\"Ne pas désolidariser le côté scientifique du côté humaniste de l’archéologie\"

Un entretien avec David Harris, directeur de l’Institut d’archéologie de Londres

Par Le Journal des Arts · Le Journal des Arts

Le 1 juin 1996 - 1455 mots

Créé dans les années trente par Sir Mortimer Wheeler et son épouse, et première tentative pour assurer une formation polyvalente aux aspirants chercheurs, l’Institut d’archéologie – rattaché à l’Uni­versity College de Londres – est aujourd’hui la plus importante institution britannique dans le domaine de l’enseignement et de la recherche en archéologie, avec un personnel enseignant et administratif de plus de 50 personnes pour 400 étudiants environ. Alors qu’il va bientôt être remplacé par Peter Ucko au poste de directeur qu’il occupe depuis huit ans, David Harris, professor of Human Environment, précise la spécificité et la vocation de l’Institut, récapitule ses nombreuses missions en cours et commente les difficultés liées à leur financement.

Comment se traduit l’action de l’Institut ?
David Harris : Nous couvrons la plupart des domaines de l’archéologie : la préhistoire, l’archéologie du Proche-Orient, l’égyptologie, l’archéologie grecque et romaine, ainsi que l’archéologie médiévale. Notre préoccupation principale est de ne pas désolidariser le côté scientifique du côté humaniste de cette discipline : l’Institut a pour philosophie de ne pas les considérer comme séparés mais comme des aspects complémentaires d’un même sujet. Aussi essayons-nous autant que possible de les intégrer, tant sur le terrain que dans le travail d’analyse qui suit les fouilles. Nous différons en cela de certains autres instituts britanniques, pour qui la "science archéologique", comme on l’appelle souvent, tend à être une discipline séparée. Je me suis toujours opposé  à cette manière de voir.

Quels sont les projets en cours menés par l’Institut ?
Pour commencer par l’Amérique, nous avons actuellement deux projets de fouilles aux Caraïbes : l’un aux Petites Antilles, et à La Barbade en particulier, l’autre à Porto Rico. En Amérique du Sud, le professeur Warwick Bray, qui a longtemps été le seul archéologue britannique à occuper une chaire en archéologie latino-américaine, travaille plus particulièrement en Colombie. Nous n’intervenons ni aux États-Unis, ni au Canada pour le moment.
L’Afrique a été relativement négligée par les chercheurs britanniques, et il y a eu très peu de créations de postes en archéologie africaine. Nous-mêmes en avions un, qui a été supprimé lors d’une restriction des crédits universitaires, mais ce poste a heureusement pu être rétabli aujourd’hui. Nous y avons nommé un jeune maître de conférences plein d’énergie, qui nourrit un grand projet en Afrique occidentale.
Nous venons également d’engager le professeur Fekri Hassan, qui travaillait aux États-Unis mais est Égyptien d’origine. Il est en train d’étudier différentes perspectives  de fouilles en Égypte, y compris un nouveau projet dans le Delta qui renforcent la mission traditionnelle de l’University College de Londres en égyptologie.
Pour le reste du monde, nous sommes plus particulièrement engagés au Proche-Orient, région de première importance dans notre domaine. Nous avons des projets de chantiers en Turquie, en Syrie, en Jordanie, à Bahrein, au Yémen ainsi qu’aux Émirats Arabes Unis.
Nous avons aussi lancé récemment une mission archéologique britannique en Asie centrale, ce qui était très difficile à concevoir avant le démantèlement de l’Union Sovié­tique. En 1989, j’étais pour ma part à l’initiative d’un projet de fouilles au Turkménistan, sur un site datant du début du néolithique qui montrait comment l’agriculture avait commencé là, il y a 8 000 ans. Toujours au Turkménistan, un autre membre de l’Institut, le Dr Georgina Herrmann, conduit actuellement une grande campagne d’études et de fouilles à Merv, l’une des anciennes cités de la "Route de la soie".
Plus à l’Est, nous développons un important projet au Pakistan, près de la frontière du nord-ouest, où mon collègue le Dr Ken Thomas et un autre confrère du British Museum travaillent ensemble. Mais ce terrain est situé dans une zone politiquement très troublée. Tout récemment encore, ils étaient obligés d’effectuer leurs fouilles sous la protection de gardes armés fournis par l’armée pakistanaise…
Nous n’avons pour le moment programmé aucun chantier en Inde, bien que nous soyons les seuls en Grande-Bretagne à avoir disposé d’un poste en archéologie du Sud-Est asiatique, occupé pendant de longues années par le Dr Ian Glover. Celui-ci  a mené à bien une série de fouilles en Asie du Sud-Est, en Thaïlande, en Indonésie, et aujourd’hui au Viêt-nam.
Un autre de mes collègues, le Dr Peter Drewett, a récemment achevé des fouilles de sauvetage lors de l’extension du nouvel aéroport de Hong Kong, qui a entraîné la destruction d’un site du début du néolithique situé sur une petite île. Et bien que nous n’ayons pour l’heure plus aucun projet dans cette région, il nous est même arrivé de travailler beaucoup plus à l’Est, dans le nord de l’Australie et au sud de la Nouvelle-Guinée.
Mais nous avons encore nombre de projets en Europe, la plupart en collaboration avec des collègues de divers états européens. L’un des plus importants a pour but l’étude et la fouille du site de Sparte en Grèce, qui, avec Merv, constitue le thème de la nouvelle exposition organisée à l’Institut par nos étudiants en muséologie, "Satellite, bêche et tamis", qui se poursuivra une grande partie de l’été.
Enfin, en Grande-Bretagne, à Boxgrove dans le Sussex, Mark Roberts dirige notre projet le plus important et sans doute le plus connu, financé par l’English Heritage. Il y a été découvert un tibia et des dents datant de 500 000 ans avant le présent, qui sont les plus anciennes preuves de la présence humaine dans notre pays. Une campagne de fouilles complémentaires se déroulera cet été.

