Dimanche 18 février 2018

Musées

À Shanghaï, les deux faces des musées chinois

Incarnant le même esprit d’ouverture de la Chine au monde, nés de la même volonté de sensibiliser le public chinois à l’art contemporain, le Yicang Museum et le Yuz Museum ont développé un projet radicalement différent, si ce n’est opposé. Le premier pratique volontiers le mélange des genres avec force recours au numérique quand
le second se veut plus exigeant.

SHANGHAÏ - Depuis vingt ans, la Chine voit surgir une multitude de centres d’art et musées en tous genres. Environ 4 000 structures de ce type ont été recensées en 2015. La ville de Shanghaï compte à elle seule plus d’une vingtaine de musées, dissimulant sous cette appellation beaucoup de coquilles vides. En effet, rares sont ceux à posséder une collection permanente, et beaucoup appartiennent à de riches particuliers qui privilégient ici l’événementiel.

À Shanghaï, au moins un « musée » se construit chaque année. Le dernier en date, le Yicang Museum [ill. du bas], a ouvert ses portes en décembre 2016 le long des berges de la rivière Huangpu, côté Pudong, s’inscrivant ainsi dans le projet global de réhabilitation du quartier.Ancien lieu de stockage du charbon de la ville, l’espace a été rénové selon la tendance actuelle : conserver l’immensité des volumes, rafraîchir l’aspect industriel du bâtiment en le modernisant, et insuffler lumière et clarté.

Bien qu’il ne possède pas de collection permanente, le Yicang Museum porte l’étiquette « musée ». Plus surprenant, il s’est également attribué le titre de « musée d’art moderne »… Le Yicang ou Modern Art Museum est un bâtiment d’État, géré par la Halcyon Gallery depuis Londres, une galerie dont la ligne est principalement orientée art moderne, ce qui pourrait expliquer cette curieuse appellation, et la légitimer. Galerie commerciale mondialement connue – c’est elle qui est en charge du mécénat artistique de la famille royale anglaise –, la Halcyon Gallery possède les droits d’auteur de 8 000 œuvres d’art, ce qui permet ainsi la diffusion (production, exposition et vente) d’autant de dérivés de ces œuvres. Ainsi, le Yicang Museum, destiné à exposer des œuvres « modernes » de grands maîtres occidentaux, va principalement miser sur le dispositif culturel et commercial qui entoure ses expositions. Si l’exposition phare est liée à la période moderne (l’exposition d’ouverture a été consacrée à Michel-Ange), les galeries adjacentes présentent quant à elles des artistes contemporains, tous styles confondus, et sans programme prédéfini.

La culture et le ludique
Le Yicang Museum entend se situer au « carrefour » des cultures, et fait du mélange des genres son mot d’ordre : art moderne et contemporain, occidental et asiatique, reproductions et œuvres se côtoient dans un brassage aussi dynamique qu’insolite. Doté de plusieurs galeries d’exposition, d’une boutique, d’un café, d’une salle de concerts, le musée se veut être un lieu de vie accueillant. L’ajout au bâtiment principal de plusieurs modules dont un espace multimédia, une librairie, mais aussi une boutique de cycles, des restaurants, des ateliers de designers, signale la volonté du musée de développer une nouvelle zone culturelle et ludique polyvalente. Si cela a un air de déjà-vu depuis l’Occident, la création de ce type d’espace en est à ses débuts en Chine et correspond à un mode de vie naissant.

Ainsi, pour attirer et stimuler un public peu coutumier du fait, un large panel d’attractions est mis en place, riches de prouesses technologiques. C’est sans doute ce qui différencie ce type d’ensembles culturels d’avec ses semblables européens. Extrêmement friand de multimédia et de numérique, le public chinois va pouvoir les découvrir et les expérimenter dans le cadre du musée. Les œuvres – et leurs reproductions – sont théâtralisées sans retenue, dans une confusion entre outils technologiques élaborés et vision kitsch, générant une sorte de joyeux bazar où pertinence et bon goût ne sont pas toujours de mise… Vision frustrante ou amusante pour un certain public, source de découvertes et d’apprentissage pour un autre, le Yicang Museum reflète une forme du renouveau de la culture en Chine.

Le désir commun d’un accès pour le plus grand nombre
Sur la rive opposée de la rivière Huangpu, une autre voix s’élève, qui elle aussi revendique une sensibilisation et éducation du public à l’art contemporain, nouvel art de vivre et mixité sociale. Comme le soutient Budi Tek, son fondateur et directeur, « le Yuz Museum est hybride, il incarne un art de vivre ». Mais c’est avec un regard tout autre. Le Yuz Museum s’est imposé depuis son ouverture en 2014 comme un incontournable de l’art contemporain, pas seulement à Shanghaï mais partout en Chine.

Lui aussi fruit d’une réhabilitation industrielle monumentale (un ancien aéroport), le musée présente artistes chinois et occidentaux en parallèle, afin de mélanger leurs pratiques et leurs visions. Les résidences d’artistes au sein même du musée, les événements réguliers et son programme d’éducation sont autant de matrices de ce lieu transversal.

Le Yuz se revendique comme lieu de vie, à la croisée des mondes occidental et asiatique, avec une programmation pointilleuse et éclectique ayant pour objectif le rassemblement d’un public diversifié. Propulsant des artistes émergents, exposant aussi de plus établis, le Yuz Museum fait figure de pionnier en Chine. Ainsi, en collaboration avec la Fondation Giacometti à Paris, une grande rétrospective d’Alberto Giacometti – et la première en Chine – s’y est déroulée en 2016.

Le Yuz Museum met un point d’honneur à donner accès à des œuvres uniques et originales, venues de Chine comme du monde entier. Le Yuz a mis en place une dynamique d’échanges, afin de populariser l’art contemporain chinois et d’en améliorer la compréhension en Occident…

Ces deux musées confirment un désir commun de permettre un accès à la culture au plus grand nombre. Les voies que le Yicang Museum et le Yuz Museum empruntent sont diamétralement opposées et symbolisent les deux faces d’un même visage : celui d’une Chine frénétique et contrastée. Ils sont une clé pour appréhender le regard que cette même Chine porte sur elle-même : d’une part sur son avenir, et la place essentielle des nouvelles technologies dans la société, d’autre part sur son patrimoine, le positionnement sur la distinction du faux et du vrai. C’est une action extrêmement libérée qui se dessine, à travers laquelle le futur semble n’avoir que faire du passé.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°479 du 12 mai 2017, avec le titre suivant : À Shanghaï, les deux faces des musées chinois

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