Quand la scène graphique joue collectif

Par Anne-Cécile Sanchez · L'ŒIL

Le 28 mars 2019 - 1846 mots

Aux Rencontres du 9e art d’Aix-en-Provence, deux improbables expositions collectives témoignent de l’émulation qui règne chez les illustrateurs et les auteurs de bande dessinée. Un simple mot d’ordre y sert de prétexte pour réunir des artistes de tous bords.
En plus d’être un auteur de bande dessinée reconnu, Laurent Lolmède est, à ses heures perdues, un cervalobélophile : il collectionne les sous-bocks. Un jour de 2018 où il flâne dans un vide-grenier, il trouve un lot de plusieurs de ces cartons que l’on place sous les chopes de bière. Convié le week-end suivant par un festival à une séance de dédicace, il se met, entre deux signatures, à crayonner sur ses dessous de verre, « avec l’idée que s’[il] en donnai[t] aussi à [ses] collègues dessinateurs, [ils] pourr[aient] peut-être [se] les échanger : ça a commencé comme ça », raconte-t-il. L’histoire de l’art retiendra-t-elle le « sous-bockisme » comme un moment important des arts graphiques du XXIe siècle ? Une chose est sûre, ce passe-temps innocent est aujourd’hui à l’origine d’un ouvrage [Sous-bocks collection, Alain Beaulet Éditeur] et de deux expositions à Aix-en-Provence.
Enthousiasme viral
La première exposition s’est tenue à Paris, à la Galerie Arts Factory, sur une proposition de l’artiste. Entre-temps, les images de sous-bocks dessinés qu’il poste sur les réseaux sociaux ont suscité des commentaires enthousiastes, et quelques adeptes. Un groupe Facebook dédié se constitue, tandis que Laurent Lolmède lance de son côté un appel à participer. Un défi ? « Non, se défend-il, le support est tellement modeste. Il y avait juste l’envie de s’amuser à partir de sa forme, son format, sa matière... » Sur ce, Laurent Lolmède part en vacances. À son retour, au lendemain de Noël, il trouve sa boîte aux lettres remplie à craquer de sous-bocks. La mode s’est répandue comme une traînée de poudre dans le milieu des arts graphiques, où l’auteur jouit d’une certaine estime. C’est ainsi que, des deux cents exemplaires signés de sa main qui devaient initialement être montrés à la galerie, ce sont finalement sept cents sous-bocks qui colonisent les murs de l’exposition. « Tout à fait caractéristique de Lolmède, observe en souriant Laurent Zorzin, cofondateur de Arts Factory, à peine a-t-il eu la vedette qu’il a choisi de la partager avec ses nombreux invités ! » La galerie loue une pompe à bière et une petite foule compacte et réjouie se presse rue de Charonne le soir du vernissage.
Des projets qui rassemblent
De quoi ce succès est-il révélateur ? Sans doute « d’un besoin de participer à un truc plutôt rigolo, créatif et fédérateur, comportant une bonne dose d’improvisation », résume Laurent Lolmède. Créatures solitaires, les dessinateurs sont en effet susceptibles de parfois ressentir le désir d’appartenir à une tribu. Toujours est-il que l’histoire ne s’arrête pas là. En avril, une nouvelle version de l’exposition sera en effet à l’affiche des Rencontres du 9e Art d’Aix-en-Provence : « Une sélection des plus beaux sous-bocks du maître de cérémonie en compagnie de ce qui se fait de mieux sur la scène graphique contemporaine », annonce le communiqué de presse. Et ce n’est pas une coïncidence si, au programme de ce festival de bande dessinée, une autre exposition collective entend, elle aussi, réunir une « équipe internationale de dessinateurs » autour d’un thème a priori improbable : les coupes de cheveux des footballeurs. « Le festival des Rencontres d’Aix ne consiste pas à mettre des auteurs assis