Mardi 10 décembre 2019

Secousses et tremblements au LACMA

L'ŒIL

Le 1 juin 2002 - 1325 mots

C’est à un véritable « tremblement de terre » que se prépare le Los Angeles County Museum of Art (LACMA) dans les cinq années à venir, mais sans son cortège de catastrophes et de drames. En effet, le plus grand musée encyclopédique à l’Ouest du Mississippi va être presque entièrement détruit puis reconstruit par l’architecte
Rem Koolhaas.

Los Angeles, aux manières si superficielles, a un roc de culture toujours prêt à exploser. Comme après un « Big One » programmé et salutaire, des projets bouleversent la ville : une nouvelle cathédrale, un nouvel auditorium construit par Franck Gehry... Synonyme de cet excès et de cette urgence, le LACMA montre l’exemple. Il est commun de ravaler un bâtiment, de lui ajouter des extensions, de le déplacer... Mais cas quasi unique, le LACMA va être aux trois quarts détruit pour être reconstruit à la même place ! Andréa Rich, le président général, s’en étonne encore : « il y a six mois je n’imaginais pas un tel chamboulement dans l’enceinte du musée. Nous avions simplement prévu une réorganisation du lieu ! » Le 5 décembre dernier est dévoilé le plan retenu pour le remodelage final : l’étude hollandaise de Rem Koolhaas acquiert le maximum de suffrages face aux autres projets pourtant très attrayants du Français Jean Nouvel, de l’Allemand Daniel Libeskind, du New-Yorkais Thom Mayne, et du régional de l’étape Steven Holl. Au lieu d’un simple lifting, l’architecte et théoricien de Rotterdam projette de raser purement et simplement quatre des six bâtiments existants pour les remplacer par de grands « plateaux» surplombés d’une immense voile, toit translucide à l’allure de tente de camping. Ce grand « cocon » d’où émergera le bleu du ciel couvrira toute l’étendue du musée. Comment d’un simple rafraîchissement architectural est-on passé à une complète destruction du bâtiment d’origine dont ses détracteurs estiment déjà le coût à plus de 300 millions de dollars ? Car il est sans doute bon de rappeler que les habitants de Los Angeles ne vont au LACMA que pour ses expositions temporaires. Une comparaison : il y a près de 700 000 visiteurs à l’année au LACMA et plus de trois millions au Centre Pompidou ! Le tourisme culturel en Californie reste donc lié on peut l’imaginer à Hollywood et à Mickey. Curieusement, le remue ménage que suscite l’intervention de Rem Koolhaas – on prononce ici « Cool House » – vient quelque peu de réveiller les consciences. C’est en 1997 que les dirigeants du musée se lancent dans une réflexion portant sur une nouvelle présentation des collections. Le premier pas fut une réorganisation des œuvres autour de sections : l’art américain, l’art asiatique, l’art européen, l’art latino-américain, l’art moderne et contemporain. Avec le nouveau projet Koolhaas, chacun de ces centres va se déployer de façon chronologique sur de longs axes individuels. Ce musée du nouveau siècle sera composé de trois immenses places superposées, baignées par la lumière extérieure et surplombées par une voile organique faite de verre et de métal. Rem Koolhaas interprète le caractère même de cette ville qui casse les visions culturelles traditionnelles et les hiérarchies artistiques afin d’élever une stratégie qui intègre les diversités culturelles. Se référant de manière métaphorique au moment où les continents ne formaient qu’un seul territoire, il souhaite créer un vaste espace fait de correspondances, permettant ainsi aux différents satellites de se rencontrer. De manière quasi utopique, il espère apporter les conditions nécessaires pour que l’histoire de l’art puisse être comprise de façon simultanée par tous. Il faut espérer que ce nouveau LACMA, futur modèle de nouveaux musées à l’américaine, ne se transforme pas en vaste « digest artistique » ou en Disneyland de l’art car aux Etats-Unis ce qui n’est pas populaire ne fonctionne pas vraiment.
Pour l’heure, l’architecture extérieure du LACMA s’impose encore comme un large monolithe de couleur jaune percé de briques de verre. Il a l’aspect peu attrayant d’un grand bunker moderne. De hautes colonnes vertes en terre cuite vernissée répondent aux palmiers qui bordent le boulevard et soutiennent un plafond de verre opaque. Fondé en 1965, le LACMA est l’un des musées les plus importants d’Amérique du Nord avec le Metropolitan de New York et les musées de Boston et de Chicago. Il détient plus de 110 000 œuvres couvrant toute l’histoire de l’art mondial.

