Peggy, collectionneuse d’artistes

L'ŒIL

Le 1 octobre 1998

Cette année, Peggy Guggenheim (1898-1979) aurait eu cent ans. Pour fêter dignement cet anniversaire la Fondation Guggenheim à Venise organise une exposition-souvenir réunissant de nombreux documents d'archives inédits. En particulier les livres d'or signés par les artistes invités au Palazzo Venier, le palais que « la dernière dogaresse » habita de 1948 à sa mort.

Le 20 octobre 1942, alors que la guerre fait rage en Europe, Peggy Guggenheim inaugure à New York sa galerie Art of this century, située sur la 57e rue. Elle revient d'Europe en conquérante, traînant à sa suite Max Ernst, André Breton et beaucoup d'autres. Longiligne et élégante dans son fourreau blanc, elle porte comme toujours d‘extraordinaires boucles d‘oreilles mais qui, cette fois-ci, revêtent une importance particulière : « À mes oreilles pendaient une boucle créée par Tanguy et une autre par Calder, pour manifester mon impartialité entre le surréalisme et l‘art abstrait. » Elle charge Frederick Kiesler, l‘architecte le plus novateur de son temps quoique méconnu, de concevoir l‘intérieur de la galerie. La presse, encore peu habituée à l‘art contemporain d‘avant-garde et encore moins au surréalisme qu‘elle découvre, crie au scandale et parle même d‘une ambiance de foire, à la Coney Island... « La publicité que nous en retirâmes fut sans précédent... Certes la méthode révolutionnaire de Kiesler pour exposer les tableaux ne fit pas l‘unanimité, mais l‘étonnement qu‘elle suscita suffit à amener chaque jour dans la galerie une centaine de visiteurs. » La grande collectionneuse voyait enfin son heure de gloire arriver. Séparée en deux, la galerie présentait dans une aile sa collection permanente, engrangée principalement en France et en Angleterre depuis les années vingt jusqu‘aux années de guerre : entre autres des Arp, Mondrian, Picasso, Ozenfant, Pevsner, Malevitch, Brancusi, Kandinsky, Klee, Picabia, Juan Gris, Léger, Lipchitz, Laurens, Giacometti, Moore, Delaunay, Man Ray et, parmi les innombrables surréalistes, citons Max Ernst, De Chirico, Tanguy, Dalí, Magritte, Brauner...  Deux rideaux outremer, drapés avec élégance à la manière d‘une tente de cirque, délimitaient la salle où les tableaux pendaient, fixés à des cordes. Dans la galerie, quatre-vingt-dix personnes disposaient, pour s‘asseoir, de petites chaises pliantes du même bleu que les murs. Le sol était turquoise. Une autre partie bénéficiait d‘une lumière du jour tamisée et les toiles, cette fois-ci encadrées, étaient accrochées sur des murs blancs. C‘était l‘espace réservé aux expositions, différentes chaque mois. Ainsi au début, après Max Ernst, se succédèrent les objets de Joseph Cornell et la célèbre Valise de Marcel Duchamp : petit bagage en peau de porc qu‘il avait imaginé pour contenir des reproductions de ses œuvres.

