Westminster au chevet de son retable

Une intervention estimée à 250 000 livres

Par Martin Bailey · Le Journal des Arts

Le 1 novembre 1996 - 736 mots

\"Gravement endom­magé\", le retable de West­minster, l’une des plus anciennes peintures à l’huile au monde (vers 1270), doit être restauré de toute urgence. L’ab­baye de Westminster es­saie de réunir les 250 000 livres (2 millions de francs) nécessaires à ces travaux, qui devraient commencer début 1997 au Hamilton Kerr Institute de Cambridge.

LONDRES (de notre correspondant). Peint sur un panneau de chêne vers 1270, le retable de Westminster prouve à quel point l’art anglais du Moyen Âge était en avance sur son temps. La richesse de la décoration de son cadre – en particulier le travail du verre – n’a pas d’équivalent parmi les panneaux de tables d’autel exécutés alors en Europe. De plus, un examen récent a révélé que le retable a été peint à l’huile de lin sur plâtre, et non pas à la tempera comme on le croyait auparavant. Il s’agit donc de l’une des plus anciennes peintures à l’huile réalisées en Europe, à l’image des deux petits panneaux récemment découverts dans un grenier de Bristol, provenant du plafond de la chambre peinte du palais de Westminster et datés de 1264 (lire le JdA n° 12 et 14, mars et mai 1995).
Selon l’Hamilton Kerr Institute, le retable témoigne d’un certain nombre d’innovations techniques qui anticipent sur le travail des peintres siennois au début du XIVe siècle. L’artiste anonyme du retable de Westminster était non seulement en avance sur Duccio, il était aussi "un précurseur des méthodes utilisées plus tard par les peintres flamands".

D’une longueur de 3,35 m, ce retable a sans doute été commandé par le roi pour être exposé au-dessus du grand autel de l’abbaye. Il représente le Christ, la Vierge Marie et saint Jean Baptiste, entourés de part et d’autre par quatre médaillons illustrés de scènes de l’Évangile. Saint Pierre apparaît à gauche et un autre saint, à droite (sans doute saint Paul), a presque disparu. Déposé de l’autel au XVIe siècle, le retable a par la suite été utilisé comme couvercle d’un coffre où étaient conservées des effigies funéraires en cire et, de ce fait, gravement endommagé. Le panneau de chêne n’a été récupéré qu’en 1827 pour être de nouveau exposé.

L’Hamilton Kerr Institute qualifie d’alarmant son état actuel. Le fond de plâtre est fragile et brisé en morceaux par endroits ; l’ornementation en verre se détache ; la couche picturale est menacée tout à la fois par l’état de son support et par le vernis à la colle dont elle a été recouverte au XIXe siècle. La comparaison du retable avec des photographies prises en 1897 révèlent une inquiétante perte de matière en l’espace d’une centaine d’années.

Retour en l’an 2000
"Un important travail de restauration s’impose", affirme Ian McClure, directeur de l’Hamilton Kerr Institute. Le coût total de l’opération est évalué à 250 000 livres (2 millions de francs). Le Getty Grant Program s’est engagé à hauteur de 100 000 livres (800 000 francs), et une demande de subvention a été déposée auprès de l’Heritage Lottery Fund. Après avoir espéré conserver le retable à l’abbaye, il vient d’être décidé qu’il valait mieux le transporter à Cambridge, dans les bâtiments de l’Institut, où il sera conservé dans une pièce climatisée.

La restauration devrait durer trois ans. Les ornements de verre seront restaurés. Le panneau en chêne fera l’objet d’un examen approfondi pour contrôler le gauchissement du bois et l’action des parasites. Le fond de plâtre sera consolidé à l’aide de gélatine ou de colle de poisson, ou bien, si ces techniques se révèlent inadéquates, à l’aide d’adhésifs synthétiques. Mais le plus difficile sera d’enlever la couche de vernis à la colle, devenue aujourd’hui très cassante. Des essais de décapage seront tout d’abord effectués à l’aide d’un gel, mais si celui-ci attaque trop le fond de plâtre, un nettoyage mécanique lui sera préféré. Les retouches seront limitées aux légers manques, en utilisant les photographies de 1897 comme guide. Ces interventions ne seront entreprises qu’avec l’accord de l’équipe de conseillers que l’abbaye de Westminster a nommés pour surveiller la restauration. Celle-ci devrait permettre en outre de préciser la date d’exécution de l’œuvre, comprise entre 1260 et 1290. Le dos du panneau n’a pu être examiné depuis qu’il a été installé dans le déambulatoire sud, en 1902, mais il sera possible de procéder à un examen dendrochronologique à Cambridge. Lorsque le retable de Westminster reviendra à l’abbaye, probablement en l’an 2000, il serait souhaitable qu’une salle soit spécialement créée pour l’abriter.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°30 du 1 novembre 1996, avec le titre suivant : Westminster au chevet de son retable

Tous les articles dans Patrimoine

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque