Mercredi 25 novembre 2020

Site naturel

Un chantier démesuré pour les étangs de Corot ?

Par Sindbad Hammache · Le Journal des Arts

Le 9 novembre 2020 - 1032 mots

VILLE D'AVRAY

Les travaux de mise en sécurité des étangs qui ont inspiré Corot inquiètent les riverains qui proposent des solutions moins intrusives et moins coûteuses.

Jean-Baptiste Camille Corot, étang de Ville d'Avray, vers 1867, huile sur toile, 49 x 65 cm. © National Gallery of Art, Washington, Public Domain
Jean-Baptiste Camille Corot, Étang de Ville d'Avray, vers 1867, huile sur toile, 49 x 65 cm.

Ville-d’Avray. La sécurité du site est la préoccupation majeure du Centre des monuments nationaux (CMN), depuis qu’il a reçu la gestion des étangs de Ville-d’Avray en 2015, rattachés au domaine de Saint-Cloud. Auparavant propriété du ministère de la Culture, le plan d’eau n’était plus entretenu depuis une trentaine d’années. « Nous nous sommes aperçus du mauvais état des digues, explique Philippe Bélaval, directeur du CMN, il était nécessaire de faire quelque chose. » La digue centrale, qui sépare le Vieil étang de l’Étang neuf, présentait un état préoccupant pour la sécurité des riverains.

Site patrimonial classé par la Direction régionale de l’environnement, les étangs ont inspiré Jean-Baptiste Camille Corot : on retrouve ces berges arborées sur quelque 200 toiles du peintre. Ceints d’arbres plantés, les étangs sont une parenthèse entre la départementale menant à Versailles et la forêt de Fausses-Reposes, un paysage resté quasi inaltéré depuis l’aménagement du plan d’eau, il y a 300 ans, pour alimenter les fontaines du domaine de Saint-Cloud. L’attachement des habitants de Ville-d’Avray aux lieux se mesurait jusqu’alors au rythme quotidien de leurs promenades le long des berges.

Le CMN, comme la mairie de Ville-d’Avray, ont pu constater l’attachement des Dragovéraniens pour leurs étangs à travers la vague d’indignation soulevée par la présentation – en catimini – du chantier de sécurisation. Hélène Seychal – conseillère municipale d’opposition – découvre les futurs travaux dans un entrefilet de la presse locale en juillet 2019. « Je me suis ensuite rendu compte de l’étendue des travaux en septembre, quand le dossier était en consultation publique », se souvient l’élue. La requalification de la digue en barrage, ainsi que le budget prévisionnel de 12 millions d’euros l’alertent sur une probable dénaturation des lieux.

Une digue fragilisée

La modification du paysage tricentenaire est le premier cheval de bataille de l’opposition au chantier : en coupant les arbres de la digue centrale, puis en perçant un déversoir potentiellement ouvert sur des immeubles d’habitation, les étangs perdent leur unicité paysagère. « La manière d’aborder ces travaux ne respecte pas la charte de Florence », soulève Stéphane Auligné, secrétaire de la CGT-CMN. Pour la digue centrale, l’abattage des arbres a déjà eu lieu. Une nécessité, pour un voisin de l’étang également ingénieur en travaux publics : « Les digues piétonnes s’éboulaient et l’emprise des arbres la fragilisait », note-t-il. En revanche, la transformation des digues en barrage, déjà effective sur la digue centrale et la présence de déversoir ne convainc pas cet expert en surveillance maritime. Ce serait même une solution plus périlleuse d’un point de vue sécuritaire.

Pour comprendre l’ampleur et l’urgence de ces travaux, il faut revenir à l’étude de danger qui est arrivée sur le bureau de Philippe Bélaval en 2017. Sur la base d’événements climatiques survenant une fois tous les cent ans, celle-ci présente le risque d’une surverse de l’étang au rythme de 100 m3 par seconde, menaçant 3 000 à 30 000 habitants des communes des alentours. Avec la transformation en barrage, qui oblige à la mise en place d’un déversoir, le débit serait réduit à 14 m3 par seconde. « On m’oppose que ce sont des phénomènes rares et aléatoires, avance le directeur du CMN, mais j’espère qu’on me le dira un peu moins après les événement tout aussi rares et aléatoires survenus dans la vallée de la Roya. »

Une solution moins invasive

Le projet semble disproportionné pour les ingénieurs qui ont procédé à une contre-expertise du dispositif : l’étang ne reçoit que des eaux de ruissellement venant de la forêt voisine et n’est pas sujet aux crues soudaines. « Les installations traditionnelles ont fait leurs preuves, explique l’un d’eux, on pourrait tout à fait consolider la digue avec du béton et agrandir les conduites d’évacuation, voire imaginer des vannes qui s’ouvrent. » Une solution plus économique, déjà expérimentée ailleurs, et qui présenterait moins de risques que les déversoirs.

Car l’autre point que souligne l’opposition au projet est l’absence d’étude d’impact sur l’écoulement futur des eaux du déversoir en aval, en direction de Saint-Cloud. Derrière la seconde digue, dont les travaux commenceront très bientôt, un petit ru large de deux mètres à peine doit accueillir l’eau déversée par un percement de 24 m, et continuera son chemin jusqu’à un aqueduc, propriété du ministère de la Culture, fragilisé par des fissures au niveau de la gare RER de Sèvres-Ville-d’Avray. « Nous sommes en train de travailler à des travaux d’urgence sur cet ouvrage avec la préfecture », rassure Philippe Bélaval.

Mais le passage du déversoir au ru n’a, lui, toujours pas d’explication technique, alors que les travaux approchent. À proximité de ce gros caniveau, inadapté à de telles quantités d’eau, se trouvent un groupe scolaire et des habitations. « Pour résumer, un principe de précaution extrême a été retenu pour les digues (crues centennales et risque de rupture brutale, en cascade, des deux digues, soit des événements hautement improbables), alors que la même précaution n’a pas été prise pour protéger la population de Ville-d’Avray de phénomènes beaucoup plus probables », assène la contre-expertise. De plus, le déversoir diminue considérablement la capacité de rétention d’eau des étangs, de 61 400 m3 avant travaux à 16 600 m3 après.

« Notre but n’est pas d’entraver l’action du CMN, qui prend en main le patrimoine qui lui est confié, et c’est tout à son honneur, pondère Stéphane Auligné, mais plutôt de trouver une solution qui préserve le lieu. On peut se permettre de faire une petite pause. » Pour les différents observateurs du chantier, le sentiment d’urgence – et de danger – a été imposé par la préfecture, dès la requalification des digues en barrage, qui impose légalement la construction de déversoir. Lourds et coûteux, ces travaux chiffrés entre 10 et 12 millions d’euros bénéficient d’une subvention du ministère de la Culture. « C’est l’illustration de ce qui arrive lorsque l’on n’entretient pas le patrimoine régulièrement », soupire le directeur du CMN, pour qui la priorité est désormais de faire sûr et durable.

Les ingénieurs dragovéraniens proposent, quant à eux, une solution à 1,2 million d’euros. Mais au vu des barrières qui condamnent l’accès de l’Étang neuf depuis la mi-octobre, celle-ci ne devrait pas être retenue.

 

 

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°554 du 30 octobre 2020, avec le titre suivant : Un chantier démesuré pour les étangs de Corot ?

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