derrière des tables, il propose à travers la ville plusieurs expositions, des animations… et entend célébrer la fête du dessin, explique Serge Darpeix, son directeur artistique. Or ce qui m’a intéressé, à travers cette consigne ludique, a été de retrouver l’enthousiasme des auteurs. Il y a eu un effet boule de neige et ils ont été très nombreux à vouloir participer à cette exposition, intitulée “Haircut Football Club”. »Soixante-quatre auteurs et autrices sont pour l’heure sélectionnés et ont accepté de produire, sur le modèle des vignettes Panini qui firent fureur dans les cours d’école au milieu des années 1980, des images à l’effigie de joueurs de ballon rond à la capillarité détonante. Ces représentations de dieux du stade échevelés en icônes modernes sont l’occasion de réunir une large palette de styles autour d’un motif unique. « Un alibi pour rassembler un plateau d’auteurs », convient volontiers Serge Darpeix.
Une consigne libératoire
Parmi eux, Faustine Jacquot, jeune dessinatrice qui partage son temps entre expositions, publications, résidences d’artistes et ateliers pédagogiques, a été emballée par le fait de prendre part à un véritable « foisonnement » créatif. « Se plier à un thème et à un format imposés, paradoxalement, cela a quelque chose de reposant, comme une récréation dans mon travail », confie-t-elle. « Ce n’est pas tant une contrainte qu’un cadre », renchérit Pochep, auteur confirmé qui a déjà réalisé des pastiches de vignettes Panini pour Fluide glacial lors de la dernière coupe du monde de football et s’intéresse de près aux codes vestimentaires et aux questions de look, comme en témoignent ses albums (New York 1979, Dress Code, etc.). « Avec cette demande, je savais qu’il y avait matière à s’amuser. C’était potentiellement jouissif. » La gratuité du geste a également séduit Stéphane Trapier, dont on connaît, entre autres, le travail d’illustrateur de presse (Télérama, XXI, Le Monde…) et sa collaboration avec le théâtre du Rond-Point, qui lui a confié la conception de ses affiches et programmes. « Pour l’exposition “Haircut Football Club”, je me suis inspiré de gens que je ne supporte pas et d’autres que j’aime bien : j’ai fait rentrer Fred Astaire dans mon équipe. Au final, je me suis pris au jeu et j’ai éprouvé un grand sentiment de liberté », dit-il. La dimension ludique de l’aventure a fourni à nombre de participants une raison suffisante pour mettre de côté quelques heures l’album ou la commande en cours d’exécution. Ainsi, Florence Dupré la Tour, qui planche actuellement sur le tome 2 d’un gros livre autobiographique à paraître chez Dargaud, a-t-elle pris pour sa part un malin plaisir à appliquer les règles du jeu tout en n’en respectant aucune. Un art dans lequel l’autrice de Cruelle excelle : « C’est le type d’exercice qui permet de se découvrir de nouvelles façons de produire, affirme-t-elle. Il m’arrive d’ailleurs d’organiser avec quelques amis dessinateurs des séances expérimentales à la maison, sans autre objectif que d’inventer à partir d’un principe arbitraire comme, par exemple, dessiner les yeux fermés. »
Album de famille et richesse graphique
Du Belge Herr Seele au Bolivien Marco Toxico, en passant par Raphaelle Macaron (basée à Beyrouth) et Katia Fouquet (qui vit et travaille en Allemagne), les auteurs de l’exposition « Haircut Football Club » sont de générations, de nationalités et de niveaux de notoriété très divers. Mais ils sont tous interconnectés. « Il y a un véritable engouement : les auteurs se parlent entre eux et on me contacte pour intégrer l’équipe ! », se félicite Serge Darpeix.

