Promenade, à la Fiac, dans l’art contemporain

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 2 octobre 2017 - 1517 mots

Chaque année, c’est la même chose : il y a toujours quelqu’un pour demander : « Alors, comment faut-il s’y prendre pour visiter la Fiac ? » Mais, s’agissant d’une foire et non d’un musée, il n’existe pas de parcours idéal. Suivez le guide…

À la Fiac, il faut se laisser aller, sans préalable : c’est comme ça que vous découvrirez ce à quoi vous ne vous attendiez pas. Vous tomberez ainsi devant une sorte de grosse bulle en plastique transparent que maintient tout un arsenal de fils élastiques et vous vous demanderez ce que cela peut être. Renseignement pris, vous apprendrez que c’est une œuvre de l’Argentin Tomás Saraceno, passionné par l’anthropocène, représenté par Esther Schipper (Berlin), à considérer comme un abri à habiter, mais plus mental que réel. L’art de cet artiste relève d’une esthétique futuriste qui acte l’esprit idéaliste et aventurier de son auteur.

Ailleurs, vous ne pourrez pas manquer de vous arrêter sur le stand de la Galerie Peter Kilchmann (Zurich). Elle présente notamment tout un ensemble de peintures de petit format de Valérie Favre. La série des Ghosts de cette artiste franco-suisse, installée à Berlin, trouvent pour la plupart leur inspiration dans l’œuvre de Goya. L’idée de l’ascension des corps y est notamment récurrente, employée à la composition de tableaux de figures étranges, souvent facétieuses, dont le regroupement est le prétexte à configurer comme une nuée picturale aux tons les plus variés.

Puis voilà qu’au détour d’une allée, vous écarquillerez trois fois les yeux, stupéfié par cette sculpture de Peter Buggenhout, sur le stand de Konrad Fischer (Düsseldorf) : une sorte de magma fait d’un estomac de vache traité sur une base de déchets empli de coton et de polyuréthane. Coutumier de ce genre de travaux, l’artiste décline toute une production qui mélange des matériaux aussi bien organiques que plastiques, de la ferraille, voire de la poussière. Interrogation sur l’état du monde et le chaos dans lequel il nous entraîne…

La sculpture en majesté
Bien vite, vous vous apercevrez que la sculpture constitue l’une des dominantes relativement prégnantes de l’édition 2017 de la Fiac. Difficile ainsi de ne pas repérer le surprenant bas-relief taillé dans le bois, au motif de gisant, que Dewar & Gicquel présentent à la Galerie Loevenbruck (Paris) ou bien encore l’imposante figure assise, voire contemplative, de Sinfin II, chez Lelong (Paris, New York), faite d’un entrelacs de lettres en acier inoxydable, caractéristique de l’art de l’Espagnol Jaume Plensa. En contrepoint, vos yeux seront irrésistiblement attirés par l’installation au sol des sculptures en céramique crue de Thu Van Tran, présenté par Meessen de Clercq (Bruxelles). Son titre, People (2016), fait référence au drame des migrants.

Sans que vous l’ayez forcément mentalisé, votre regard sera sollicité par toute une production de peinture abstraite que l’on pourrait bien considérer comme une autre dominante du cru 2017 de la Fiac. Chez Frank Elbaz (Paris), vous serez ainsi attiré par le travail de Bernard Piffaretti dont l’œuvre s’offre à voir dans un principe de dualité de motifs peints sur chacune des deux moitiés du support sur lequel l’artiste travaille, dans une réflexion sur la question du modèle, sinon de la réplique. Ailleurs, malgré l’incroyable sollicitation visuelle que réclame la Fiac, vous serez immanquablement attiré par une toute petite pièce en tissu couleur anis d’Helen Mirra, Broken Reed (2016), chez Raffaella Cortese (Milan). Mélange d’Arte Povera, de Fluxus et de poésie concrète, le travail de cette artiste new-yorkaise se caractérise par une économie de moyens et la simplicité des matériaux qu’elle emploie pour des œuvres qui s’offrent à voir comme de délicats haïkus plastiques.

De même, vous vous attarderez avec plaisir devant le tondo richement coloré de Bharti Kher, Skin Spot (2011), sur le stand de la Galerie Perrotin (Paris). Cette artiste indienne, épouse du sculpteur Subodh Gupta, s’est notamment fait connaître pour l’emploi qu’elle fait du « bindi », figure symbolique représentant le troisième œil reliant dans sa culture le monde spirituel au monde matériel.

Malgré toutes les sollicitations, votre regard n’en restera pas moins vif pour repérer ici et là nombre de propositions intéressantes. Comme une superbe laque automobile de Pascal Pinaud chez Catherine Issert (Saint-Paul) ou une peinture grouillante de Foule (2017) de Philippe Cognée à la Galerie Templon (Paris).

De toutes les façons, il arrivera un moment où vous ne saurez plus vraiment si vous êtes passé par ici ou par là, mais pas de souci. L’essentiel est de vous faire plaisir et, pourquoi pas, d’avoir envie d’acheter. Mais alors gare ! Les tentations sont nombreuses à la Fiac. Un tuyau : récupérez donc la carte de Réduction de 500 euros qu’a imaginée Claude Closky pour le compte exclusif de sa Galerie Laurent Godin, dans le cadre de l’opération « Hors les murs », et qui sera distribuée chaque jour devant la Fiac. Vous y trouverez bien quelque chose qui vous donnera envie et ce sera toujours ça de moins à débourser !

Eva Nielsen
 
De puissantes architectures qui accaparent immédiatement le regard, l’absence résolue de toute présence humaine et une palette à dominante grise sur fond de paysage verdi : ce sont là les trois marqueurs caractéristiques de l’art d’Eva Nielsen. Entre ruines et constructions postmodernes, il est difficile de décider. Peu importe. Ce qui compte ici, notamment avec Ascien V (2017), c’est la force d’une image qui n’impose aucune narration, laissant le regard errer en toute liberté dans les strates qui la constituent. Le motif n’est que prétexte quand la peinture est le texte, sinon la texture.
Philippe Piguet
 
Courtesy Galerie Jousse Entreprise (Paris)
Vincent Beaurin
 
Anciennement représenté par Laurent Godin, le plasticien Vincent Beaurin (né en 1960 à Vervins) fait appel à son ancien métier de designer pour façonner Harmonie municipale, réalisée en collaboration avec Patrick de Glo de Besses, designer. Cette œuvre lumineuse, dévoilée par GDM avec d’autres multiples à tirage limité pour des prix allant de 2 500 à 10 000 euros, brouille volontairement les pistes, du vitrail à la déco branchée via l’enseigne vintage de néon, et explore ainsi malicieusement la lisière, parfois ténue mais réelle, entre art et design. Trop fort !
Vincent Delaury
 
GDM (Galerie de Multiples) (Paris)
Zhu Jinshi
 
Chez Almine Rech, avec deux huiles gestuelles et matiéristes, aux titres révélateurs (Martial Arts Training, 2014, et Guanghua Temple, 2015), le Chinois Zhu Jinshi, né en 1954 et vivant actuellement à Pékin, attire indéniablement l’œil car l’on devine rapidement que son abstraction explosive se nourrit d’étapes successives pour en arriver là : une simplification sophistiquée, sur fond blanc immaculé, d’agrégats, de formes et de couleurs. Pionnier de l’art abstrait dans son pays, ce plasticien aguerri, qui explore depuis le début des années 1980, en Chine comme ailleurs (il a vécu à Berlin), la peinture et la performance mais aussi l’installation et l’art conceptuel, gagne à être davantage connu dans l’Hexagone. Prix non communiqués.
Vincent Delaury
 
Galerie Almine Rech (Paris, New York)
Mary Weatherford
 
Avec ses grandes plages atmosphériques truffées, çà et là, de néons qui dynamisent ou a contrario parasitent la surface peinte, Mary Weatherford, née en 1963 à Ojai (Californie) et vivant actuellement à Los Angeles, présente une peinture hétéroclite séduisante parce qu’on dirait qu’elle s’autorise à outrepasser librement les oukases d’un apprentissage scolaire du médium : il y a ici un côté « easy painting », relevant semble-t-il d’une certaine désinvolture, qui n’est pas sans rappeler un certain rapport cool à l’art propre à la côte Ouest.
Vincent Delaury
 
Galerie David Kordansky (Los Angeles)
Patrick Tosani
 
Les dernières œuvres de Patrick Tosani, dont Sept 7-5 (2016), invitent le regardeur à l’expérience duelle d’une lecture soit analytique, soit poétique. Dans les deux cas, tout y est composé de sorte à perdre ce dernier, tant les images de l’artiste portent en elles quelque chose d’un mystère dont l’élucidation reste résolument personnelle. Leur singulière puissance d’attraction est d’interroger la nature même du fait photographique, lequel procède d’une « écriture de lumière ». Ce qu’il en est, exactement.
Philippe Piguet
 
Galerie In Situ – Fabienne leclerc (Paris)
Massinissa Selmani
 
Dans l’art de l’arrangement, Massinissa Selmani (né en 1980) s’autorise tous les protocoles possibles. Tantôt il compose des saynètes aux récits les plus improbables, tantôt il orchestre comme des installations qui en appellent aux matériaux les plus divers. Un seul vecteur directeur gouverne sa démarche : le dessin. Les siens, à l’instar de ce Récit d’arrangements N° 1 (2017), remettent en cause canons et conventions, battent en brèche l’idée de norme, jouent du sens et du non-sens, non sans porter un regard tour à tour ludique, ironique et critique sur le monde.
Philippe Piguet
 
Galerie Selma Feriani (Londres, Tunis)
Henry Taylor
 
Impressionnante par le foisonnement des éléments qu’elle rassemble, l’œuvre It’s Like a Jungle (2011) d’Henry Taylor faite de bric et de broc ne manque pas de paradoxe. Elle est tout à la fois massive et légère, oblitérante et transparente, brouillonne et structurée. Quelque chose de ludique y est à l’œuvre que corrobore la façon dont l’artiste l’a constituée, chapeautant ici et là certains éléments de bidons plastiques pour configurer comme une jungle de perches et de micros lors d’un important événement médiatique. Image troublante d’une société de communication à la déroute.
Philippe Piguet
 
Blum & Poe Gallery (Los Angeles, New York, Tokyo)

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°705 du 1 octobre 2017, avec le titre suivant : Promenade, à la Fiac, dans l’art contemporain

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