie prenante de cet enrichissement. Il se contente soit d’avaler tout cru les mots anglo-saxons, soit de les traduire ou de les calquer. Je le déplore, mais c’est comme cela. Et cela ne sert à rien de jouer les Étiemble avec le « franglais », les choses se passent au-dessus des volontés. On n’a jamais réglé les langues par décret, comme l’art d'ailleurs. L’idée d’une langue officielle est aussi débile que l’idée d’un art officiel.

Le Petit Robert,

relié sous jaquette, 3 022 p., 64,50 €. Existe en trois couvertures.
Alain Rey et Fabienne Verdier,
Polyphonies,
Albin Michel, 192 p., 59 €.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°707 du 1 décembre 2017, avec le titre suivant : "Si l’on veut bien illustrer la langue, il faut se tourner vers l’art abstrait"

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