Vendredi 16 novembre 2018

Singapour reconsidère son héritage culturel

L’Asian Civilisations Musem ouvre une nouvelle branche consacrée à l’art des différentes ethnies du pays

Le Journal des Arts

Le 13 juin 2003 - 1383 mots

À l’heure où les États-Unis sabordent leurs budgets culturels, la république indépendante de Singapour se distingue par une très active politique de développement des arts et de la culture. L’ouverture récente d’une deuxième branche du Asian Civilisations Museum, dans un ancien bâtiment colonial britannique, est l’occasion pour les Singapouriens de célébrer l’art des multiples ethnies composant leur héritage.

SINGAPOUR - Les Singapouriens ont douloureusement conscience de leur image à l’étranger : l’île n’évoquerait que l’ennui, et les autorités seraient considérées comme trop interventionnistes. Qui n’a pas entendu parler de la loi punissant le crachat dans les lieux publics ? En réponse à ces critiques et, surtout, afin de transformer Singapour en une véritable capitale artistique, le gouvernement a lancé voilà dix ans un vaste programme culturel. En sont issus le Singapore Art Museum (1996), l’Esplanade – centre des arts du spectacle inspiré de l’Opéra de Sydney et inauguré en octobre 2002 – ainsi qu’une nouvelle promenade en bord de mer, où s’alignent bars et discothèques qui encouragent les promeneurs à visiter ce nouveau quartier culturel.
En mars s’est ouverte la nouvelle branche du Asian Civilisations Museum (ACM). Installée dans un bâtiment massif de style néoclassique qui a abrité l’ancien bureau d’immigration à l’époque coloniale, la nouvelle branche du musée détonne parmi les gratte-ciel de la ville. L’édifice qui accueillait auparavant le musée est désormais consacré aux populations autochtones de Singapour, les Chinois des Détroits. Le nouveau bâtiment de l’Empress Place accueille quant à lui les collections d’œuvres d’art chinois, indien, malais, thaï et islamique.  Son objectif pédagogique est clair : rendre hommage au passé de l’île à travers les œuvres d’art et les objets réalisés par les multiples ethnies immigrées, de sorte que les Singapouriens apprennent à “se connaître et à s’intégrer dans le réseau culturel international”, selon les termes du ministre du Commerce et de l’Industrie, George Yeo, à l’origine du projet.
La population de Singapour est depuis longtemps composée d’environ 76 % de Chinois, 14 % de Malais et 8 % d’Indiens. Le pays comporte également une importante population d’Européens et d’Américains. Les quatre langues officielles – le mandarin, le malais, le tamoul et l’anglais – reflètent l’histoire de ce comptoir britannique fondé en 1819 qui rejoignit les États de la Fédération de Malaisie en 1963. Singapour s’en sépara deux ans plus tard pour acquérir son indépendance. Cette île située à l’extrême pointe de la péninsule malaise est, depuis, devenue l’un des pays les plus riches au monde, avec un commerce extérieur florissant et un PNB par habitant égal à celui des grandes nations d’Europe occidentale. Cette réussite économique a permis au gouvernement d’investir une part substantielle de ses importants revenus fiscaux dans un grand programme de création de musées. L’ACM a ainsi reçu une subvention de 79 millions de dollars de Singapour (environ 39 millions d’euros) pour la rénovation du nouveau bâtiment, et une autre de 16 millions de dollars de Singapour (près de 8 millions d’euros) pour son budget d’acquisition. Le musée a également bénéficié de 16 millions de dollars de Singapour de la part de mécènes.

Un fonds archéologique majeur
L’histoire des collections de l’ACM remonte à la création du Musée Raffles par Sir Stamford Raffles – fondateur du comptoir pour la Compagnie britannique des Indes orientales en 1819 –, réunissant un modeste ensemble consacré à l’ethnographie, à l’histoire naturelle et aux arts de la région. Les collections se sont agrandies au fur et à mesure des donations, des prêts et des acquisitions, avec un important fonds de pièces archéologiques – poteries et bronzes –, de sculptures classiques et d’objets rituels et religieux. L’ensemble est aujourd’hui composé de quelque 1 300 pièces jugées “superbes” par John Eskenazi, spécialiste londonien des arts asiatiques.
Le musée a obtenu des prêts à long terme d’organismes, de collectionneurs et de musées nationaux et étrangers, au nombre desquels figurent le gouvernement indien, le Musée Tareq-Rajab du Koweit et le Musée national d’ethnologie de Leyde, en Hollande, prêts qui représentent 30 % des objets exposés. Parmi les donations permanentes se trouvent : la collection Hickley de blanc de Chine, avec des pièces datant du début du XIIe siècle ; la collection Edmond Chin d’objets en or du Sud-Est asiatique, l’une des plus importantes au monde selon Tan Boon Hui, du Conseil national des arts de Singapour, et la collection royale de Johor-Riau-Lingga de textiles du Sud-Est asiatique.

