Vendredi 28 février 2020

Protestant contre un projet de loi, Baselitz retire ses œuvres en dépôt dans les musées allemands

Par Isabelle Spicer (Correspondante à Berlin) · lejournaldesarts.fr

Le 17 juillet 2015 - 930 mots

BERLIN (ALLEMAGNE) [17.07.15] - Une très vive polémique a éclaté en Allemagne contre le projet de réforme de la loi de protection des biens culturels. Mécènes, collectionneurs, galeristes et artistes font front commun contre la ministre fédérale de la Culture, Monika Grütters, qui a dû s’expliquer en urgence sur les tenants et aboutissants du projet de loi.

« Expropriation » des collectionneurs ; « folie régulatrice » qui rappelle la RDA ; « catastrophe » ; « absurdité ». Des collectionneurs tels que le couple Oetker, Axel Haubrok, Egidio Marzona, Christian Boros, et des artistes tel que Günther Uecker n’ont pas de mots assez durs pour dénoncer le projet de réforme de la loi de protection des biens culturels en Allemagne.

Gerhard Richter adopte une position attentiste, se déclarant « peut-être naïvement » confiant dans le fait qu’une telle loi ne pourra entrer en vigueur. D’autres joignent la parole à l’action : l’artiste Georg Baselitz retire toutes ses œuvres actuellement en dépôt dans les musées allemands. La petite-fille du peintre Max Beckmann a également décidé de soustraire aux musées allemands les œuvres de son grand-père.

Devant une telle levée de bouclier, la ministre fédérale de la Culture, Monika Grütters a été contrainte d’expliquer en urgence son pré-projet de loi, qui est toujours en discussion au sein du cabinet du gouvernement fédéral. L’Allemagne a en effet jusqu’à décembre pour transposer en droit interne une directive européenne de mai 2014 relative à la restitution des biens culturels. La loi se mettra également en conformité avec une convention de l’UNESCO datant de … 1970. Autre justification du projet de loi, une simplification juridique. La nouvelle loi regroupera trois textes distincts, concernant la protection des biens culturels, texte datant de 1955, devenu obsolète selon la ministre de la Culture, ainsi que deux textes sur l’importation et l’exportation de biens culturels.

Quelles sont les dispositions qui ont pu provoquer une telle ire dans le monde de l’art allemand ? Elles portent sur plusieurs points. Tout d’abord, sur la définition et la protection des Trésors nationaux. Alors que la transposition de la directive européenne sur la restitution des biens culturels est passée quasi-inaperçue en France en février dernier, elle implique en Allemagne des changements radicaux, notamment en ce qui concerne la définition du concept de Trésor national. L’inscription d’une œuvre d’art sur la liste des Trésors nationaux relève actuellement de la compétence des Länder. La définition de Trésor national était donc laissée jusqu’à présent à leur libre appréciation. La procédure d’inscription diffère selon les Länder, mais est généralement soumise à un Comité d’experts, le ou la ministre de la Culture du Land concerné ayant en général le dernier mot. La nouvelle loi adoptera désormais une définition unique du terme Trésor national, concept délicat à uniformiser dans un pays fédéral. Des débats envenimés ont déjà lieu sur la pertinence même du terme.

Deuxième disposition controversée du projet de loi, l’ensemble des collections publiques seront automatiquement inscrites sur la liste des Trésors nationaux. Cette disposition vient en réaction à la vente récente de deux Warhol par un casino, œuvres qui appartenaient indirectement au Land de Rhénanie du Nord - Westphalie. Là où le bât blesse, les œuvres en dépôt dans les institutions publiques pourraient également être temporairement incluses sur la liste des Trésors nationaux, le temps du prêt. L’inscription sur la liste des Trésors nationaux implique de ne pouvoir vendre ces œuvres à l’étranger. Verre à moitié vide ou verre à moitié plein ?

Collectionneurs et artistes dénoncent une perte de valeur des œuvres liées à l’interdiction même temporaire de l’exportation des œuvres. La ministre de la Culture défend sa position : « Protection n’est pas synonyme d’expropriation », insiste-t-elle. En effet, en cas de vol, la directive de restitution des biens culturels prévoie une restitution des œuvres parvenues illégalement dans un Etat-membre de l’Union européenne avec un délai de prescription de 70 ans s’il s’agit d’un Trésor national au lieu de 30 ans dans le cas contraire. La ministre précise par ailleurs que les prêteurs auraient l’option de se soustraire à cette disposition.

Une autre disposition, qui concerne l’exportation d’œuvres d’art au sein de l’Union européenne, génère l’opposition radicale des marchands d’art et galeristes. Actuellement, toute exportation de peintures de plus de 50 ans et d’une valeur supérieure à 150 000 euros hors de l’union européenne doit faire l’objet d’une autorisation préalable d’exportation. La ministre de la Culture souhaite étendre cette obligation au sein de l’Union européenne pour les exportations vers les Etats-membres. Cette mesure s’appliquerait par exemple pour participer à la TEFAF de Maastricht. Le directeur de l’Association Fédérale des Galeristes et Marchands d’art allemands, Kristian Jarmuschek, craint une « énorme perte de temps bureaucratique », qui se ferait aux dépens du cœur de métier des galeristes : exposer, publier des catalogues, participer à des foires. Le très influent avocat et mécène Peter Raue craint quant à lui l’isolement des collectionneurs allemands sur la scène internationale s’ils ne peuvent plus exporter librement les œuvres qu’ils ont acquises. Une lettre ouverte à la ministre de la Culture protestant vivement contre le projet de loi réunit déjà plus de 250 signatures, parmi lesquelles celles des galeristes Mehdi Chouakri, Nicole Hackert et Bruno Brunnet (Galerie Contemporary Fine Arts), Max Hetzler, et Tim Neuger et Burkhard Riemschneider (Neugerriemschneider). La ministre de la Culture a exprimé sa vive « déception » quant à la réaction des acteurs du marché de l’art, ceux-ci ayant été auditionnés et impliqués dans la conception du nouveau projet de loi. Elle a enfin réaffirmé que celui-ci était toujours en cours de discussion et pourrait être amendé.

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George Baselitz en 2013 - © Photo Christophe Beauregard pour L'oeil

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