Mercredi 17 octobre 2018

Quand Bouddha était Grec

L'ŒIL

Le 1 décembre 1999 - 1529 mots

Ce mois-ci, les éditions Citadelles & Mazenod publient une première synthèse sur les arts d’Asie centrale. Sur les pas d’Alexandre le Grand, L’Œil vous entraîne dans un voyage sur les bords du fleuve Oxus, dans des contrées où l’hellénisme se teinte de couleurs inédites.

Avant que les dernières manifestations interventionnistes de l’Empire soviétique et le réveil des intégrismes ne viennent embraser l’Afghanistan, le pays invitait les visiteurs férus d’art à d’étonnantes rencontres. Sur le sanctuaire bouddhique de Tapa-é-shotor (Gandhâra, IVe-Ve ap. J.-C.), littéralement rasé dans les années 80 par les fondamentalistes afghans, un immense Bouddha d’argile associait dans sa gloire posthume un étrange Vajrapâni aux allures d’Héraclès, exécuté dans les plus purs canons du baroque hellénistique. Maigre concession au genre local, le demi-dieu arborait un foudre stylisé (le vajra indien) en lieu et place de la conventionnelle massue. Dans une chapelle mitoyenne, figurait un autre Vajrapâni, des plus étonnants : un jeune homme imberbe, semblable aux bustes d’Alexandre « le Grand » du Louvre. Bouddha, Héraclès et Alexandre. On croit d’abord à quelque restauration abusive, à quelque mise en scène éclectique. Ce serait compter sans l’influence durable et profonde, trop longtemps sous-estimée, de la conquête macédonienne en Asie centrale. Si l’aventure d’Alexandre n’a duré dans ces régions que quelques années – le conquérant franchit l’Euphrate vers 330 et atteint l’Indus en 325 av. J.-C. – elle les a néanmoins marquées d’une empreinte profonde ; aujourd’hui encore, les autochtones prénomment parfois leurs fils aîné Sikandar (Alexandre).

Un héritage grec durable
L’idée d’un héritage grec durable en dehors du contexte méditerranéen heurte pourtant nos consciences occidentales. Les historiens ont entretenu une perspective essentiellement méditerranéenne de l’étude de l’Antiquité classique, présentant les Romains comme les uniques héritiers d’Alexandre, comme les seuls sauveurs de l’hellénisme. Ailleurs, dans les contrées plus continentales de l’Asie, on évoque traditionnellement une « résistance de l’Orient ». La leçon grecque n’y aurait pas été comprise. Il faut dire que les témoignages archéologiques ont tardé à venir. Alfred Foucher, à la tête de la Délégation archéologique française en Afghanistan (DAFA), qui a l’exclusivité des fouilles sur le territoire de 1922 à 1952, les recherche désespérément. La découverte en 1964 par Daniel Schlumberger des ruines d’Aï Khanoum, premiers témoins d’une ville grecque du Nouveau monde, sonnera le glas du « mirage » grec de Bactriane. Après leur éviction d’Afghanistan en 1982, les équipes françaises poursuivent leurs recherches dans les républiques méridionales de l’ex-URSS. Actuellement responsable des fouilles à Samarcande (Ouzbekistan), Frantz Grenet estime la durée d’occupation des Grecs sur le site à environ 150 ans. Elle est bien attestée par la découverte récente d’un grenier à millet, et par le puissant rempart en briques crues de plus de 6 km qui ceint la ville. Après l’invasion des nomades kouchans (IIe avant J.-C.), quelques Hellènes rescapés se replieront au Penjab (Pakistan) où leurs descendants maintiendront un royaume grec jusqu’au tournant de notre ère. Dans le domaine artistique, les successeurs d’Alexandre ne se contentèrent pas de faire venir des objets du monde méditerranéen. « Il n’est qu’à mentionner les statues retrouvées à Nisa (Turkménistan). Si la petite Aphrodite anadyomène, exécutée dans la pierre et le marbre, est probablement un objet d’importation, les sculptures monumentales en terre crue, de facture tout aussi hellénistique, témoignent par leur fragilité et leur taille, de l’existence d’écoles locales de sculpteurs-modeleurs, formés à la grecque » déclare Frantz Grenet.
Les recherches récentes confirment l’implantation durable des Grecs en Asie centrale et leur réelle influence sur la sensibilité artistique développée in situ, donnant ainsi raison à l’archéologue allemand E. Herzfeld, qui dès les années 30 pressentait : « Il n’y a pas dans la longue histoire de l’Orient de coupure plus profonde que la conquête d’Alexandre le Grand et il n’est pas un vestige archéologique postérieur à cette conquête qui n’en porte la marque. »  Dans les vastes étendues de l’Asie centrale, marges de plusieurs mondes, sujettes aux invasions en cascades, les Grecs conquérants de l’empire perse de Darius vont eux-même céder la place aux nomades des steppes eurasiatiques, bientôt remplacés par les Sassanides. À chaque fois, les nouveaux maîtres succombent au charme de la culture grecque. Au fil de ces confrontations, l’héritage grec va dès lors se colorer d’influences nouvelles, donnant lieu à des aventures plastiques étonnantes et à une voie hellénistique inédite.

Toges et bonnets pointus
En témoigne la célèbre plaque votive du temple d’Aï Khanoum, qui propose une version « revue et corrigée » du thème grec de Cybèle sur son char. La déesse de la Nature s’est adjointe deux acolytes d’un genre nouveau. Pieds nus, revêtus de longues tuniques et de bonnets pointus, deux prêtres s’affairent. L’un brûle de l’encens du haut d’un socle-escalier. L’autre tient un étrange parasol aux courbures lunaires. Autant d’éléments iconographiques inconnus dans l’art grec. La composition est par ailleurs étalée à plat, sans profondeur ; les protagonistes montrent une stricte frontalité ou affichent leur plus beau profil, là où l’artiste grec eut joué de toute la gamme illusionniste d’intermédiaires entre les deux attitudes. C’est ce même mélange des genres que l’on observe dans les 60 rhytons d’ivoire de Nisa, datant des débuts de l’Empire parthe, alors que des hordes de nomades déferlent sur le royaume bactrien. Délicatement ciselées dans des défenses d’éléphants, ces vaisselles d’apparat royal allient une forme traditionnelle à un décor au goût du jour : d’obédience perse par leur type même et par les fabuleux animaux qui terminent leur base – ibex et griffons, que l’on retrouve à l’identique dans les bracelets en or massif de l’époque achéménide – ils sont grecs par les rondes olympiennes ou dyonisiaques animant leur corniche. L’interprétation perse des canons artistiques grecs a donc permis aux provinces de l’ancien empire achéménide de proposer une version originale des leçons hellènes. Une hybridation qui n’en demeure pas moins l’expression d’une juxtaposition de savoir-faire plutôt que d’un réel syncrétisme. Une hybridation qui n’inaugure pas d’authentiques créations. Il faudra attendre quelques décennies encore pour parler d’art nouveau. Issus des vastes steppes du Xinjiang chinois, les nomades Yuezhi (futurs Kouchans) soumettent dès le IIe av. J.-C. la Bactriane grecque à leur autorité, et se partagent bientôt le monde avec les Romains, les Huns et la Chine des Han. « Ces archers redoutables, comme les ont immortalisés les textes chinois, trouvent en arrivant une école de sculpteurs-modeleurs talentueux et les mettent à leur service » déclare Frantz Grenet. Au contact de ces artistes élevés à l’école grecque, les Kouchans vont se réapproprier l’héritage hellène pour mieux l’orienter vers l’expression originale d’un art profane, aulique et politique, tout entier dévoué à la glorification de leur règne. Les vestiges du pavillon royal de Khaltchayan (Ouzbekistan) sont significatifs de cette mise sous tutelle de l’héritage grec à des fins politiques. Le long du portail-iwân et dans la salle du trône, une frise monumentale modelée dans l’argile exalte les succès des maîtres de l’heure. Trônant en majesté au centre de figurations « barbarisées » des dieux de l’Olympe, un prince et une princesse kouchans touchent au plus criant réalisme. « On reconnaît dans l’expressivité des visages, le soin attaché aux détails, le rendu du mouvement, cette manière grecque de fixer la vie, en la saisissant dans le désordre de l’instant » commente l’helléniste Claude Rapin. Loin des canons classiques, les protagonistes exhibent toutefois un type ethno-culturel bien marqué : un visage ovale, de grands yeux bridés, des moustaches fines et bien dessinées, une chevelure relevée en chignon et maintenue par un bandeau frontal... Tous ces éléments, « tout en préservant l’apport hellénistique dans le style (...) influencent tant le fond que la forme de la réalisation artistique », selon l’archéologue Eduard Rtveladze.

Dans les sanctuaires bouddhiques de Gandhâra
Les Kouchans ont ainsi trouvé dans l’art grec ces procédés propres à émouvoir et à convaincre qui répondaient à leur aspiration de propagande politique. Dans les sanctuaires bouddhiques du Gandhâra, c’est à des fins spirituelles que la manière hellénistique réaliste est cette fois détournée. Quand les missionnaires bouddhiques, partis de l’Inde du Gange, arrivent dans les contrées d’Asie centrale, ils trouvent dans l’art kouchan des formules propices à l’expression de leurs idéaux mystiques. Dans les sanctuaires « gréco-bouddhiques », aux côtés de Bouddhas aux masques glacés, moulés et stéréotypés, surgissent ainsi des devâtas aux allures inédites. Leurs douces faces androgynes, encadrées de boucles, feraient presque penser à quelque éphèbe, si ce n’étaient leurs yeux en amande et leur lobe anormalement allongé. Modelées à main levée dans le stuc, elles esquissent un léger sourire dans une attitude béate traduisant l’extase spirituelle. On a pu dire à leur propos qu’elles préfiguraient l’art gothique. Par un réalisme et une tension dans l’expression dignes de l’école de Pergame, elles assurent à l’héritage hellène une remarquable postérité, sept siècles encore après la conquête d’Alexandre. Associées sur les mêmes sites à des figures du conquérant ou d’Héraclès étonnamment « classicisantes » – probablement copiés sur d’anciennes statues antiques – ces visages témoignent combien la leçon grecque a été retenue dans ces contrées d’Asie centrale, et continue de nourrir les consciences artistiques jusqu’à l’aube de la conquête islamique.

À lire : Les arts de l’Asie centrale, sous la direction de Pierre Chuvin, éd. Citadelles & Mazenod, 640 p., 1 000 ill., 1 200 F.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°512 du 1 décembre 1999, avec le titre suivant : Quand Bouddha était Grec

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