Mercredi 20 novembre 2019

Visiter Bruxelles, ville Art déco

Par Virginie Duchesne · L'ŒIL

Le 22 novembre 2013 - 1323 mots

On sait la capitale de la Belgique lieu de naissance de l’Art nouveau. On sait moins, en revanche, que Bruxelles possède quelques bijoux splendides d’architecture Art déco construits dans les années 1920 et 1930. À l’occasion de l’exposition « 1925, quand l’Art déco séduit le monde » à Paris, visite de la ville.

En finir avec le « macaroni épileptique ». Au lendemain de la Première Guerre mondiale et de ses ravages, l’Art nouveau que la capitale belge a vu naître semble dépassé. Ses motifs végétaux et floraux, ses lignes sinueuses et le fameux « coup de fouet », ses courbes et ses arabesques qui avaient envahi à la fin du XIXe siècle les façades de maisons et le mobilier jusqu’aux bijoux sont devenus le symbole d’une folie aristocratique désormais révolue. Le style « nouille », ainsi qualifié en France, disparaît au profit de l’Art déco, esthétique prompte à incarner les nouvelles valeurs portées par le progrès industriel, la vitesse des moyens de transport, de communication et des sports mécaniques à travers ses lignes droites, stylisées et épurées. La période est à la reconstruction et ce style devient dans les années 1920 et 1930 un symbole d’élitisme et de raffinement pour une nouvelle bourgeoisie d’industriels et d’entrepreneurs en quête de reconnaissance et de visibilité dont la fortune ne fut pas tout à fait entamée par la guerre.

Luxe, calme et raffinement
Ainsi l’esthétique Art déco se décline volontiers dans les quartiers les plus chics de Bruxelles comme celui d’Ixelles où est érigé en 1928 le Palais de la Folle Chanson, sis sur l’avenue du même nom, par Antoine Courtens. Élève de Victor Horta (qui abandonna l’Art nouveau en 1918 après son séjour outre-Atlantique et la découverte de l’architecture de Frank Lloyd Wright), Courtens édifia cet immeuble d’habitation de luxe auquel la bourgeoisie bruxelloise, habituée aux maisons, doit prendre goût au lendemain de la guerre, faute de logements, et encouragée par la nouvelle législation sur la copropriété. Outre ses lignes droites et sa rotonde sommitale géométrique en forme d’étoile, le style Art déco se définit ici par le choix de matériaux luxueux dans l’aménagement intérieur comme le pavement en polychromie de marbres du hall d’entrée.

Au sud de ce quartier central, le long de l’avenue Franklin-Roosevelt, sorte d’avenue Foch bruxelloise longeant le bois de la Cambre, de riches industriels se font construire des villas grandioses en faisant appel à des architectes européens. C’est le cas de la villa Empain, bien connue des Belges pour avoir été le siège de RTL Télévision pendant les années 1980. Quand Louis Empain fait appel au début des années 1930 à l’architecte suisse Michel Polak qui venait d’achever le Résidence Palace, immense paquebot d’appartements de luxe devenu le siège du Conseil européen, il n’a que 23 ans. Il est l’héritier de l’industriel belge Édouard Empain, le constructeur du métro parisien qui s’imposa à Paris et d’Héliopolis, ville-utopie en plein cœur du désert égyptien. À la mort de son père, Louis fait édifier sa propre villa de près de 3 000 m2 dans le plus pur style Art déco sur cette très chic avenue. D’une remarquable lisibilité, les espaces s’organisent autour d’un patio central ouvert sur un jardin agrémenté d’une piscine. Les matériaux (marbre de Carrare poli, bronze et bois précieux) soulignent le raffinement de cette nouvelle classe bruxelloise d’après-guerre. Un an seulement après la fin des travaux, lassé de son train de vie fastueux, Louis Empain s’installe au Canada et fait promettre à sa femme de ne jamais porter de bijoux. Léguée à l’État pour devenir un musée d’arts décoratifs, la villa est réquisitionnée par les Allemands en 1943 puis devient l’ambassade de l’URSS au sortir du second conflit mondial. Elle est aujourd’hui le siège de la Fondation Boghossian qui la sauva au début des années 2000 de son état de délabrement.

C’est aussi grâce à l’initiative d’une fondation privée que la maison du couple Van Buuren, située de l’autre côté du bois de la Cambre, plus à l’ouest, est conservée intacte. Ouverte au public, elle dévoile un aménagement intérieur, véritable bijou de l’Art déco souhaité par David Van Buuren, un banquier mécène qui épousa sa secrétaire Alice, conçue par différents ensembliers français, belges et hollandais. La façade extérieure, en briques rouges et joints en creux, est typique de l’architecture de l’école hollandaise.

Modernité industrielle
Fastueux dans les villas privées de cette clientèle de riches entrepreneurs, l’Art déco se fond aussi dans les valeurs de la modernité industrielle que ceux-ci portent également. Ainsi l’ancienne brasserie Wielemans-Ceuppens au sud-ouest de la ville est une véritable « utopie moderniste industrielle » réalisée en béton armé et conçue par l’architecte Adrien Blomme en 1930. Elle fut en son temps la plus grande salle de brassage d’Europe pour concurrencer la production anglaise. Élaborée selon des principes rationnels faisant primer la fonction sur la forme, parfaitement adaptée aux mesures hygiénistes de l’époque, elle n’est cependant pas dépourvue de décors, une exception belge dans le paysage du Mouvement moderniste international qui méprisait les « fioritures ». Le carrelage au sol noir et blanc et la frise murale d’un subtil vert de jade sont visibles de l’extérieur à travers les larges fenêtres au châssis d’acier foncé, rappelant le sol, conçues sur toute la hauteur de la salle de brassage. Les fenêtres en bandeaux distinguant les différents étages sont prolongées d’une frise décorative, toujours réalisée en béton. Dans un état de délabrement avancé lui aussi, il devient en 2003 le Centre d’art contemporain Wiels qui lui rend toute sa splendeur. Moins séduisante que l’Art nouveau depuis longtemps mis en valeur dans le patrimoine belge, l’esthétique Art déco a connu une renaissance tardive après une vague de destruction dans les années 1970 qui a laissé toutefois un petit héritage à redécouvrir d’urgence.

Église de l’altitude 100
Les édifices religieux n’ont pas échappé à l’esthétique Art déco. Achevée en 1935, l’église Saint-Augustin de Bruxelles, dite « de l’altitude 100 », car elle se situe au point culminant de la capitale, est entièrement construite en béton armé, matériau de la modernité, par les architectes Léon Guianotte et André Watteyne. Curiosité propre au style Art déco qui puise à de multiples sources, ses propositions suivent la référence du système de mesure égyptien, la coudée royale. Classée en 1988 au patrimoine national, elle a subi une profonde restauration dix ans plus tard avant d’être réouverte au culte.

Musée Van Buuren
La maison de David Van Buuren, banquier-mécène, et de sa femme Alice est aujourd’hui un musée ouvert au public qui a conservé toute l’intimité d’une propriété privée dessinée par le propriétaire lui-même. Les fenêtres basses plongent directement sur le jardin entièrement pensé par son épouse. Passionné d’art, le couple a réuni une belle collection d’œuvres du peintre belge Gustave Van de Woestijne. On découvre également une version de La Chute d’Icare par Brueghel et le piano ayant appartenu à Erik Satie. Mais pour assurer sa pérennité, la fondation qui en a la charge a dû en octobre dernier vendre aux enchères une partie de cette collection, rapportant près de 3 millions d’euros. www.museumvanbuuren.com

Wiels, centre d’art contemporain
Installé depuis 2006 dans l’ancienne brasserie belge Wielemans-Ceuppens, fleuron du mouvement moderniste belge, le Centre d’art contemporain Wiels propose un programme autour de la création contemporaine et de résidences d’artistes. Sans disposer de collections permanentes, ses vastes espaces industriels à l’étage accueillent des expositions monographiques ou thématiques à l’invitation de commissaires internationaux. www.wiels.org 

Villa Empain - Fondation Boghossian
Restaurée à l’identique, l’ancienne villa du baron Louis Empain construite en 1931 est depuis 2006 le siège de la Fondation Boghossian et un centre d’art et de dialogue entre les cultures d’Orient et d’Occident. Elle est ouverte au public lors des expositions qui sont organisées en son sein comme « La route bleue » présentée jusqu’au 9 février 2014 pour laquelle des artistes ont été invités à évoquer la route de la soie et la quête de la couleur bleue : bleu de Chine, lapis-lazuli, turquoise, indigo… villaempain.com 

Exposition à paris : 1925, quand l’Art déco séduit le monde

Premier style qui s’impose dans la production industrielle, touchant tous les corps de métiers, de l’architecture à la mode, l’Art déco s’est diffusé dans le monde entier en adaptant ses lignes simples et géométriques aux particularismes nationaux. Né au début des années 1920, à la suite de la Première Guerre mondiale, il tire son nom de l’Exposition des arts décoratifs et industriels modernes organisée à Paris en 1925. Moderne. Le mot retentit comme un leitmotiv dans tous les domaines de la vie, comme le dévoile l’exposition de la Cité de l’architecture et du patrimoine à Paris [jusqu’au 17 février 2014] qui plonge le visiteur dans cet entre-deux-guerres avide de vitesse, d’émancipation et de loisirs.
Après une introduction distinguant clairement l’Art nouveau et l’Art déco, le parcours dévoile une esthétique qui s’est imposée dans les chambres d’enfants, les bijoux, les robes, mais aussi les décors de spectacles, l’aménagement des paquebots et les grands ensembles architecturaux. Ces derniers seront plutôt des lieux de loisirs comme les cinémas et les grands magasins. Mais les écoles et les postes n’ont pas échappé à cette esthétique nouvelle qui survivra difficilement à la crise de 1929 et s’éteindra avec le second conflit mondial.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°663 du 1 décembre 2013, avec le titre suivant : Visiter Bruxelles, ville Art déco

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