Dimanche 18 novembre 2018

Regards chinois

L'ŒIL

Le 1 janvier 2003 - 2100 mots

A 600 kilomètres au Sud de Pékin,
Pingyao a accueilli, en septembre dernier, un festival de photographie. Un projet qui tient du miracle tant le pays semble réfractaire à toute création contemporaine et à ce type de manifestations, perçues comme des actes contestataires. Revenir sur cet événement offre l’occasion d’un bilan, mais aussi d’un voyage au cœur de la jeune photographie chinoise à la rencontre de talents singuliers.

Les premiers pas à Pingyao, petite ville chinoise située à 600 kilomètres au sud de Pékin ont de quoi surprendre le voyageur. Tout ici semble appartenir à un autre temps, à une époque d’avant le communisme. Une fois franchies les imposantes murailles, toute une ville tortueuse s’étend devant nous. Les vieilles rues en terre battue s’organisent autour de quelques temples merveilleusement conservés. Les maisons avec leurs tuiles rondes à face de dragon dorment dans leur gangue de poussière. Un tel lieu, une si parfaite harmonie dans un pays peu soucieux de son patrimoine tient du miracle. C’est en effet par le plus grand des hasards que Pingyao a su échapper dans les années 60 aux destructions de la révolution culturelle. Mais il est vrai que cet ancien relais impérial, ce berceau du capitalisme à la chinoise au XIXe siècle, fut dans les années 50 l’une des villes les plus pauvres du pays. Cette magnifique solitude dans le dénuement l’a sauvée. Désormais, Pingyao espère devenir un haut lieu touristique. Pas un mois sans l’ouverture de nouveaux hôtels, pas une semaine sans la restauration racoleuse de quelques ensembles architecturaux. D’ici peu la ville sera le nouveau Mont Saint-Michel chinois. Déjà, les cartes de quelques restaurants proposent leurs menus en anglais et les faux antiquaires accaparent la rue principale vantant leurs marchandises avec talent. Pourtant, Pingyao devient actuellement un nom évoquant autre chose qu’un monument des temps anciens. L’espace d’une semaine au mois de septembre, Pingyao accueille en effet le festival de la photographie (1). Il faut sans aucun doute se rendre sur place pour saisir combien une telle manifestation tient du miracle dans un pays définitivement réfractaire à toute forme de création contemporaine et à ce genre de manifestation, synonyme de contestation aux yeux des autorités vigilantes. Or, il existe actuellement un formidable élan en Chine qui voit des centaines de personnes se consacrer à la photographie pour des raisons personnelles, professionnelles ou artistiques. C’est cette énergie que tente de fédérer avec un certain succès ce festival. Après une première édition placée sous haute surveillance, les autorités en liaison avec les divers commissaires ont décidé de donner une nouvelle ampleur à cet événement fédérateur. Cette année a donc été placée sous les meilleurs auspices. Le budget a été multiplié par quatre (passant ainsi à 500 000 euros) grâce à l’action enthousiaste de L’Oréal et Alcatel, la coopération franco-chinoise, l’un des temps forts de l’an dernier, a été reconduite, le nombre de lieux d’expositions est passé à 17, permettant ainsi de montrer des milliers d’images et surtout, le ministère de la Censure a donné son aval. Toutes les conditions ont donc été réunies pour trouver là l’émergence de pratiques singulières même si tous les observateurs ont conscience qu’ici plus qu’ailleurs l’autocensure est de mise.