Des boucles d‘oreilles aux terriers de Lhassa
Peggy Guggenheim est collectionneuse dans l‘âme. Cela va des boucles d‘oreilles aux lunettes, aux terriers de Lhassa, aux palaces et aux voitures, aux artistes et aux amants. Est-ce pour combler un vide né de la longue enfance ennuyeuse de cette petite fille trop riche au minois intelligent et triste, ballottée de nurses en gouvernantes dans de trop vastes demeures trop silencieuses ? Est-ce parce que, très jeune, elle est frappée de plein fouet, et plusieurs fois, par la mort des seules personnes aimées ? Petite fille, elle perd tragiquement son père, grand séducteur fitzgeraldien, qui périt en héros sur le Titanic. « Je ne m‘en suis jamais remise car j‘ai le sentiment d‘avoir depuis lors recherché constamment un père. » Elle sera pire que lui, une vraie dévoreuse d‘hommes, collectionnant maris, amants, passades d‘une nuit, gigolos, sans havre et sans repos jusqu‘à ce qu‘enfin, âgée et tapie au fond de son palais vénitien, elle se contente de dévorer des yeux ses tableaux accumulés là comme des trésors de guerre, dont elle peut se repaître avec orgueil. Peggy n‘aime pas particulièrement les femmes. Or elle perd les deux seules femmes qu‘elle aime : sa sœur Benita, morte en couches, et sa fille Pegeen, dans un hypothétique suicide jamais élucidé. Les autres ne lui importent que dans la mesure où elles sont d‘utiles ou d‘agréables compagnes, de préférence intelligentes comme elle : ainsi de l‘étonnante poétesse américaine Djurna Barnes ou de Nellie van Doesburg, la veuve de Theo van Doesburg, l‘artiste coéditeur avec Mondrian de la revue De Stijl, qui lui prodiguera maints conseils pour sa collection et l‘aidera à la cacher, pendant l‘Occupation, au musée de Grenoble. Sinon elle ne mâche pas ses mots : « Je n‘aime pas beaucoup les femmes et, faute d‘hommes, je préfère la compagnie des homosexuels. Les femmes sont assommantes. » En fait Peggy a la force de caractère d‘un homme, l‘aisance, le culot et l‘assurance de ceux qui sont nés coiffés. Sa seule terreur est l‘ennui. Sa seule faiblesse, la solitude. Elle mène son monde avec une autorité innée, sans beaucoup parler car elle préfère écouter, décoche des piques dont l‘extrême franchise blesse, apprécie la simplicité et ne se montre jamais avare de générosité. Naturellement elle n‘apprécie guère les autres femmes fortes et excentriques comme elle. Cérébrales ou originales, elles lui font de l‘ombre. De Gala Dalí, elle écrit : « Bien qu‘elle fut jolie, elle était trop sophistiquée pour être sympathique. » Elle haïssait Anaïs Nin, autre mangeuse d‘hommes qu‘elle jugeait stupide et ridiculisait Dorothea Tanning, « jolie fille du Middle West aussi prétentieuse que fatigante », parce qu‘elle lui avait volé Max Ernst.

La course aux chimères
Anorexique à vingt ans, rien ne peut plus la rassasier. Elle passera sa vie à courir sans fin derrière des chimères et à tout collectionner frénétiquement pour se donner l‘impression de posséder enfin quelque chose que les autres n‘auraient pas. Cette faim vorace à l‘insatisfaction boulimique ne se calmera qu‘avec la découverte de l‘art qui lui est contemporain mais surtout de ses protagonistes, les artistes. En les aimant, en les encourageant, en leur achetant des œuvres, en les exposant, en aidant à leur notoriété, elle aura le sentiment d‘être utile. Ce sentiment d‘être nécessaire l‘apaisait. Par ailleurs la « collectionnite » aiguë est malheureusement aussi une obsession, une forme paranoïaque de se satisfaire vite et brièvement. Ce qui explique comment toute sa vie elle a eu la bougeotte, bien avant de se retirer à Venise en « prisonnière consentante ». Elle enchaîne voyages sur voyages comme on enfile des perles. De même qu‘elle couche comme on se saoule, elle fait de sa vie un continuel déplacement, avalant les kilomètres pour mieux se griser, ne s‘arrêtant que pour des séjours épiques ponctués de scandales et d‘extravagances, mais finissant toujours par faire du sur place entre le Plaza et le Ritz, le Lutétia et le Crillon, Saint-Moritz et Capri, Font-Romeu et Saint-Raphaël... Elle ne collectionne pas que les hôtels ou les virées en Hispano, elle aime aussi collectionner les maisons qui lui donnent, à elle la nomade, l‘éphémère sensation de pouvoir se fixer. Il y a ainsi la maison de Pramousquier sur la Côte d‘Azur, puis à Paris la maison que Braque s‘était faite construire près du parc Montsouris ; puis, en Angleterre, Hayford Hall avec ses jardins à moitié cultivés où elle vécut avec John Holms, le seul homme qu‘elle aima peut-être vraiment. Plus tard encore le très élisabéthain « cottage de l‘If » au milieu des collines et des bruyères où elle dévora tout Henry James. Sa plus célèbre demeure reste la dernière, le mythique Palazzo Venier dei Leoni, long bâtiment de marbre blanc inachevé, sur le Grand Canal, orné de grandes têtes de lions, et qui avait été précédemment habité par une autre excentrique, muse du poète Gabriele d‘Annunzio : la marquise Casati aux grands yeux noirs hypnotiques noyés de khôl.

Une parente sans le sou
Jeune femme riche et complexée, elle s‘est trouvée projetée dans la vie de bohème parisienne des années vingt par son premier mari, l‘artiste dada, Laurence Vail : « Il cherchait à accentuer mon complexe d‘infériorité en clamant que j‘avais de la chance d‘être acceptée dans son milieu et que, mon argent étant mon seul atout, je devais le distribuer aux brillants artistes que je rencontrais et qui daignaient me permettre de les fréquenter. » Peggy Guggenheim, bien que très riche, n‘était pas non plus la milliardaire aux ressources illimitées que l‘on a souvent voulu dépeindre. Sa famille, issue d‘émigrés suisses-allemands, s‘était enrichie très rapidement. Au début de la Première Guerre mondiale, les Guggenheim possédaient jusqu‘à 80 % de l‘argent, du cuivre et du plomb extraits dans le monde. Le « hic » pour Peggy sera que son père adoré avait abandonné en 1901, dans un grand geste spectaculaire la gestion des affaires familiales. Résultat, après sa mort, tout aussi spectaculaire, Peggy fut écartée de l‘accroissement des immenses richesses de sa famille et ne disposa plus que de son héritage. Elle dut ainsi toujours calculer : « Je me sentis une parente sans le sou, très humiliée d‘être inférieure aux autres membres de ma famille... Je fus atteinte d‘un complexe :  celui de n‘être plus une « vraie » Guggenheim. » Ce complexe explique sans doute son besoin frénétique d‘être célèbre, et de vouloir inconsciemment entrer en compétition avec son oncle Solomon. Il avait le plus beau musée d‘art abstrait à New York, construit par Frank Lloyd Wright... Qu‘à cela ne tienne, elle aurait modestement le plus beau musée d‘art moderne de Venise, et peut-être même de l‘Italie d‘après-guerre. Suivant les conseils de son premier mari, elle avait commencé par fréquenter les surréalistes jusqu‘à mettre en pratique, dans sa vie même, leur principe de liberté – ce que eux-mêmes ne faisaient pas tous, notamment celui qui la prônait le plus, le prude André Breton. Leur slogan étant « À bas l‘ordre bourgeois », elle se libérera, à la lettre, de tout ce qui leur faisait horreur : le conformisme et la répression sociale, politique, psychologique et sexuelle. Ce qui lui fait dire en 1976 dans un article : « J‘ai été une femme originale, libérée de tout, je faisais tout, j‘essayais tout ;  j‘ai été totalement libre financièrement, émotionnellement, intellectuellement, sexuellement. » Pendant la seule année de 1937, elle fut la maîtresse non seulement de Samuel Beckett mais aussi du peintre Yves Tanguy, du poète surréaliste belge Mesens, et enfin de Roland Penrose, autre grand découvreur de talents.
Marcel Duchamp reste le personnage clef de sa réussite, l‘ami, l‘amant, le conseiller qui l‘aida le plus à réaliser son rêve de construire une collection différente de celle des autres. Avec son franc-parler habituel, Peggy Guggenheim sait aussi être modeste, droite et reconnaissante. Elle avoue : « À cette époque, j‘étais incapable de reconnaître quoi que ce soit en art. Marcel essaya de m‘éduquer et j‘ignore ce que je serais devenue sans lui. En premier lieu, il m‘apprit la différence entre l‘art abstrait et le surréalisme, enfin il me présenta beaucoup d‘artistes. Ils l‘adoraient et me reçurent fort bien. Je dois le remercier pour m‘avoir introduite dans le monde de l‘art moderne. »

Peggy galeriste

Conseillée par Marcel Duchamp, Peggy Guggenheim ouvre sa première galerie, Guggenheim Jeune, à Londres en janvier 1938, avec les dessins et décors de Jean Cocteau pour sa pièce Les Compagnons de la table ronde. L‘exposition suivante est consacrée à Kandinsky qui n‘avait encore jamais exposé en Angleterre. Suivent Arp, Brancusi, Pevsner, Tanguy. Déçue par le gouffre financier que représente sa galerie, elle a l‘idée d‘ouvrir, dès 1939 un musée d‘art contemporain, demandant à Herbert Read d‘en être le directeur. Malheureusement il ne verra pas le jour à cause de la guerre. « À Paris, pendant la drôle de guerre, à peine découragée, elle continua d‘augmenter sa collection, achetant une œuvre d‘art par jour » rappelle Alfred Barr Jr. Cette collection est rapatriée à New York en 1941. En 1942, elle ouvre une nouvelle galerie, Art of this century, où alternent expositions d‘art abstrait et surréaliste. Elle y expose aussi des inconnus nommés Pollock, Rothko, Still, Baziotes, Motherwell... De 1943 à 1948, Peggy Guggenheim verse une somme mensuelle à Pollock pour l'aider. Elle retourne en Europe en 1947, expose sa collection dans un pavillon entier à la Biennale de Venise où elle présente pour la première fois en Europe Gorky, Pollock et Rothko.

VENISE, Peggy Guggenheim Collection, 13 octobre-10 janvier.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°500 du 1 octobre 1998, avec le titre suivant : Peggy, collectionneuse d’artistes

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