Mercredi 17 octobre 2018

Pierre Paulin de courbes et de jersey

L'ŒIL

Le 1 décembre 2000 - 1896 mots

Né en 1927, Pierre Paulin est sans doute l’un des créateurs français contemporains ayant le plus marqué son époque dans le domaine de l’objet et du mobilier. Dans les années 60, ses poufs recouverts de jersey élastique ou ses canapés à la ligne serpentine envahissent l’ORTF, le Louvre ou l’Élysée. L’Institut français de Rabat célèbre ce grand designer.

Pierre Paulin, un nom qui est sur toutes les lèvres des collectionneurs de design et dont la cote a triplé en dix ans, un nom très estimé, parfois vénéré par les jeunes designers. Mais Paulin reste une énigme. Il est sans nul doute le designer français le plus important de l’après-guerre aux années 80. Il reste pourtant peu connu du grand public, peu célébré par les institutions. Sans doute sa renommée a-t-elle souffert de quelques malentendus. S’il est tellement à la mode aujourd’hui c’est en tant que précurseur et créateur du design des années Pop, moment historique qu’il incarna à merveille. D’ailleurs l’édition de ses best-sellers des années 60 chez Artifort n’a jamais cessé. Signe des temps, aujourd’hui on en réédite encore. Il est, avec Verner Panton (L’Œil n°509), celui qui fait le plus décoller ces années là. Or le mystère demeure. Pourquoi certains Français l’ont-ils un temps boudé ? Pour son franc parler, ses impatiences dues à sa légendaire exigence ? Pour son scepticisme face au manque de curiosité et d’engagement de l’industrie française devant un nouveau monde du design qu’elle ne comprend pas, dans lequel elle ne s’investit pas assez, restant ainsi à la traîne ? Ce qui expliquerait que Paulin, homme de rigueur avant tout, se soit tourné vers des propositions étrangères (Thonet était autrichien et Artifort une firme hollandaise alors en pleine expansion). Ou est-ce tout simplement parce que Paulin a évolué de façon originale, qu’il s’est intéressé de près à l’architecture intérieure et que, dans les années 70, il s’est tourné vers le Mobilier National, garantie certaine de qualité et a été choisi par Georges Pompidou pour refaire le salon et la salle à manger de l’Élysée ? Le novateur irrévérencieux, promoteur d’une nouvelle façon de vivre peu conventionnelle, se serait-il alors assagi ? Une hypothèse absurde, puisque Paulin, une fois de plus, se montre là en plein dans l’air de son temps et d’une sensualité renouvelée qui a sans doute fait peur au successeur de Pompidou, Giscard d’Estaing, qui s’est empressé de reléguer tout son mobilier à la cave. Preuve que Paulin était encore un libre penseur dérangeant. Ou encore, aurait-on eu du mal à le suivre lorsque dans les années 80 il semble virer de bord ? Lui qui ne jurait que par le design industriel, le voilà imaginant une collection intimiste de meubles en bois d’amarante, précieuse et inattendue, restée absolument incomprise encore aujourd’hui. Certes Paulin n’était pas du genre « bon communicant ». Claquer la porte de son agence et se retirer au fin fond des Cévennes, avec un panache un brin arrogant, n’a pas dû arranger les choses. Mais Dieu merci le talent triomphe toujours du temps.

Une sensualité flamboyante
Paulin passe une enfance austère et puritaine, et une adolescence rythmée par l’Occupation, dont les souvenirs le hantent encore. Il gardera à jamais le goût de la rigueur mais compensera la sévérité par une sensualité flamboyante qui marque toutes les formes de son mobilier. Sans doute a-t-il hérité des gènes de son grand-oncle suisse Balthazar Stoll qui était statuaire, ou de son oncle Georges Paulin, designer de voitures dont une fort belle Bentley Streamline... Tout ceci le conduit à l’école Camondo où il apprend ce que signifie dessiner en trois dimensions. Et où son professeur Maxime Old (L’Œil n°516), avec beaucoup de flair, lui conseille d’aller plutôt voir du côté de l’agence de Marcel Gascoin, où l’on respire un air nettement plus moderne. Avec ses camarades Michel Mortier, Pierre Guariche et Joseph-André Motte, il découvre le mobilier scandinave des années 50 dont la sobriété et la fonctionnalité le séduisent. Ses premiers meubles présentés en 1953 au Foyer d’aujourd’hui du Salon des Arts ménagers en sont la démonstration et le font remarquer, notamment par l’éditeur Thonet pour lequel il va faire des sièges jusqu’en 1958. Mais l’influence cette fois-ci est plus moderniste et plus américaine. Paulin n’a jamais caché son immense admiration pour Charles Eames auquel il emprunte le système du monocoque moulé sur piétement en acier, ni son amour pour George Nelson et toute l’équipe de Knoll et de Herman Miller. Nelson, dont il apprécie le zeste de poésie que les autres n’ont pas forcément, lui inspire son fauteuil Tulipe édité par Artifort en 1965, hommage à la chaise DAA faite par l’Américain en 1956 pour Herman Miller. Paulin revendique ses influences sans jamais les cacher. C’est ainsi que l’on retrouve la touche du Japonais Sori Yanagi et de son tabouret à ailerons Butterfly de 1956 dans le propre repose-pied de Paulin allant avec son admirable Ribbon Chair pour lequel il obtient le prix du Chicago Design Award. L’ironie voudra que Paulin influence nombre de ses contemporains, une influence frisant parfois le plagiat... Dans les années 50 toujours, il signe l’un de ses plus beaux fauteuils, devenu presque mythique aujourd’hui, édité par T.V., fait d’un anneau de cuir tendu, sorte de sacoche au fond troué, suspendue à une structure en tige d’acier. Une merveille d’équilibre, ancêtre des deux autres fauteuils en cuir qu’il éditera chez Artifort dans les années 60. C’est en rencontrant Harry Wagemans qui dirige à Maastricht la firme Artifort, vieille entreprise de mobilier au savoir-faire irréprochable, que Paulin entre vraiment dans la danse. Il a enfin les moyens de ses ambitions. Il va décliner sur tous les tons, toutes les rondeurs et toutes les ondulations possibles des sièges où l’on peut se lover comme dans un cocon et dont l’impact visuel est immédiat. S’asseoir dans du moelleux, s’étirer dans un confort ludique. La forme de base est obtenue soit à partir d’une coque en bois comprimée sous haute pression, soit par une armature métallique enrobée de mousse. Mais dans les deux cas, toujours garnie d’une housse élastique pour éviter les plis. Bref Paulin habille ses sièges en formes d’œufs, de champignons, de tranches d’orange, de pétales, de rubans pliés, de langues, de pastilles, de vagues, de dunes ondulant à l’infini... comme on habille alors les pin-up des Sixties en jersey moulant de toutes les couleurs. Sexy, joyeux, pétillants, réalisés en très grande série, ils se vendent comme des petits pains ! Il fera un tabac avec les mêmes ingrédients pour son canapé serpent sans fin Amphys (trois longues bandes de mousse de polyester comme des boudins, recouvertes de tissu élastique sur une structure de métal articulée) édité par Mobilier International, que l’on retrouvera en bleu/blanc/rouge en 1970 à l’Exposition Universelle d’Osaka et, tout rouge légèrement luciférien dans le hall de l’hôtel Nikko à Paris en 1975. L’idée du canapé infini était bien sûr dans l’air du temps et Cini Boeri avait signé en 1970 son Serpentone, serpent géant qui meublait toute la pièce.