Des collections incomparables
En 1965 ont été inaugurés les trois premiers bâtiments du LACMA. Depuis, six bâtiments composent ce vaste complexe entre Downtown L. A. et Beverly Hills avec plus de 60 000 m2 de surface d’exposition. En 1986, le musée s’est enrichi, pour un coût de plus de 50 millions de dollars, d’un bâtiment de quatre étages de 10 000 m2 dédiés à l’art moderne et contemporain. Puis en 1988 le Pavillon japonais de 3 000 m2 sortait de terre. Cette réussite architecturale sera épargnée dans le projet nihiliste de Koolhaas. Un jardin où trônent un Balzac, des Bourgeois de Calais, une vénus méditative, grands bronzes extradés de Rodin, relient les ailes Est et Ouest. C’est en 1994 que le LACMA achète le bâtiment adjacent, un ancien grand magasin de la « May Company ». Il se dote alors d’une aile Ouest qui permet d’exposer la collection permanente d’art moderne dédiée à l’Amérique latine. C’est d’ailleurs ici que seront organisées les expositions temporaires pendant le temps des travaux.
Un aperçu de la collection du LACMA montre l’ampleur des créations rassemblées dans ce haut lieu du « Far West » des Etats-Unis. Les départements d’art égyptien, d’art grec, d’art romain, d’art précolombien, d’art asiatique et d’art islamique sont extrêmement bien dotés. D’ailleurs cette dernière vient d’être complétée par le spectaculaire achat de plus de 750 pièces de la collection du Dr. Madina qui fait du LACMA l’un des dix musées les plus riches en matière d’art oriental. La collection de peinture américaine et latino-américaine est évidemment très abondante et de haut niveau avec des pièces de Bellows, Cassat, Homer, Benton, Rivera, Siqueiros, Kahlo, Cadmus, Rothko, Stella, Gotlieb, Kline, Pollock, De Kooning, Guston, Oldenburg, Ruscha, Judd, Kelly, Kienholz.... En ce qui concerne l’art européen, le LACMA détient aussi des œuvres incontournables : une poignante Sainte Famille de Rosso Fiorentino, une Madeleine de La Tour, un paysage halluciné de Gauguin, une scène de jardin de Matisse, un centaure tridimensionnel de Picasso, ainsi que l’original Ceci n’est pas une pipe de Magritte... Mais le passage de bâtiment en bâtiment par des passerelles, le recours obligatoire à des ascenseurs compliquent la circulation et nuisent à la cohésion de cette passionnante collection. Actuellement, Jean-Patrice Marandel et Mary Levkoff, deux des conservateurs du LACMA, organisent un parcours autour du XVIIe siècle inspiré de l’esprit du futur musée. L’accrochage aéré acquiert une grande dimension religieuse grâce à la trouvaille de Mary Levkoff où une piéta baroque espagnole en papier mâché constitue le véritable point d’orgue de l’exposition. Los Angeles concentre la plus grande population catholique des Etats-Unis et on se souvient ici que l’année dernière au moment de Pâques, le L. A. Times avait publié la Résurrection de Rembrandt : l’après-midi même débarquaient par dizaines des personnes en chaise roulante dans l’espoir d’un miracle ! Sans mésestimer l’impact du sacré, J.-P. Marandel, qui organise cet été l’exposition Murillo, pense que « plus que de religieux, le public américain a besoin d’images. L’art conceptuel l’a blasé et c’est l’authenticité, la profondeur des sentiments et des enthousiasmes qui l’amènent actuellement à une contemplation fraternelle des œuvres d’art ». C’est une très bonne chose pour la ville et pour ses habitants que le LACMA soit complètement repensé car ici, sans caractère événementiel, la culture n’existe pas.

Le musée

Los Angeles County Museum of Art, 5905 Wilshire Boulevard, Los Angeles, Californie 90036-4597, tél. (001) 323 857-6000, www.lacma.org. Ouvert lundi, mardi et jeudi de 12h00 à 20h00, vendredi de 12h00 à 21h00, samedi et dimanche de 11h00 à 20h00. Entrée : 7 $, 5 $ senior/étudiant et moins de 18 ans, 1 $ pour les enfants, gratuit pour les moins de 5 ans.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°537 du 1 juin 2002, avec le titre suivant : Secousses et tremblements au LACMA

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque