Sebastião Salgado, l’amour de la nature en héritage

Par Christine Coste · L'ŒIL

Le 19 septembre 2013 - 638 mots

Sebastião Salgado est un conteur né. L’écouter parler de Genesis, ou de telle image extraite de ce vaste corpus réalisé durant huit années et aujourd’hui achevé, transporte instantanément comme ses photographies au plus près des icebergs de la mer de Weddell, en Antarctique, ou des Nénètses, peuple de la Sibérie du Nord.

D’une voix au rythme chantant où percent les intonations de sa langue natale, le Brésilien prend le temps de raconter le troisième volet de cette trilogie qui, après La Main de l’homme (1993) et Exodes (2000), aborde la question de la nature originelle et des peuples vivant encore en elle. Une nouvelle fois, recherche esthétique et engagement politique impriment chaque photographie à la puissance lyrique renforcée par un tirage sublime. La beauté pour incitation à la réflexion, mieux encore à l’action. Et, en aiguillon, la curiosité, le souci de comprendre, d’observer de manière aiguë le monde comme toujours chez cet homme engagé, militant dès son plus jeune âge. Sebastião Salgado le reconnaît volontiers : « Tous ces travaux sont nés de ma vie, il faut y voir une grande identification. Dans La Main de l’homme, c’est l’ancien économiste, membre de groupes d’études marxistes, conscient, soucieux de l’importance de la classe ouvrière, qui voulait rendre hommage au monde du travail. Dans Exodes – corpus né des bouleversements des équilibres dus à la révolution industrielle, observés lors de La Main de l’homme – se niche aussi un peu de mon histoire. « Lorsqu’en 1973, je suis arrivé en France, le Brésil vivait une dictature terrible. » Genesis, paru récemment aux éditions Taschen, ne déroge pas à cette veine.

Lélia, l’épouse complice
« Après avoir travaillé pendant près de trois décennies sur les drames et les tragédies de l’humanité, Sebastião Salgado et moi avons décidé de nous intéresser à la planète même sur laquelle nous vivons. Ce changement d’objet du regard n’était pas accidentel », écrit Lélia Wanick Salgado en préambule de l’ouvrage. Lélia : l’épouse complice de tous ses engagements depuis leur rencontre à Paris il y a près de quarante ans, de toutes ses productions aussi depuis la création d’Amazonas Images, agence chargée de la gestion de l’œuvre de Salgado, qu’ils ont fondée après le départ du photographe de Magnum et dont elle assure la direction. Lélia, la conceptrice de ses ouvrages et la commissaire de toutes ses expositions, dont celles ce mois-ci de la Mep (Paris) et du Musée de l’Élysée (Lausanne), revient régulièrement dans les projets du photographe.

« Après avoir achevé La Main de l’homme et Exodes, nous avions fondé l’Instituto Terra pour assurer la reforestation d’une propriété rurale au Brésil, qui appartenait à la famille de Sebastien », explique Lélia. C’est de ce ranch d’élevage où il a grandi, depuis quelques années élevé, grâce au combat du couple, au rang de parc national de sept cents hectares et replanté de plus d’un million d’arbres, que Salgado tire son respect pour la nature et son lyrisme proche d’un Terrence Malick avec lequel il a failli d’ailleurs réaliser un documentaire en Bolivie qui ne s’est pas fait. « Je suis né au Paradis », raconte-t-il. Aussi rendre hommage en noir et blanc à cette nature qu’il « aime par-dessus tout », à l’instar d’Ansel Adams sa référence en la matière, a-t-il été pour lui « un immense plaisir » jalonné de fabuleuses aventures et rencontres. Jamais jusque-là, Salgado n’avait réalisé des images de paysage et d’animaux. Le temps de l’observation pour s’y intégrer a fait partie de ce plaisir indélébile.

« Sebastião Salgado, Genesis »

Maison européenne de la photographie, Paris, jusqu’au 5 janvier 2014, www.mep-fr.org et Musée de l’Élysée, Lausanne, jusqu’au 5 janvier 2014, www.elysee.ch « Genesis », Taschen, 520 pages, 49,99 €

1944 Naissance au Brésil 1973 Début, à Paris, de sa carrière de photographe 1975-1979 Agence Gamma 1979-1994 Agence Magnum 1994 Création d’Amazonas Images

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°661 du 1 octobre 2013, avec le titre suivant : Sebastião Salgado, l’amour de la nature en héritage

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