Dimanche 26 janvier 2020

Vieux Paris

Un Montmartre de cinéma

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 10 novembre 2014 - 781 mots

PARIS

Le Musée de Montmartre a inauguré trois nouveaux espaces : l’atelier-appartement de Suzanne Valadon, l’hôtel Demarne et le Café Renoir, pour une évocation bien plus kitsch que scientifique de l’esprit de l’époque.

PARIS - En découvrant l’atelier « reconstitué » de Suzanne Valadon et son fils Maurice Utrillo dans la nouvelle extension du Musée de Montmartre, un souvenir surgit. Celui de l’exposition « Bohèmes » au Grand Palais à Paris en 2012, et de sa scénographie théâtrale signée du metteur en scène d’opéra Robert Carsen. Les œuvres y étaient présentées dans une succession de décors censés évoquer la vie de bohème – un atelier d’artiste, une mansarde miteuse, un café parisien…

Au Musée de Montmartre, la reconstitution du lieu partagé jusqu’en 1926 par Utrillo, Valadon et son compagnon André Utter a été confiée au décorateur Hubert Le Gall. Rien ne subsiste du décor original de l’appartement situé au second étage de ce petit immeuble entre-temps racheté et mis en location par la Ville de Paris, aussi tout a été imaginé à partir de photographies. L’atelier de Suzanne, la chambre à coucher de Maurice et les deux pièces qui les séparent ont été réaménagés à l’aide de mobilier chiné (chevalets, tabourets, canapés rapiécés…), tapissés avec du papier peint au motif inspiré de la fin du XIXe siècle, le tout étant parsemé de copies de toiles et de dessins mis à disposition par la galerie Troubetzkoy.

Convaincante pour un plateau de théâtre ou de cinéma, la restitution ne fait l’économie d’aucun détail : le nuage de suie déposé au plafond par le poêle à charbon, les traces blanches que laissent au mur des tableaux décrochés… Pire, un train électrique et un petit nounours usé posé sur un lit d’enfant côtoient une fausse toile d’Utrillo accrochée sur un mur maculé de taches de peinture qu’aurait projetées l’artiste adulte d’un geste fougueux. Le pastiche est ici poussé à son paroxysme : on dépasse l’anachronisme pour sombrer dans le grotesque. Cette approche qu’il conviendrait d’appeler « évocation » (et non « reconstitution ») est parfaitement assumée, et le visiteur en est dûment informé. Gestionnaire du lieu (dans le cadre d’un bail emphytéotique administratif) qu’elle a sauvé de la fermeture en 2011 contre 12 millions d’euros et la promesse d’en réhabiliter et valoriser les espaces, la société Kléber-Rossillon revendique cette volonté de faire fantasmer un public composé principalement de touristes. Elle invite même ces derniers à toucher les objets, à user les fauteuils et le canapé, pour ressentir « ce qu’était Montmartre à l’époque ».

Éclairage trop fort
L’atelier-appartement, dont la verrière offre une vue imprenable sur les jardins rénovés du musée et le nord de la butte, est désormais relié aux nouveaux espaces d’exposition temporaire qui se déploient aux premier et second étages de l’hôtel Demarne. Signée par l’historien de l’art Phillip Dennis Cate, consultant attitré d’un musée qui dispose pourtant d’une conservatrice – décidément très discrète –, « L’esprit de Montmartre et l’art moderne. 1875-1910 » ratisse large à dessein. L’exposition aborde tous les aspects qui ont rendu la butte célèbre dans le monde entier – les inventions plastiques nées de l’esprit contestataire qui régnait dans les cabarets tel le Lapin Agile, le Chat noir et les Quatz’arts restent les plus intéressantes.

Les œuvres, en majorité graphiques, du fonds de la Société d’histoire et d’archéologie Le Vieux Montmartre-Musée de Montmartre, et prêtées par des collections publiques et privées, bénéficient d’une scénographie sobre mais pâtissent d’un éclairage trop présent et peu adapté à une exposition si longue.

La création du Café Renoir, donnant sur le jardin où est suspendue une version moderne de la célèbre Balançoire peinte par l’artiste en 1876, parachève cette rénovation qui aurait pu être réussie si elle ne manquait pas à ce point de rigueur. Pour sa part, Kléber-Rossillon se réclame d’une démarche propre aux Monuments historiques dans les méthodes de recherche menées pour la « reconstitution » de l’atelier. Or, affirme Bruno Saunier, conservateur général du patrimoine et sous-directeur de la politique des musées à la direction générale des Patrimoines : « Un conservateur de nos services ne serait pas allé jusque-là. » Et ce dernier de préciser que le Musée de Montmartre, labellisé « Musée de France » en 2002 dans le cadre de la loi musée, n’a fourni aucun projet scientifique et culturel, étape pourtant indispensable (bien que pas encore obligatoire) pour tout nouveau projet muséal. Le coût de l’opération s’élève à 4,6 millions d’euros, dont près de 95 % ont été financés par la société Kléber-Rossillon – le reste provient du mécénat, entre autres de la banque Neuflize OBC pour les nouvelles salles temporaires. Le musée montmartrois accueille 80 000 visiteurs par an et en attend le double.

L’Esprit de Montmartre et l’art moderne. 1875-1910
Jusqu’au 25 septembre 2015, Musée de Montmartre, 12, rue Cortot, 75018 Paris, tél. 01 49 25 89 39, tlj 10h-18h, www.museedemontmartre.fr

Légende photo
L'atelier Valadon imaginé par Hubert Le Gall au Musée de Montmartre. © Photo : Jean-Pierre Delagarde.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°423 du 14 novembre 2014, avec le titre suivant : Un Montmartre de cinéma

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