Vendredi 22 novembre 2019

Chantilly (60)

Poussin, ses héritiers et ses pairs

Domaine de Chantilly - Jusqu’au 7 janvier 2018

Par Isabelle Manca · L'ŒIL

Le 2 octobre 2017 - 565 mots

C’est une petite révolution de palais : le château de Chantilly s’ouvre pour la première fois à l’art moderne et contemporain.

Comme tous les autres, direz-vous ? Non, car si nombre de monuments cèdent à la facilité en invitant des artistes à se confronter à l’esprit des lieux, selon la formule consacrée, Chantilly fait le pari de la rigueur scientifique et de la valorisation de ses collections. Si cette première incursion sur ce terrain n’est pas un succès total, on sait toutefois gré au château d’avoir élaboré un projet solide. Son ambition est en effet de révéler l’actualité d’un chef-d’œuvre du musée : Le Massacre des Innocents de Nicolas Poussin. Ce tableau extraordinaire est le plus accessible de son auteur, le plus âpre aussi. À partir d’un sujet fréquemment illustré, l’artiste façonne une image radicalement neuve et intemporelle de la barbarie. Il réduit le drame à trois personnages : un bébé sans défense hurlant, un meurtrier d’une froideur implacable qui s’apprête à le frapper de son épée et une mère horrifiée qui tente d’arrêter le bourreau. En dépouillant le thème de toute référence biblique, Poussin le laïcise et le rend universel. Cette image imprimera d’ailleurs fortement la rétine de ses contemporains, mais aussi d’une cohorte d’artistes jusqu’aux plus actuels. La proposition était donc alléchante, et l’affiche aguicheuse. Un brin trop d’ailleurs, car le titre promet une rencontre au sommet entre Poussin, Picasso et Bacon. Alors que, en réalité, le dialogue entre le peintre philosophe et les artistes du XXe siècle ne représente qu’un tiers du parcours. Par ailleurs, le public attiré par les noms de Picasso et Bacon sera sans doute déçu de ne pouvoir admirer qu’une œuvre de chacun d’entre eux. L’exposition cumule en effet trois propos différents : l’histoire de l’œuvre, la confrontation de Poussin avec des peintres de son temps sur le même thème et enfin sa fortune visuelle. Si la première partie est intéressante mais scolaire, la deuxième séquence est passionnante. Le rapprochement avec l’immense tableau de Guido Reni, avec qui Poussin avait tenté de rivaliser, est extrêmement efficace, tout comme celui avec la peinture de Cornelis Schut, exécutée pour le même commanditaire que Poussin et exposée initialement dans le même palais romain. Évidemment, il ne faut pas être grand clerc pour comprendre que la mention de ces artistes sur l’affiche a été jugée moins vendeuse que les monstres sacrés du XXe siècle. C’est bien dommage, parce que ce chapitre est assurément le plus réussi. Le dialogue avec les modernes est en effet moins enthousiasmant, car tous les artistes ne sont pas du même niveau. Soyons justes, cette section a pour mérite de dévoiler la persistance du motif poussinien et sa réactivation récurrente au gré des carnages. Elle offre aussi quelques moments de grâce, notamment avec Le Charnier de Picasso, et des dialogues probants, par exemple avec Lupertz ou Alberola. En revanche, quand la rencontre se résume à une citation littérale comme chez Cueco ou Buraglio, la magie n’opère pas. Si l’on peut discuter de la pertinence de ces propositions, on ne comprend en revanche absolument pas ce qui justifie l’intrusion du tableau de Vincent Corpet dans la galerie de peintures. Cette relecture kitch vert pétant n’est franchement pas du meilleur goût au milieu des trésors du musée. Ce tableau, tiré d’une série follement irrévérencieuse baptisée Fuck maîtres dénature inutilement cette salle dont le charme repose justement sur son accrochage historique.

« Le Massacre des Innocents. Poussin, Picasso, Bacon »,
Domaine de Chantilly, salle du Jeu de paume, Chantilly (60), www.domainedechantilly.com

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°705 du 1 octobre 2017, avec le titre suivant : Poussin, ses héritiers et ses pairs

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