Vers la sauvegarde des manuscrits

À Deir el-Sourian, en Égypte, experts et érudits tentent de sauver des textes anciens

Par Martin Bailey · Le Journal des Arts

Le 14 juin 2002

À Deir el-Sourian, un monastère copte situé dans le désert occidental égyptien, une cache renfermant des manuscrits, dont certains sont vieux de 1 500 ans, a été découverte.
Se pose désormais le problème de leur conservation ainsi que celle des mille manuscrits de la bibliothèque.

ALEXANDRIE - La découverte a eu lieu à Deir el-Sourian, “le monastère des Syriens”, qui abrite déjà l’une des plus riches bibliothèques anciennes de la chrétienté. Les origines de Deir el-Sourian, émergeant des sables du désert et presque entièrement isolé du monde, remontent aux débuts du monachisme. Fondé au VIe siècle, il a rapidement été occupé par des moines venus de Syrie et de Mésopotamie, et il accueille actuellement 200 coptes égyptiens. Deir el-Sourian est situé dans ce qui s’appelait autrefois le désert sacré du Scétis, dans le Wadi el-Natroun, une vallée à 96 km au sud d’Alexandrie. Lorsque l’on arrive par le désert, le complexe entouré d’un mur d’enceinte de 12 mètres de haut, avec ses constructions et ses tours, ressemble à un bateau – et renforce la légende selon laquelle son architecture serait inspirée de l’Arche de Noé. À l’intérieur, le monastère s’organise autour de l’église de la Vierge, construite au VIIe siècle.

Sous les décombres
Un manuscrit complet et des centaines de fragments ont été retrouvés lorsque des travaux de reconstruction ont été entrepris sur la vieille tour, qui pourrait avoir été édifiée il y a plus de mille ans. Elle fut le premier lieu d’accueil de la bibliothèque, car elle était considérée comme l’espace le mieux protégé du monastère. Mais il y a cinq siècles, le premier étage s’est effondré et il a été remplacé par un simple plancher de bois. Récemment, les décombres de l’étage effondré ont été dégagés à l’occasion des travaux de rénovation et le père Bigoul, conservateur des lieux, a retrouvé un manuscrit complet dans un conduit d’eau désaffecté (on ne sait pas s’il y a été caché intentionnellement pour sa sauvegarde, ou s’il est arrivé dans le conduit par accident). Le texte du parchemin a été identifié par Lucas van Rompay, professeur à la Duke University ; il s’agirait d’un Livre du saint Hierothos du IXe siècle.

Un tamisage minutieux des décombres de la vieille tour a également permis de découvrir 600 fragments de manuscrits anciens. Parmi ceux qui ont été identifiés, le plus ancien date des  environs de l’an 500 de notre ère. Il s’agit d’une simple page tirée d’un texte hagiographique, et son appartenance à un manuscrit conservé en Russie a pu être établie. Le manuscrit de Deir el-Sourian avait été acheté en 1851 par Auguste Pacho, qui œuvrait pour le compte du British Museum. Il décida finalement de le vendre à la Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg.

Les fragments découverts dans les décombres de la tour sont dans un état critique et les interventions visant à leur sauvegarde s’annoncent considérables. Par exemple, des restes d’un texte ascétique du IXe siècle ont été retrouvés, formant un bloc de papyrus aggloméré d’un centimètre d’épaisseur. Avec la séparation des différentes strates, le texte s’est retrouvé morcelé en 83 fragments qui n’ont toujours pas été “recollés”, et leur réunion pourrait s’apparenter à la construction d’un puzzle double-face avec des centaines de pièces manquantes.

Des trésors inaccessibles
Les chercheurs occidentaux n’ont jamais pu établir de liste précise ou étudier sérieusement les manuscrits de Deir el-Sourian et, jusqu’au lancement d’un projet de conservation il y a trois ans, ses trésors littéraires n’étaient pas accessibles aux personnes étrangères au monastère. Tout porte à croire que la bibliothèque a été conçue peu de temps après la construction du monastère au VIe siècle, mais elle a été agrandie à la suite d’une visite de l’abbé Moïse de Nisibe à Bagdad en 927, d’où il est revenu avec des centaines de manuscrits écrits en syriaque.

À partir du XIe siècle, des textes coptes, arabo-chrétiens et éthiopiens ont enrichi le fonds. Dès le XVIIe siècle, Deir el-Sourian a attiré l’attention des bibliophiles européens, et de nombreuses manœuvres ont été tentées afin d’amener les moines à vendre les manuscrits, parfois honnêtement, souvent en usant de subterfuges. À l’orée du XXe siècle, près de 1 000 manuscrits ont été déplacés, dont la plupart ont fini à la British Library, ainsi qu’à la Vaticane, à la Bibliothèque nationale à Paris ou encore à la Bibliothèque de Saint-Pétersbourg. Les moines ont alors fermé leurs portes aux chercheurs, interdisant ainsi l’accès aux textes restants. Il y a deux ans encore, les 40 textes anciens en syriaque les plus importants étaient enfermés dans une boîte, conservée dans la cellule personnelle du père supérieur. Malgré les pertes, le fonds qui demeure à Deir el-Sourian représente une magnifique collection qui comprend 1 000 manuscrits et quelque 2 000 fragments.

Des conditions extrêmes
La bibliothèque de Deir el-Sourian a été transférée de l’ancienne tour vers un nouveau bâtiment en 1970. L’atmosphère à l’intérieur de la bibliothèque connaît des amplitudes considérables, avec des températures variant entre 5 et 35 degrés au cœur du troisième étage, et une hygrométrie relative de 30 à 80 %. Le rez-de-chaussée accueille une cuisine qui, de toute évidence, accroît le risque d’incendie, et les détecteurs de fumée ont été installés il y a deux ans à peine. Elizabeth Sobczynski, restauratrice londonienne spécialiste du papier, s’est rendue récemment à Deir el-Sourian en tant que consultante ; elle est la première personne étrangère au monastère à avoir étudié l’ensemble de la bibliothèque. Ce qu’elle a vu la laisse perplexe : “Le papier s’effrite, se décolore et il est soumis aux agressions mécaniques. Les parchemins ont été endommagés car aucune précaution particulière n’a été prise pour leur manipulation, mais aussi en raison de mauvaises conditions environnementales. Les encres à base de fer et de cuivre se sont dégradées et il y a de nombreux cas où l’encre s’écaille et se décolle de la surface. L’exposition à l’humidité a entraîné une corrosion et occasionné de graves perforations sur les parchemins et les papiers. Les lépismes (ou poissons d’argent), les souris et autres parasites ont causé d’autres dégâts encore.”

L’evêque-abbé Mattaos a donc décidé qu’il fallait au plus tôt appliquer les techniques modernes de conservation et améliorer les conditions environnementales. Le premier manuscrit pris en charge a été un texte en langue syriaque du Xe siècle des Homélies de Jacob de Sarug, comprenant 155 feuillets épars d’un papier très cassant. Cinq autres manuscrits du VIe au VIIIe siècle ont également été sélectionnés pour être restaurés dans les plus brefs délais. En collaboration avec Lucas van Rompay, Elizabeth Sobczynski a élaboré le Deir el-Sourian Conservation Project, avec l’aide de l’Institute of Paper Conservation (Royaume-Uni) et de trois universités (Leyde, Louvain et Duke). Elle travaille actuellement à la création d’une fondation caritative chargée de réunir des fonds. On prévoit également d’envoyer sur place des équipes de restaurateurs qui travailleraient régulièrement avec le père Bigoul. Les priorités concernent l’amélioration des conditions de stockage et la conservation des manuscrits les plus fragiles. L’installation de la climatisation est également fondamentale, mais il est prévu, à long terme, de construire une nouvelle bibliothèque dotée de toutes les installations nécessaires. En début d’année, le père Bigoul a passé deux mois au Royaume-Uni, durant lesquels il a été formé à la Royal Library de Windsor, au Wellcome Institute et à la British Library. Lors de son passage dans cette dernière institution, il a pu étudier une grande partie des manuscrits que son monastère avait perdus au XIXe siècle. Comme il l’a déclaré : “Lorsque j’ai vu les manuscrits de Deir el-Sourian à la British Library, j’ai été très heureux de pouvoir toucher ces livres qui ont été écrits par nos saints Pères. J’avais l’impression de rencontrer les gens qui les avaient écrits et c’était comme si je retrouvais ma famille.”

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°151 du 14 juin 2002, avec le titre suivant : Vers la sauvegarde des manuscrits

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