Quand le vêtement flirte avec l’objet

Par Frédéric Bonnet · L'ŒIL

Le 14 janvier 2008

Devenue par le jeu de la mode une perpétuelle quête de renouvellement, la création textile franchit parfois les limites posées par l’étoffe en s’emparant de l’objet, reconsidérant de la sorte la consistance mais aussi, au terme des jeux de l’échange et de la confrontation, la réalité même du vêtement et de son statut.

Le constat est là. L’objet est bel et bien présent dans la création vestimentaire, rapporté ou évoqué ; et il est notable que cette présence dépasse le stade de l’anodin, tant ses manifestations sont variées et permettent des ouvertures vers une nouvelle appréhension de l’habit. Nouveau matériau tout d’abord, l’objet adjoint, inclus, lié au tissu, devient une alternative au corpus traditionnel. Martin Margiela s’est fait une spécialité du recyclage qui, si elle a trait en premier lieu au vêtement lui-même, réutilisé et transformé, ne dédaigne pas s’entourer d’objets comme le montre un gilet dont le maillage en fil de fer retient des fragments d’assiettes cassées. Si l’on devait sacrer un roi de la pièce rapportée, sans doute cette charge pourrait-elle revenir à Jean-Charles de Castelbajac, qui depuis la fin des années 60 n’a eu de cesse de bouleverser la matière aux fins d’en proposer de nouvelles occurrences élaborées dans ce que le quotidien peut offrir de plus trivial. Ainsi se succèdent dans son vocabulaire une collection complète coupée dans des serpillières (1969), des inclusions de bande Velpeau (1976), des imperméables composés de protège-cahiers en plastique (1971). Il ne s’arrête pas là. De son inspiration éternellement plongée dans ce qui nous entoure au plus près émerge, entre autres pièces remarquables, un imperméable épistolaire (été 1992) où des cartes postales sont insérées dans des poches en plastique transparent, et les délicieux manteaux Teddy Bear composés d’un agrégat de peluches (hiver 1988-89). Cette fascination pour le quotidien et ses aspects les plus tangibles trouve sans doute chez lui son origine dans une plongée jubilatoire du couturier au sein du foisonnement créatif de son époque, et particulièrement au cours des années 60 où le Pop Art et le Nouveau Réalisme, démontrant que le banal peut devenir de l’art, lui permettent de transposer ces préceptes à la couture. Soit une pratique toutefois ambiguë qui voit le banal objet s’agréger au « banal » vêtement, et qui pourtant bouleverse la perception de ce dernier en en modifiant usage et apparence. Mais l’adjonction de l’objet ne joue pas uniquement comme composante de la matière. Les manteaux en nounours de Castelbajac illustrent bien la spectaculaire modification de la volumétrie du vêtement que permet l’usage de l’objet. Encore anecdotique ici ou chez Walter Van Beirendonck, qui élabore un blouson masculin dans lequel l’adjonction d’éléments gonflables crée le leurre d’une avantageuse musculature (W & LT, hiver 1995-96), la modification peut devenir plus prégnante et imposer une toute autre nature visuelle au corps : par exemple chez Viktor & Rolf qui, à mi-chemin entre la fête et un relent d’ambiance post-nucléaire, insèrent des ballons dans le buste de certains modèles (Couture été 1999), rompant totalement avec l’idée de silhouette et de proportions généralement admises. Les modifications dues à l’objet vont aussi de pair avec une idée de protection et/ou de confort, qui voient l’adjonction de nouveaux éléments au vêtement. Ainsi Kostas Murkudis élabore une veste de plage avec un coussin gonflable dans le dos (été 2000), Helmut Lang dispose des coussinets en soie sur les épaules de petites robes (hiver 1999-2000) alors que la même saison Allegri crée pour les motards un blouson « airbag » qui se gonfle en cas de chute et Samsonite lance un Travel wear au pratique ingénieux, avec des blousons intégrant dans leurs cols un coussin gonflable pour dormir dans l’avion ou une lampe orientable permettant de lire une carte en toutes circonstances. Si l’idée de voyage est propice à l’évasion créatrice, on constate que l’avion et l’aérien offrent un terrain particulièrement fertile aux expériences vestimentaires. Au vu de la nature de la chose, il s’agira bien entendu d’évocations et non plus d’inclusions. Karl Lagerfeld pour Chanel et John Galliano pour Dior élaborent la même saison des robes du soir avec de la toile de parachute (Couture hiver 1999-2000), ce dernier intégrant même un véritable parachute en accessoire de son dernier passage, Hussein Chalayan fait d’une aile à échelle réduite une robe rigide telle une coque de protection (été 2000), et Stéphane Parmentier trouve dans les structures de cet environnement particulier ses principales sources d’inspiration (été 2002, hiver 2002-03). Fourmillant de détails de coupe et d’assemblage, ses vêtements à l’esthétique lisse et élancée libèrent des rabats sur les épaules ou les manches d’une veste, des cols à géométrie variable ou des incrustations de cuir, issus de l’observation des ailerons et autres pièces escamotables. On retrouve cet univers jusque dans sa signature : une bande de satin… prolongement d’une piste d’atterrissage. Ses recherches sont d’ailleurs le fruit d’une scrupuleuse attention : entre 1997 et 1999, travaillant alors pour Givenchy, il avait conçu l’habillage global des cabines First et Business class de la compagnie Singapour Airlines, des fauteuils aux uniformes du personnel en passant par les couverts. Il n’y a d’ailleurs pas que les créateurs qui soient inspirés par cette esthétique. Les années 80 n’ont-elles pas vu toute une génération de clubbers atterrir à Ibiza en arborant fièrement au pantalon la ceinture de sécurité tout juste découpée dans l’appareil qui les accompagnait ? Au-delà des inclusions, recyclages et autres citations, se fait jour une autre occurrence des liens entre habit et objet, quand le vêtement redevient un objet en acquérant une fonction autre que celle de simplement vêtir le corps. En témoignent à ce titre les expériences de Hussein Chalayan, qui lors de son défilé de l’hiver 2000-01 a offert une brillante réflexion sur l’extension du corps à son environnement, à moins qu’il ne s’agisse de l’inverse ? Une table basse devenant une jupe escamotable en bois, des robes potentiellement transformables en housses de chaises, la démonstration était à ce point aboutie que l’on pouvait s’interroger sur la nature de la chose : de la mode ou du design, du vêtement ou du mobilier, un hybride des deux, ou bien rien d’autre finalement qu’un processus décoratif ? Mais au fond peu importe, dans la mesure où ce genre d’expériences achève de prouver à quel point les frontières des domaines de la création sont poreuses et qu’il convient, sans pour autant opérer d’amalgames douteux, de les laisser se considérer librement, en faisant fi des replis « protectionnistes » et doctrinaires. Gaspard Yurkievich et Florence Doléac des Radi Designers ont élaboré ensemble la Peau d’Housse, une cape en skaï qui se pare d’une nouvelle fonctionnalité en devenant une housse de chaise, soit une synthèse réussie entre ameublement et vêtement, venue de la simple expérience du quotidien qui voit involontairement se transformer ainsi tout manteau retourné et posé sur une chaise. Où le vêtement est retourné à l’état d’objet, interrogeant son autre « réalité ».

- Concept Store Castelbajac, 31, place du Marché Saint-Honoré, 75001 Paris, Hussein Chalayan chez Maria Luisa, 2, rue Cambon, 75001 Paris, Stéphane Parmentier, chez Maria Luisa, 2, rue Cambon, 75001 Paris, Viktor & Rolf, Kokon To Zaï, rue Tiquetonne, 75002 Paris.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°536 du 1 mai 2002, avec le titre suivant : Quand le vêtement flirte avec l’objet

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