Sous la villa, des papyrus

La bibliothèque de manuscrits anciens d’Herculanum en péril

Par Martin Bailey · Le Journal des Arts

Le 17 mai 2002

Interrompues depuis 1998, les fouilles de la villa
des Papyrus, située à quelques kilomètres d’Herculanum,
n’ont pas encore mis au jour tous les trésors que recèle
sa bibliothèque de manuscrits anciens. Face au danger
des intempéries ou à une hypothétique éruption volcanique, des archéologues
se sont mobilisés pour que
le gouvernement italien redonne la priorité à ce chantier capital pour l’histoire de la littérature antique.

LONDRES (de nos correspondants) - Huit éminents spécialistes de lettres classiques ont appelé à la reprise des fouilles de la villa des Papyrus à Herculanum. En effet, le quotidien The Times a publié une lettre dans laquelle ils expriment leur crainte que le site n’encoure le danger d’être inondé ou endommagé par de nouvelles éruptions volcaniques. C’est pourquoi le professeur Robert Fowler, spécialiste de la Grèce à l’université de Bristol, et sept de ses collègues d’universités britanniques et américaines ont émis un appel international afin de continuer les fouilles de la précieuse bibliothèque. Sous une couche de débris volcaniques gisent probablement des ouvrages de Sophocle, Euripide, Aristote, Virgile, Horace, etc. Cette campagne permettrait ainsi de livrer à la lumière de bonnes copies contemporaines de chefs-d’œuvre célèbres, dont certains étaient perdus depuis deux millénaires. Certes, une fouille complète coûterait plusieurs millions d’euros, mais selon les spécialistes de lettres classiques, ce ne serait pas cher payé pour retrouver des écrits inconnus de ces maîtres de la pensée. Le site enseveli par l’éruption du Vésuve en 79 après J.-C. semble avoir été le lieu de villégiature en bord de mer de Lucius Calpurnius Piso Caesoninus, beau-père de César. Partiellement fouillée entre 1752 et 1754, cette villa romaine – la plus grande jamais découverte – a révélé quelque 1 800 rouleaux de papyrus carbonisés, essentiellement des textes philosophiques en grec rédigés par Philodème de Gadara. Difficiles à déchiffrer, ces papyrus n’ont fait l’objet d’études sérieuses qu’à partir des années 1970, lorsque le professeur Marcello Gigante, de l’université de Naples, a entrepris une recherche systématique, rouleau par rouleau. Aucun texte latin n’ayant été retrouvé, il envisageait qu’ils aient été stockés dans une autre pièce. Avec son soutien, des fouilles archéologiques supplémentaires débutées au début des années 1990 ont révélé que la villa était beaucoup plus grande qu’on ne l’avait cru, et qu’elle descendait à l’origine vers la mer, sur quatre terrasses. Alors que seul un cinquième de la villa avait été mis au jour, les fouilles ont été interrompues en 1998. “En Italie, notre patrimoine est administré par des fonctionnaires qui changent souvent de priorité. Il est impératif pour le monde universitaire que nous continuions les fouilles”, s’exclame Antonio De Simone, archéologue responsable du chantier. En outre, avec la mort de Marcello Gigante en novembre dernier, les signataires de la lettre au Times ont craint que la dynamique de son projet ne s’étiole. En effet, le site est actuellement imprégné d’eau et fermé au public.

Fouiller ou conserver ?
Devant cette menace d’inondation, la décision d’interrompre la recherche de papyrus paraît malencontreuse, mais la situation se révèle être beaucoup plus complexe, du fait d’une opposition entre spécialistes de lettres classiques et archéologues. Si les premiers souhaitent vivement retrouver ces textes inconnus pour les étudier, les seconds sont préoccupés par les problèmes de conservation. Andrew Wallace-Hadrill, directeur de la British School à Rome et président du comité scientifique international du projet de conservation d’Herculanum, est également spécialiste des lettres et profondément impliqué dans le monde de l’archéologie. Selon lui, les papyrus enterrés ne risquent guère d’être inondés, parce que, s’ils existent, ils reposent sous un profond dépôt de débris volcaniques. “Les papyrus sont en sécurité et y resteront jusqu’à ce que nous les cherchions. Tout objet enseveli sous les restes d’une éruption volcanique est dans un état stable. Il ne peut pas s’altérer davantage”, explique-t-il. Si une nouvelle activité volcanique peut en théorie les enterrer encore plus profondément, il n’est guère probable qu’elle les endommage davantage. Le professeur Wallace-Hadrill signale en outre que seule la moitié des papyrus découverts ont été lus ; l’autre moitié, trop noircie, ne peut être étudiée avec les technologies actuelles. “Il est très difficile d’affirmer qu’il faut rechercher d’autres papyrus quand nous n’avons pas encore lu ceux qui sont en notre possession”, ajoute-t-il. Mais la principale raison de l’interruption des fouilles en 1998 a été le changement de priorité à Herculanum. Pietro Giovanni Guzzo, nommé il y a trois ans surintendant de Pompéi et d’Herculanum, a décidé que la conservation de ce qui avait été exhumé devait être privilégiée. Le professeur Wallace-Hadrill partage son opinion : “Les fouilles actuelles d’Herculanum sont dans un état critique. Le site est unique en ce que les constructions sont dotées d’étages supérieurs, mais ceux-ci sont en train de s’effondrer. Des témoignages archéologiques historiques et décoratifs s’effritent sous nos yeux. Le site est aussi infesté d’une multitude de pigeons. La loi italienne interdisant de tuer ces oiseaux, ils peuplent ces anciennes demeures avec les conséquences que l’on peut imaginer. On ne peut pas justifier d’utiliser des financements pour de nouvelles fouilles tant que l’on n’a pas conservé ce qui a déjà été trouvé.”

Pour remédier à ces difficultés, un grand projet de conservation de la ville antique a été récemment lancé, grâce notamment au financement du Packard Humanities Institute. Le professeur Guzzo a entrepris une étude de faisabilité pour la reprise des fouilles, qu’il pense mener à bien en deux ans car il estime “crucial de mettre au point un programme clair de conservation et d’entretien avant d’envisager de reprendre des travaux de fouille. Par exemple, nous devons nous assurer que la présence de l’eau sous le sol n’endommagera pas le site en cas de reprise de la campagne”.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°149 du 17 mai 2002, avec le titre suivant : Sous la villa, des papyrus

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