Écouter des chants et des psalmodies
Avec dix galeries, pour un total de 14 000 mètres carrés, l’édifice de l’Empress Place a subi une restructuration complète, fruit de longues négociations avec la commission des restaurations. Les métamorphoses du bâtiment trahissent la griffe de Kenson Kwok, directeur de l’ACM et architecte de formation, qui a élaboré ce projet en collaboration avec le ministère des Travaux publics – aujourd’hui CPG Consultants – et GSM Design, une société de Montréal. Le sous-sol a été aménagé, deux étages intermédiaires ont été créés tout comme deux petites annexes, abritant un restaurant et des réserves. Un nouveau mur interne, nécessaire pour l’installation de l’air conditionné, masque la majorité des fenêtres. Des parois en diagonale, à la verticale et à l’horizontale cassent les volumes cubiques et organisent des espaces très variés, tantôt vastes et ouverts, tantôt petits et intimes.
Le visiteur accède aux collections par un étonnant escalier d’honneur en bois. La première salle, véritable mise en abîme, retrace l’histoire de la rivière Singapour, que l’on peut contempler depuis les fenêtres. Les collections sont articulées en quatre sections géographiques : Asie du Sud-Est, Chine, Asie du Sud et Asie de l’Ouest ou islamique. Chaque galerie dispose d’un espace d’accrochage propre, en plus du hall d’exposition temporaire du musée. Le dernier étage est consacré aux arts du spectacle.
La présentation est organisée de manière thématique, selon un cheminement soigneusement conçu et structuré autour d’une question centrale : les identités culturelles. Ainsi, “Le monde malais” s’efforce de définir les liens entre les centres du pouvoir maritime et des aspects de l’identité culturelle malaise, comme l’islam. La section présente des costumes de la cour de Riau-Lingga, d’autres vêtements de cérémonie, des objets en cuivre moulé et des boiseries sculptées. La disposition subtilement désaxée des salles islamiques est due à l’orientation de l’ensemble vers la Mecque, comme l’indique une boussole géante. Quatre panneaux sculptés disposés autour d’un tapis de prière suggèrent l’intérieur d’une mosquée, tandis que des images grandeur nature de la coupole et du mur principal d’une mosquée sont projetées sur les murs et le plafond. À droite se dresse un minbar (chaire) sculpté du XIXe siècle, provenant de Turquie. Des projections de diapositives se succédant toutes les quelques secondes permettent d’illustrer la diversité de l’architecture des mosquées ; les visiteurs sont même invités à ôter leurs chaussures et à s’asseoir. Une collection de corans fait suite à cette mosquée “virtuelle”, accompagnée de projections vidéo dépeignant des lectures à haute voix du texte sacré. Aussi, un personnel d’accueil avenant se propose de répondre à différentes questions telles que l’importance du savoir ou de la place des femmes dans la société islamique. Les visiteurs fatigués pourront prendre un moment de repos sur des coussins en velours, le long d’un mur recouvert de faïences d’Iznik, et écouter des chants et des psalmodies avant de découvrir des céramiques et des objets en or finement ornés.
La scénographie peut dérouter, car aucun des objets exposés n’est légendé, mais des livrets sont disponibles à proximité, avec illustrations et textes détaillés, en anglais, tamoul, malais et mandarin. Si les technologies interactives sont omniprésentes, en partie pour compenser le caractère réduit de ces collections par ailleurs passionnantes, elles restent discrètes et réussissent à mettre en valeur les objets présentés sans distraire l’attention du public.
En dépit de la crise économique, Singapour n’a pas réduit son budget pour la culture et les projets sont encore nombreux : une nouvelle université est en construction au centre-ville, dans le but d’attirer les jeunes gens dans ce quartier ; un musée d’art – probablement moderne et contemporain – s’installera bientôt dans un bâtiment en cours de restauration ; un parcours de sculptures sera inauguré sur les berges de la rivière et, enfin, la ville envisage d’organiser une biennale d’art contemporain. Un programme à faire pâlir d’envie de nombreux responsables culturels internationaux...

ASIAN CIVILISATIONS MUSEUM

1 Empress Place, Singapour, tél. 65 6332 7798, www.nhb.gov.sg, tlj 9h-18h, 9h-21h le vendredi, 12h-18h le lundi.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°173 du 13 juin 2003, avec le titre suivant : Singapour reconsidère son héritage culturel

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