De la révolution culturelle à l’économie de marché
Première constatation, premier étonnement : l’accrochage. Pour un européen habitué aux vastes espaces blancs des musées, le mode de présentation ne peut que surprendre. Pingyao ne possède pas de lieux qui pourraient, l’espace d’une semaine, présenter dans des conditions acceptables des œuvres d’art. Tout se déroule donc dans d’anciens temples, quelques maisons de luxe, une vieille usine désaffectée et un vaste hangar ouvert à tout vent. Ici, des images accrochées sur des cimaises branlantes, là, des grands formats intercalés entre de vénérables peintures centenaires. Curieusement, ce joyeux bric-à-brac s’avère finalement très stimulant au point que l’on se plait à penser que la photographie souffre décidément en occident d’une fétichisation extrême. Par innocence ou accident, les photographes chinois retrouvent là le caractère expérimental qui caractérisait il n’y a pas si longtemps la photographie en Europe. Nul ne s’étonne donc de la mauvaise qualité des tirages qui sont proposés. Ce qui compte, c’est le contenu, ce que présente la photographie même si différentes écoles semblent s’affronter : les tenants d’un noir et blanc orthodoxe regardant avec mépris les grands formats couleurs qui ont dernièrement fait leur apparition. La qualité des travaux a été difficile à percevoir. Un premier courant, sans doute le moins intéressant, pourrait se rapprocher d’une pratique professionnelle tournée uniquement vers le marché national. Dans cette catégorie, les travaux publicitaires les plus naïfs constituent une large majorité (Juan Zi, Li Chuyi, Cheng Bing, Chen Xueqiang). Comment ne pas être stupéfait par la médiocrité de ces images qui ne cessent de singer les codes occidentaux dans des mises en scène à l’esthétisme déroutant. On sait que la publicité sert toujours de révélateur de ce qui peut être montré, promu et vendu. Or, les fantasmes que véhiculent ces pauvres images sont celle d’un monde parfait auquel, même aux Etats-Unis, royaume de la consommation de masse, nul ne croit plus. Tous ces produits miracles semblent n’avoir qu’une seule et unique fonction : affirmer le caractère exceptionnel de la nouvelle économie de marché et de ses marques de luxe. Mais il est vrai que la publicité est chose nouvelle dans ce pays saisi d’une soudaine fièvre capitaliste. Ce pan de la photographie chinoise est pourtant intéressant sur un point particulier : le statut de la femme chinoise. Malgré de longues années de rééducation où la camarade se devait d’être l’égale du camarade, la femme chinoise reste aujourd’hui encore dans une situation de précarité, plus volontiers reléguée aux tâches domestiques et à son travail de mère qu’acteur dynamique d’une société en reconstruction. Ce n’est donc pas un hasard si la sexualité, l’érotisme constituent aujourd’hui l’un des plus gros problèmes de la société contemporaine. Pour s’en convaincre, il suffit de contempler les dizaines de nus féminins naïfs qui rythment ce festival (Emi, Ou Wanfang, et le très baroque Zhang Xulong). Autant dire que ce que dévoilent ces images reste étonnement pudique. Les poses à peine alanguies montrent des femmes réduites à la simple stature d’objet de désir dont malheureusement il est impossible de montrer grand chose. Mais il convient de se méfier. Ce qui pourrait paraître mièvre pour un occidental, sans doute habitué au continuel érotisme de la publicité et des médias, demeure ici sujet de scandale et d’indignation. En témoignent les classes de lycéens invités à visiter ces expositions. Leur première remarque concernait les nus. Tous condamnaient ce spectacle de corps à demi dénudés, s’interrogeant même à partir de ces images sur les fonctions et le statut de la photographie. Leurs remarques interviennent évidemment dans une culture où la promiscuité (les familles vivent entassées les unes sur les autres), l’absence d’espace intime, le poids encore écrasant des traditions ont une incidence considérable sur la perception du corps, que ce soit celui de l’autre ou même le sien. Aujourd’hui, dans la société chinoise, le corps reste masqué, sans véritable visibilité, si ce n’est dans les publicités destinées aux riches entrepreneurs.

Une société schizophrène
Ce problème d’absence de l’espace privé et d’impossibilité pour tout chinois d’affirmer sa subjectivité se retrouvait dans la plupart des travaux rassemblés dans une ancienne usine textile par Gao Bo, l’un des commissaires du festival. Considéré par tous les observateurs comme la partie la plus intéressante de cette manifestation, ce lieu rassemblait plusieurs photographes plasticiens. Dès l’entrée, le visiteur était accueilli par les images gigantesques de Wang Qingsong à l’esprit étonnamment critique. Sur l’une, un groupe de soldat chinois monte à l’assaut d’une colline où flotte l’enseigne de Mc Donald. Past, Present, Future, situé à côté, est un triptyque où trois groupes de personnages miment les monuments à la gloire de l’armée et du prolétariat. Sur la première image, un éclopé vacillant regarde ce groupe aux poses convenues alors que, sur la dernière des trois images, un jeune bourgeois laisse son chien uriner sur les bases du piedestal. Cette critique caustique se retrouve chez d’autres artistes comme le tandem Shao Yinong et Mu Chen qui présente un beau travail objectif sur d’anciennes salles de fêtes révolutionnaires, ici présentées vidées de leurs occupants, décrépies. Cette séquence d’images évoque avec une certaine lucidité nostalgique l’abandon progressif des anciens principes du collectivisme au profit d’un état d’esprit tourné vers le profit. Plus loin, Liu Zheng expose un ensemble de tirages noir et blanc somptueux évoquant une mémoire collective refoulée : celle des guerres menées par les soldats chinois sur les divers fronts asiatiques. Tas d’ossements, paysages vides, crâne émergeant de terre constituent une longue séquence aux accents funèbres. Egalement salués par la critique, les portraits de Hai Bo aux couleurs sépias confrontent la réalité contemporaine avec l’histoire. Chaque œuvre se compose de deux images. La première, ancienne, sans doute datée des années 60, laisse apparaître différents groupes de jeunes dont on devine l’enthousiasme devant l’ampleur de la tâche qui les attend : soutenir la révolution culturelle et construire la patrie du socialisme. Sur la seconde image, actuelle, Hai Bo rassemble les mêmes personnages. Ils ont vieilli. Leur regard a délaissé cette dureté qui caractérisait l’élan révolutionnaire au profit d’une certaine lassitude. Mais surtout, plus le visiteur avance plus les images de groupes se dépeuplent. A la place des morts subsiste juste un vide, un drame rendu exemplaire par l’intervalle temporel qui sépare les deux images. Quelle fut leur histoire ? De quoi sont-ils morts ? Rien n’est livré, aucune information n’est donnée. Pourtant, nombre de visiteurs ont réagi très vivement à la vue de ce travail démontrant que Hai Bo touche là à une histoire quotidienne à laquelle, nous occidentaux n’avons pas accès. Au premier étage, la thématique retenue paraissait tourner autour des questions de la ville et de l’urbanisation à outrance. Ici plus qu’ailleurs dans le monde, l’espace fait déficit. Il suffit de regarder les personnages qui peuplent les images de Weng Fen, de Chen Lingyang ou Chen Shun-Chu. Les corps semblent se glisser dans chaque interstice, refusant de rencontrer les autres habitants. L’omniprésence des figures féminines dans ces photographies joue aussi sur une opposition symbolique ; la ville représentant un pouvoir masculin sans état d’âme. De cette exposition, le visiteur ressort étonné. Comment la censure a-t-elle laissé passer de telles images, des images où sans cesse pointe la critique d’une société schizophrène, d’une société ou le Parti ne peut que regarder impuissant se lézarder la cohésion sociale du pays ? La réponse à cette question se trouve en fait dans d’autres lieux, d’autres expositions. Ce que redoutaient par-dessus tout les autorités se trouvait du côté du photoreportage et sa capacité à livrer aux regards de tous les diverses luttes sociales qui agitent la Chine d’aujourd’hui et dont il ne faut parler. Or, c’est bien de ce côté que le Festival de Pingyao a révélé ses limites. Aucune image de ce drame que représente l’épidémie du Sida, rien sur les grèves qui ont dernièrement agité le Sud du pays, un rare reportage sur les problèmes de migration dans un territoire qui compte nombre d’ethnies (Xu Peiwu). Même les très belles photographies de Wangfuchun sur la pauvreté des habitants de l’extrême Nord se transformaient en images pittoresques et exotiques sous la force d’un accrochage qui vidait le propos de toute substance. Pourtant, c’est dans un sombre couloir qu’il était possible de trouver sans doute la plus belle découverte de ce festival : Aniu. Ce photographe semblait en effet le seul à lier simultanément une vision critique de la société chinoise sans pour autant dénoncer, sans utiliser la virulence de ses camarades et en refusant de jouer la monumentalisation des images. Les photographies de ce jeune artiste correspondent exactement aux formats qui autrefois caractérisaient les petites peintures de lettrés. Elles possèdent ainsi un caractère intime violemment dénoncé par les situations enregistrées. Ni exacte mise en scène, ni moment décisif saisi sur le vif, toutes ces vues mettent en tension des personnages et un paysage, leur environnement, dont ils semblent continuellement vouloir s’échapper. « La réalité ne m’a jamais intéressé jusqu’au jour où, sur une plage, j’ai découvert un poisson mort. D’où venait-il ? Quelle avait été sa vie ? Etait-il mort victime des pécheurs, d’un requin ? Quelques jours plus tard, ce poisson est réapparu devant moi sous la forme d’une créature dans mes photographies. J’ai alors compris que, derrière chaque chose, il y a une rivière de visions et de rêves. Cette rivière charrie ses scènes, ses histoires et parfois des moments vertigineux ou des instants mélancoliques. »

1-Le Festival de Pingyao s’est déroulé du 20 au 27 septembre 2002.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°543 du 1 janvier 2003, avec le titre suivant : Regards chinois

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