Les récentes restrictions budgétaires ont-elles affecté les travaux en cours ?
Oui. Trouver des financements, voilà l’éternel problème. L’archéo­logie a, dans notre pays, à la fois bénéficié de multiples sources de financement et souffert des inconvénients que ce système peut présenter. Autrefois, les projets scientifi­ques étaient financés par le Scien­ce and Engineering Research Council, mais cette tâche incombe depuis peu au National Environ­ment Research Council. Ce qui fait que nous sommes aujourd’hui en concur­rence avec les nombreux projets scientifiques qui ont trait à l’environnement, et la lutte est très serrée. D’un point de vue plus "humaniste" que "scientifique", comme je l’expliquais tout à l’heure, notre principale source de financement a toujours été la British Academy, et cela continue d’être le cas. Mais le problème auquel nous sommes sans cesse confrontés est de pouvoir disposer de suffisamment d’argent pour effectuer le travail d’analyse qui doit être fait  à la suite de toute campagne de fouilles. C’est toujours une tâche ardue que de réunir assez d’argent, année après année, pour financer un projet d’envergure. J’entends par là des projets qui nécessitent entre trois et six ans de travail sur le terrain, et parfois deux ou trois années de plus pour l’analyse et la publication du matériel mis au jour au cours des fouilles.

Avez-vous d’autres sources de financement, notamment dans le secteur privé ?
Comme beaucoup d’autres institutions scientifiques, nous ne cessons de solliciter de nombreuses fondations pour obtenir des donations. Nos démarches auprès de la Fon­dation Leverhulme, par exemple, sont plus ou moins couronnées de succès. Les subventions émanant du secteur privé sont encore plus difficiles à obtenir que celles du secteur public, même s’il nous arrive occasionnellement d’en recevoir.

Comment le grand public perçoit-il l’archéologie ?
À travers les films d’Indiana Jones, le plus souvent ! D’autres aimeraient s’impliquer davantage, mais en règle générale, ils ont une idée arrêtée du projet qu’ils souhaiteraient financer, ce qui ne coïncide pas nécessairement avec ce que nous faisons déjà ou avec ce que nous voudrions faire. À tout prendre, quitte à rechercher des fonds auprès du secteur privé, nous concentrons nos efforts sur l’obtention de bourses diverses pour les étudiants. Ainsi, l’année dernière, une généreuse dotation du Getty Grant Program est venue compléter des fonds provenant de sources britanniques pour aider ceux de nos étudiants qui suivent une formation en conservation.

Les conservateurs de l’Institut conservent et assemblent des sculptures d’argile retrouvées sur le site néolithique d’Ain Ghazal en Jordanie. Ce sont les plus anciennes représentations humaines connues. Les fouilles sont financées par le British Museum, qui exposera quelques statues. La majorité des œuvres sera renvoyée en Jordanie.

 "Patrimoine sans frontières" dénonce "les démolitions par la société Solidere, en avril dans le centre de Beyrouth de bâtiments historiques épargnés par la guerre". L’association réfute les arguments de Solidere selon lesquels le mauvais état de ces bâtiments menaçait la sécurité publique. Elle rappelle qu’une campagne de sensibilisation en 1993-94, visant à protéger le patrimoine architectural face à des projets de reconstruction, avait obtenu la préservation et le classement des 30 derniers édifices restant dans ce quartier.

 La Villa del Casale à Piazza Armerina (Sicile) est rouverte au public. En septembre 1995, des vandales avaient déversé du vernis noir et rouge sur les pavements en mosaïque de la villa, et notamment sur les célèbres Jeunes filles en bikini. L’Office des Pierres Dures de Florence et l’Institut de Chimie de Catane se sont chargés de la restauration.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°26 du 1 juin 1996, avec le titre suivant : Un entretien avec David Harris, directeur de l’Institut d’archéologie de Londres

Tous les articles dans Patrimoine

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque