Art moderne

Lens (62)

Picasso et le Louvre : je t’aime, moi non plus

Louvre-Lens - Jusqu’au 31 janvier 2022

Par Isabelle Manca-Kunert · L'ŒIL

Le 23 novembre 2021 - 479 mots

Riche et passionnante, l’exposition « Les Louvre de Picasso » raconte les relations artistiques et humaines entre le génial artiste et le plus grand musée du monde.

Encore Picasso ! On entend déjà les détracteurs des expositions consacrées au maître vitupérer contre une énième monographie prétendument sans contenu scientifique. Que nenni ! Le Louvre-Lens démontre avec talent qu’il reste encore beaucoup à dire sur « l’ogre », grâce à une proposition très inventive. L’établissement relit en effet la carrière fleuve de l’Espagnol à l’aune de ses relations aussi tumultueuses que fécondes avec le Louvre. Référence absolue, le « musée universel » a évidemment fasciné des générations d’artistes, mais aucun sans doute n’a nourri envers l’institution des sentiments aussi profonds, contrastés, durables et… réciproques. Pendant près de soixante-dix ans, ces deux géants se sont ainsi alternativement aimés, admirés, agacés, fâchés, puis réconciliés. Avant même de s’installer à Paris, le jeune artiste écume ses galeries à chacun de ses passages dans la capitale. En 1900, il vient pour l’Exposition universelle, mais ses pas le portent irrésistiblement vers l’ancien palais des rois de France. « Picasso fréquentait de préférence les salles du rez-de-chaussée », nous apprend son ami l’écrivain italien Ardengo Soffici. « Rôdant comme un chien de chasse en quête de gibier parmi les antiquités égyptiennes et phéniciennes, les sphinx, les idoles en basalte, les papyrus et les sarcophages peints de couleurs vives. » Ces visites au Louvre ne s’arrêteront jamais et l’artiste y puisera des ressources intarissables, de visu, mais aussi par le biais des innombrables cartes postales qu’il accumule. De ses premières armes jusqu’au crépuscule de sa carrière il se nourrit des œuvres conservées dans tous les départements du Louvre. L’exposition traque ces transferts artistiques, des plus littéraux aux plus subtils. À côté des citations directes de Poussin, Le Nain, Ingres ou encore Manet et Boucher, on identifie ainsi une nuée d’œuvres tributaires de réminiscences plus ou moins conscientes. L’exposition s’aventure dans la génétique des œuvres et multiplie les hypothèses séduisantes et inattendues. Ici, un Portrait de Jacqueline est, par exemple, rapproché d’une peinture du Fayoum ; là, une urne étrusque est mise en relation avec La Source, tandis que, plus loin, une Arabesque dialogue de manière très naturelle avec une frise cunéiforme. Fruit d’une minutieuse enquête, ces rapprochements font mouche et suscitent l’émerveillement autant que la surprise. Et le public n’est pas au bout de ses surprises, car il découvre, dans le second volet de ce projet bicéphale, les relations humaines de l’artiste avec l’institution. Les rencontres au sommet, à commencer par l’immense rétrospective organisée en 1971 dans la Grande Galerie, mais aussi les rendez-vous manqués, à l’image des acquisitions avortées. Le parcours dévoile aussi sa brouille avec les conservateurs lorsqu’il apprend que le musée commande un décor à Braque, mais le snobe encore une fois. Il revient enfin sur la romanesque histoire des statuettes ibériques, pour lesquelles Picasso a été accusé, puis blanchi, de complicité de vol.

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°749 du 1 décembre 2021, avec le titre suivant : Picasso et le Louvre : je t’aime, moi non plus

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