Plongée dans l’univers roman

Par Sophie Flouquet · L'ŒIL

Le 1 mars 2005

Pour la première fois en France, le musée du Louvre propose un grand panorama de l’art roman tel qu’il s’est épanoui en France aux XIe et XIIe siècles. Les trois cents objets réunis à cette occasion témoignent de l’extraordinaire inventivité des ateliers régionaux. L’Œil vous propose de pénétrer dans cette France romane grâce à « sept clefs » : sept thèmes indispensables pour comprendre les enjeux de l’art roman.

Un royaume « provincial »
La France romane n’est pas une. Sur les ruines de l’Empire carolingien, mis à mal par les luttes successorales et les invasions normandes, hongroises et sarrasines, se dessine une carte composée d’une multitude de territoires. Chacun est gouverné par un seigneur local, selon les règles de la féodalité. En juin 987, à la mort de Louis V, c’est Hugues Capet, fondateur de la dynastie éponyme, qui est élu roi. Son pouvoir, qui ne s’exerce que sur la région parisienne et l’Orléanais, est encore faible, mais le premier capétien et ses successeurs – Robert II le Pieux (996-1031), Henri Ier (1031-1061), Philippe Ier (1060-1108) et Louis VI le Gros (1108-1137) – sauront jouer du système féodal pour accroître leur influence aux dépens du clergé et des féodaux. En 1152, le divorce du roi Louis VII et d’Aliénor précipite la jeune héritière de l’Aquitaine dans les bras d’Henri II Plantagenêt, détenteur de la Normandie, ouvrant la voie à un long conflit. Auparavant, vers 1140, un nouveau style – le gothique – faisait son apparition dans le chœur de l’abbaye de Saint-Denis. Il cohabitera encore pendant de longues années avec l’art roman.

Un art roman, des foyers multiples
Inventé au XIXe siècle par des antiquaires normands, le terme « roman » servait à l’origine à désigner l’architecture des XIe et XIIe siècles, alors considérée comme une « dégénérescence » des formes antiques. Pour ces érudits, l’art avait évolué sur le même mode que la langue latine, cédant la place aux déformations des langues vernaculaires romanes. Si l’usage de ce vocable s’est perpétué jusqu’à aujourd’hui, l’art roman recouvre pourtant des réalités régionales très diverses, de la France à l’Italie, en passant par l’Espagne, malgré l’existence de facteurs d’unité incontestables générés par les échanges économiques et monastiques. La France romane est ainsi riche de multiples foyers artistiques, actifs à proximité des grands centres ecclésiastiques. C’est ainsi qu’en Bourgogne, les liens de l’abbaye de Cluny avec l’Italie enrichissent les traditions locales des apports du classicisme transalpin, alors que les miniaturistes du Poitou sont encore influencés par le dynamisme, la nervosité et le graphisme de l’art carolingien. En bordure des Pyrénées, les chapiteaux de Saint-Michel-de-Cuxa évoquent les liens existants avec la Catalogne espagnole, où les formes abstraites de l’art mozarabe perdurent. ///

Le seigneur en son château
La désagrégation du pouvoir central au xe siècle va permettre la multiplication des comtés indépendants, eux-mêmes subdivisés en seigneuries, unités politiques et territoriales organisées autour du seigneur et de son château. Chargés de défendre le territoire, ces chefs locaux – que certains reliefs de pierre nous montrent en armure – se replient derrière leurs fortifications. De la simple motte castrale, modeste tour en bois bâtie sur un talus, comme l’illustre la maquette de la motte d’Olivet, au luxueux château des comtes de Flandres, l’architecture de défense se complexifie et intègre progressivement la fonction résidentielle. Une vie s’organise alors autour de ce centre de pouvoir, comme l’attestent les nombreux objets de la vie quotidienne exhumés lors des fouilles de Charavines, Andone, Le Plessis-Grimoux, Saint-Denis, ou Pineuilh. Armes, vaisselle, outils, jeux mais aussi précieux éléments de parure, viennent ainsi témoigner de l’existence d’un monde profane, quand l’art appartient presque exclusivement au domaine de la religion.

Dans le secret des scriptoria
L’époque romane est aussi celle du plein épanouissement des ordres religieux qui essaiment monastères et prieurés dans les zones les plus reculées. En milieu urbain, les chanoines, qui s’organisent en communautés similaires, animent la vie intellectuelle. C’est dans les scriptoria ou ateliers d’écriture de ces communautés que sont produits les précieux manuscrits qui permettent la diffusion d’une culture écrite. Dans la continuité de la tradition carolingienne, ces manuscrits demeurent le support de précieuses enluminures, qui viennent compléter et enrichir le texte liturgique. Des scènes religieuses se déploient ainsi sur des pleines pages, alors que dans les lettrines, la figuration s’assujettit à la « loi du cadre », faisant se contorsionner les personnages pour les adapter à la forme de la lettre. La juxtaposition de ces manuscrits dans l’exposition permet de mettre en valeur la coexistence de styles picturaux très différents. Le style linéaire et dynamique hérité de l’époque carolingienne cédera toutefois progressivement le pas à des compositions plus classiques, à l’ordonnance rigoureuse et aux figures modelées plus nettement.

Trésors d’églises
Les XIe et XIIe siècles constituent un apogée pour les arts somptuaires. Si les objets liturgiques se multiplient (calices, patènes…), le développement du culte des reliques et la multiplication des sanctuaires, jalonnant les routes de pèlerinage vers Saint-Jacques-de-Compostelle ou Jérusalem, ont pour conséquence une recherche de valorisation de ces reliques vénérées par les fidèles. Celles-ci sont déposées dans de précieux objets d’orfèvrerie, constituant par ailleurs une réserve monétaire. Les matériaux les plus précieux sont utilisés par les ateliers : or, émail, mais aussi pierres dures antiques, tels le porphyre ou le cristal de roche, que les orfèvres romans adaptent à un nouvel usage chrétien, comme l’illustrent les quelques pièces du trésor de Saint-Denis. Si les châsses adoptent souvent des formes architecturées, la tendance est aussi à l’évocation du contenu par la forme même de l’objet, d’où cette étonnante multiplication des chefs, bustes, ou mains reliquaires.

L’invention de l’émaillerie
Parmi l’ensemble de ces pièces orfévrées, une technique connaît alors un prodigieux succès : l’émail. Privilégié à Byzance, ce procédé est en effet porté à des développements subtils dans quelques centres artistiques. Le principal est Limoges, où l’abbaye clunisienne de Saint-Martial stimule fortement la demande locale. Les ateliers limousins mettent alors au point un nouveau procédé : l’émail champlevé sur cuivre doré, qui assurera le succès de l’« Œuvre de Limoges ». Celle-ci consiste à appliquer l’émail – une pâte vitreuse et colorée par des oxydes métalliques qui va subir une cuisson – dans des alvéoles creusées dans la masse du support métallique, plutôt qu’entre des cloisons rapportées, comme le voulait la technique dite du « cloisonné ».
Cette innovation va permettre notamment d’appliquer l’émail sur des supports variés : médaillons, coffrets, mais aussi figurines en ronde-bosse, comme en témoigne l’extraordinaire statuette d’ange provenant du trésor de l’abbaye de Grandmont, aux ailes délicatement émaillées.

Un livre de pierre
Autre art en pleine évolution : la sculpture qui envahit alors les édifices religieux dont elle souligne désormais les principales articulations. Les façades d’églises et leurs portails acquièrent ainsi une nouvelle plasticité par l’adjonction d’abondants reliefs de pierre, rigoureusement assujettis à leur cadre architectural. Par la clarté de leur iconographie, ils offrent au fidèle une lecture immédiate des scènes du Jugement dernier ou de l’Apocalypse, thèmes auparavant cantonnés à l’intérieur de l’église. Dans les sanctuaires ou les cloîtres des monastères, le chapiteau – lointain avatar de son modèle antique – réapparaît dans des formules toujours plus originales, mêlant l’élément végétal à des décors zoomorphes d’une grande inventivité. Le chapiteau est aussi conquis par la figure humaine, fortement stylisée – sans perdre en suggestivité – pour s’adapter à l’espace qui lui est imparti. Invention romane, le chapiteau « historié » permet d’illustrer des narrations complexes, mêlant de savantes allégories religieuses à la trivialité et au pittoresque des scènes de la vie quotidienne.

L'exposition

« La France Romane. Au temps des premiers capétiens. 987-1152 » se tient du 10 mars au 6 juin, tous les jours sauf le mardi, de 9 h à 17 h 30, et jusqu’à 21 h 30 mercredi et vendredi. Tarifs : 8,5 euros. PARIS, musée du Louvre, Ier, tél. 1 40 20 53 17, www.louvre.fr

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°567 du 1 mars 2005, avec le titre suivant : Plongée dans l’univers roman

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