Samedi 15 décembre 2018

Restitution

Strasbourg souhaite garder son Canaletto

Le Journal des Arts

Le 25 juin 2004 - 845 mots

Après le Klimt restitué par le Musée d’art moderne de la ville, le Musée des beaux-arts devra-t-il rendre le Canaletto confisqué en 1938 à un collectionneur viennois par le régime hitlérien ?

STRASBOURG - Le Musée des beaux-arts de Strasbourg cherche actuellement à réunir des fonds pour ne pas perdre son Canaletto. En effet, le tableau, qui a récemment été identifié comme appartenant à un collectionneur juif spolié par les nazis à Vienne, à l’époque de l’Anschluss, est aujourd’hui réclamé par ses héritiers.
Vue de l’église de la Salute depuis l’entrée du Grand Canal (vers 1726-1728) est l’un des quatre Canaletto confisqués en 1938 par les officiers allemands à Bernhard Altmann, entrepreneur viennois spécialisé dans la confection de pulls en cachemire alors réfugié à Londres. Selon Corinne Hershkovitch, avocate au Barreau de Paris officiant pour la Ville de Strasbourg, le musée a accepté le principe de la restitution après confirmation de la spoliation, mais va néanmoins essayé de conserver l’une de ses œuvres phares. « L’affaire est claire. La ville souhaite y faire face convenablement », affirme celle-ci. Elle précise que les parties souhaitent aboutir à un accord sans passer par la justice. Ne disposant pas dans l’immédiat des crédits nécessaires au rachat du tableau, la municipalité a demandé un délai d’un an et demi afin de réunir les fonds. Une requête que les héritiers Altmann ont accepté. D’après Corinne Hershkovitch, la nouvelle loi en faveur du mécénat pourrait contribuer à la réussite de cette entreprise. L’accord est pourtant loin d’être finalisé. La somme à verser aux héritiers n’est toujours pas fixée, mais, selon E. Randol Schoenberg, avocat principal de la famille aux États-Unis, elle équivaudrait à la valeur actuelle du tableau (estimée autour de 3,5 millions d’euros), déduction faite du prix d’acquisition payé par le musée en 1987. Si elle ne parvenait à réunir cette somme, la Ville rendrait le tableau à la famille. Aucun mécène ne s’est encore spontanément présenté, aux grands regrets de Fabrice Hergott, directeur des musées de Strasbourg. Mais la campagne de levée de fonds n’en est qu’à ses prémices. Si l’affaire bénéficie d’un mouvement de sympathie locale, le directeur reconnaît que « cela sera difficile ».

Dorotheum, alors sous contrôle nazi
C’est en 1987 que le musée achète le tableau pour 3,5 millions de francs à Othon Kaufmann et François Schlageter. Ce couple de collectionneurs, qui avait fui l’Allemagne pour rejoindre l’armée britannique, allait compter, quelques années plus tard, parmi les plus importants mécènes du Musée des beaux-arts de Strasbourg, mais aussi du Musée du Louvre. Ils acquièrent le Canaletto en 1949 auprès de Hermann Voss, ancien directeur du Wiesbaden Museum nommé par Hitler en 1943 à la tête du futur grand musée de Linz (Autriche), qui devait abriter les biens confisqués dans les pays contrôlés par les nazis. L’œuvre, l’un des neufs tableaux de Canaletto réalisés sur cuivre, figure dans le catalogue de la vente nazie des biens ayant appartenu à Bernhard Altmann. Organisée par Dorotheum, la maison de ventes aux enchères viennoise, la vacation s’est tenue du 17 au 22 juin et du 19 au 21 juillet 1938. Les indications du catalogue, selon lesquelles la vente du mois de juin s’est déroulée dans la résidence même de Bernhard Altmann, sise « Kopfgasse 1 », à Vienne, ont confirmé la provenance. Les trois autres toiles de Canaletto également disparues et figurant dans la vente sont aujourd’hui introuvables.
D’après Randol Schoenberg, les héritiers Altmann ont récemment récupéré avec succès plusieurs autres tableaux, parmi lesquels un Portrait de femme par Gustav Klimt (vers 1898-1899), restitué par le Musée du Belvédère à Vienne le 4 mai et mis en vente chez Sotheby’s Londres le 21 juin (lot 36, est. 1 à 1,5 million de livres sterling, 1,5 million à 2,25 millions d’euros). Après la vente Dorotheum, le portrait fut acquis par Gustav Uccicky, réalisateur et fils illégitime de Gustav Klimt, qui en fit don au Belvédère en 1961. Par ailleurs, une toile signée Albin Egger-Lienz a été rendue à la famille par la Ville de Linz, ainsi que, venant de Vienne cette fois, des tableaux de Ferdinand Waldmüller et de Carl Heinrich Rahl. Toujours d’après Schoenberg, l’Allemagne procède actuellement à la restitution d’une peinture de Franz Seraph von Lenbach.
Détail lugubre, un swastika orne les catalogues Dorotheum pour la vente Bernhard Altmann de 1938. « Dorotheum était la propriété de l’État et donc sous contrôle nazi de 1938 à 1945, explique un documentaliste de la société. Ainsi, la maison a participé à la mise en vente de biens juifs, mais n’a jamais pris part à la saisie de ces biens. Les autorités nazies confiaient les œuvres d’art à Dorotheum et la maison de ventes reversait le montant [net] des recettes aux autorités. » Après la privatisation de Dorotheum en 2001-2002, les nouveaux propriétaires ont lancé, à l’automne 2003, un projet de recherche de grande ampleur sur la provenance des objets dispersés par la maison.
Le Musée d’art moderne de Strasbourg avait déjà dû, à la suite d’un procès en décembre 2000, rendre à la famille d’un juif viennois L’Accomplissement, de Gustav Klimt.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°196 du 25 juin 2004, avec le titre suivant : Strasbourg souhaite garder son Canaletto

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