Quant aux dessinateurs de sous-bocks, leur pratique va de la bande dessinée au dessin de presse, à la peinture, au collage, à la gravure… « Il y a même un cutteriste et deux ou trois pornographes », complète Laurent Lolmède. Mais aussi plusieurs noms connus : Jean Solé (un ancien de Pilote), Lewis Trondheim (le père de Lapinot), le prolifique Stéphane Blanquet (dessinateur, éditeur et plasticien), la décapante Anouk Ricard, des auteurs établis tel David Prudhomme et des nouveaux venus comme Lucas Harari… Un œil exercé détectera les parentés, les affinités, voire les ressemblances à l’œuvre dans ces familles d’artistes. Mais aussi les petits chefs-d’œuvre, voire les trophées – à soixante euros le sous-bock, celui signé par Tardi est parti tout de suite lors de la première exposition chez Arts Factory. Quant aux propositions graphiques, si elles reflètent une belle diversité, on peut cependant les classer en quelques groupes : les faciès plus ou moins déformés, les pastiches de tableaux connus (de Van Eyck à Van Gogh, en passant par Van der Weyden), les stars (politiques et people), les animaux et, plus rares, les compositions abstraites. Bref, il y en a pour tous les goûts.

Le côté anecdotique de la consigne lancée pour « Haircut Football Club » n’empêche pas non plus le sérieux du propos : « Pour moi, le projet s’est aussi étendu à un cadre pédagogique, précise Francesco Defourny, qui enseigne la bande dessinée à l’Académie royale des beaux-arts de la ville de Bruxelles. J’ai proposé à mes étudiants les mêmes contraintes. Ce qui a donné lieu à un workshop de deux semaines. » On peut aller jusqu’à déceler une dimension sociologique dans l’exposition, comme cette allusion aux excès de la passion sud-américaine pour le ballon rond chez l’Argentin Rip Gordon, voire se livrer à une lecture politique de cette vignette aux allures d’affiche de propagande de Martes Bathori.
Esprit de compétition ?
L’émulation est un facteur clé de ces collectifs éphémères, où chacun vient, mine de rien, affirmer sa singularité. Quitte à prendre des risques ? « Peu d’artistes se sentent mis en danger par la production des autres, soutient Florence Dupré la Tour. La question de la concurrence peut s’exercer dans le domaine du marché, à travers un désir de visibilité, mais elle n’existe plus quand on est dans le champ de la création. Même si, pour cela, il faut aller contre ses amertumes, ses jalousies, ses craintes… Contre toutes ses humeurs. Je crois qu’il y a un moment dans la vie artistique où l’on aborde justement des territoires libérés de ce type d’angoisses. » Reconnaissance de la longévité des vétérans ou vitrine providentielle pour les jeunes talents, la dimension intergénérationnelle est essentielle à cette scène graphique « qui a toujours fonctionné sur ces renvois d’ascenseur entre les nouveaux et les anciens », rappelle Laurent Zorzin.

Car d’autres initiatives ont pu, un temps, fédérer des collectifs informels. L’une des plus marquantes, dans ce registre, a sans doute été le feuilleton numérique Les Autres Gens, lancé par le scénariste Thomas Cadène, publié quotidiennement en ligne entre mars 2010 et juin 2012, et dont chaque épisode était confié à un dessinateur différent, à raison de cent intervenants au total. On peut citer également Sketchtravel, expérience artistique lancée en 2006 par les illustrateurs Daisuke Tsutsumi et Gérald Guerlais [contributeur de L’Œil] sur le principe d’un carnet de croquis partagé par quelque soixante-dix artistes internationaux issus de la bande dessinée, de l’illustration et de l’animation. Ce projet éditorial s’est conclu par la vente aux enchères de l’édition originale en 2011 au profit d’une cause caritative.
Partager, aussi, avec le public
Pour mobiliser les bonnes énergies il faut, a minima, une personnalité fédératrice. Laurent Lolmède est unanimement décrit comme un artiste généreux, curieux du travail de ses contemporains, ainsi qu’en témoigne son compte Facebook. « Il a un regard sur l’œuvre des autres et se comporte autant en témoin qu’en membre actif de la scène graphique », relève le galeriste Laurent Zorzin. Quant à Serge Darpeix, il est reconnu pour la cohérence de sa direction artistique. « Au vu des propositions pointues et stimulantes qu’il a développées jusqu’à présent, j’ai accepté celle-ci sans hésiter », assure Florence Dupré la Tour. À la clé, il y a aussi une volonté de connivence avec le public, de faire rentrer, via un support populaire, le travail des artistes dans le quotidien des gens. À l’heure où de nombreux musées s’interrogent sur l’inclusion de tous les publics, c’est peut-être une piste.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°722 du 1 avril 2019, avec le titre suivant : Quand la scène graphique joue collectif

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