Le plastique, c’est lisse, ça glisse, c’est beau
Paulin n’aime pas trop l’adage de Topor vantant le plastique : « c’est lisse, ça glisse, c’est beau. » Sauf pour quelques modèles comme la Table basse brillante 877 de Artifort, il ne met pas en évidence la matière plastique elle-même. Il préfère souvent la recouvrir de tissu pour rendre la forme plus moelleuse. Innovant tout en humant son époque, moderniste joyeux, refusant l’effet facile mais aimant faire de l’effet, rationnel viscéral mais organique convaincu, il met en scène le corps peut-être à son corps défendant. Il dit avec une certaine coquetterie inconsciente : « Le meuble doit être d’abord utile à celui qui s’en sert et confortable. S’il y a de la poésie, c’est tant mieux... mais c’est en plus. » De la poésie, curieusement, il y en a toujours. Son mobilier est avant tout vivant, souple, machine à rêve. Quoi de plus poétique d’ailleurs que l’aménagement pour la bibliothèque, le fumoir et le salon des Pompidou à l’Élysée ? L’époque a changé, les couleurs sont moins flashy, le goût est au blanc et noir à la Andrée Putman, au marron et au beige. Claude Pompidou choisira le beige, mais Paulin fera une symphonie en beurre frais, crème et chocolat. En cristal, en aluminium argenté, pour un écrin tapissé de peau et de moquette. Une sorte de grotte précieuse et silencieuse mais aussi monacale et apaisante, aux voûtes nervurées, au piètement de table en rosace, aux appliques en boule. Vision dépaysante et futuriste, exaltation de la sphère, du cercle, de l’ovale, de l’arrondi... bref un certain sens de la volupté. Paulin est très doué pour les aménagements intérieurs, car, comme son ami Panton, il recrée à chaque fois un véritable univers, se servant énormément des plafonds. Plafonds toujours maquillés d’un simple vélum, de stalactites en jersey, d’alvéoles, de palmiers déployés, de tentes d’où tombent parfois très bas des gerbes qui sont en réalité des bouquets de lampes. Pour moduler l’espace, il lui arrive aussi de transformer les murs en rideaux-écrans, comme avec le tissage magnifique de Geneviève Dupeux pour la chambre conçue pour Roche et Bobois en 1965. Paulin aime masquer, surtout de manière lumineuse. Masquer la forme du meuble, masquer murs et plafonds, masquer la lumière, pour mieux les rehausser. Il a même masqué de verre transparent les vitrines du magasin Roche et Bobois, boulevard Saint-Germain. Un emballage de cristal en quelque sorte, d’ailleurs toujours en place.

L’utile pour le plus grand nombre
Avec le temps Paulin est toujours plus sensible aux formes et au travail précis et rigoureux du Mobilier National. Soutenu par son administrateur Jean Coural, il se dirige de plus en plus vers la pièce unique, lui qui a tant œuvré pour les collectivités et « l’utile pour le plus grand nombre ». À peine arrivé à l’Élysée, François Mitterrand lui demande de refaire le bureau présidentiel, dans une harmonie bleue. Le bureau très sobre est bordé d’un liseré rouge très raffiné. Le fauteuil au dos en prismes cannés à cinq pieds fait étrangement songer à Frank Llyod Wright. Paulin complique ses formes dans un jeu subtil et l’on sent pointer mille références à une ébénisterie traditionnelle. Souvenir de l’antique avec son siège curule, du néogothique avec sa table cathédrale, de la Chine avec ses fauteuils marquetés à palmettes. Est-ce simplement de la nostalgie, une envie urgente de se servir des bois précieux, de prendre plaisir à leur assemblage délicat ? Ce refus du modernisme, ce retour à la complexité, à la tentation de la pièce unique et à une certaine manière, que plus tard on appellera post-modernisme ou nomadisme avec Memphis, Paulin l’a pour ainsi dire devancé. Son secrétaire en laque et amarante ou son bonheur du jour n’annoncent-ils pas le travail de Sylvain Dubuisson ? Si c’est le Paulin Pop que l’on glorifie aujourd’hui c’est parce qu’en ce début de nouveau millénaire on a la nostalgie d’une époque joyeuse, sans complexe, exubérante, insouciante et proche de la nature avec ses formes organiques. Personne ne sait encore comment le temps jugera la dernière période de Paulin, apparemment plus conformiste, mais tendant toujours vers une technologie de la perfection. Comme tout grand créateur, Paulin a eu plusieurs périodes, ce qui le rend inclassable.

- RABAT, Institut français, galerie Bab El Kébir, jusqu’au 13 décembre. Cette rétrospective itinérante ira ensuite à la Biennale du design de Barcelone en mai 2001, puis au Japon.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°522 du 1 décembre 2000, avec le titre suivant : Pierre Paulin de courbes et de jersey

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