Mercredi 23 septembre 2020

Monument

Sainte-Sophie ou la reconquête d’Erdogan

Par Olympe Lemut · Le Journal des Arts

Le 11 septembre 2020 - 609 mots

ISTANBUL / TURQUIE

Reconvertie en mosquée par le président turc en juillet, l’église Sainte-Sophie n’est qu’une première étape dans le processus politique de réappropriation du patrimoine pré-ottoman.

Sainte-Sophie, Istanbul, Turquie. © Photo Dennis Jarvis, CC BY-SA 2.0
Sainte-Sophie, Istanbul, Turquie.

Istanbul. « Rendre à Sainte-Sophie sa forme originelle était un rêve de jeunesse », a déclaré Recep Tayyip Erdogan, le 24 juillet lors de la première prière musulmane depuis la reconversion de l’église en mosquée. Le bâtiment classé au patrimoine mondial de l’Unesco était devenu un musée en 1934 sur décret de Kemal Atatürk, après avoir servi de mosquée depuis 1453, date de la conquête de Constantinople par les Ottomans. Mais, à l’origine, Sainte Sophie était une église, construite au IVe siècle, puis agrandie au VIe siècle, et devenue lieu de couronnement des empereurs byzantins.

C’est une décision du conseil d’État turc qui a permis le 10 juillet dernier cette transformation, après une campagne de lobbying par des associations religieuses proches du parti présidentiel AKP. L’édifice est désormais sous la tutelle de la Direction des affaires religieuses. Erdogan a annoncé à ses partisans « une victoire » ; il ajouté que Sainte-Sophie a été « libérée » de ses chaînes et que la reconversion est une « résurrection » et une « reconquête ». Cette emphase agressive s’adressait au monde musulman, notamment à travers la traduction arabe du discours, plus militante que la version anglaise édulcorée : la reconquête de la mosquée Al-Aqsa à Jérusalem y était ainsi clairement évoquée, comme la volonté d’étendre le mouvement à tout le monde musulman « de Bukhara [Ouzbékistan] à Al-Andalus [nom arabe de l’Espagne]».

Risques de dégradation

Les réactions se sont multipliées dès l’annonce du conseil d’État. En Turquie, les milieux kémalistes, partisans de la laïcité, ont déposé des recours en justice, en vain. L’association turque des professionnels de musées a argué des recommandations de l’Unesco sur les lieux culturels pour contester cette reconversion. L’Unesco a, pour sa part, exprimé sa préoccupation et déploré une décision « sans dialogue préalable » sur le statut de l’édifice. Car Sainte-Sophie est classée au patrimoine mondial en raison de son architecture, et des fresques et mosaïques exceptionnelles qui ornent ses murs. Or l’islam rigoriste prôné par l’AKP interdit les images figuratives dans les lieux de culte, d’où les inquiétudes des historiens de l’art après l’annonce, par les autorités religieuses, de dispositifs lumineux censés cacher les fresques pendant les offices. Ces fresques et mosaïques sont très fragiles et ont, par le passé, été recouvertes de plâtre (période ottomane) ou vandalisées (épisode des Iconoclastes au IXe siècle).

À l’étranger, la réaction la plus vive est venue de la Grèce où le ministère de la Culture a évoqué « une provocation », dans un contexte géopolitique très tendu entre les deux pays. En France, le ministre des Affaires étrangères a déclaré qu’il « déplorait la remise en cause de l’un des actes les plus symboliques de la Turquie moderne et laïque ».

Le sujet est épineux pour les autorités chrétiennes en Europe et en Occident. Le Vatican a publié une déclaration du pape François dans laquelle il se déclare « très affligé » par cette reconversion. Les critiques les plus virulentes viennent des États-Unis et aussi de l’organisation caritative française l’Œuvre d’Orient. Celle-ci déclare dans un communiqué que « le culte musulman est illégitime » dans des édifices construits à l’origine comme églises et qualifie sans détour l’attitude de la Turquie de « djihadisme culturel archaïque ».

L’inquiétude vient également de l’annonce par Erdogan de la reconversion d’autres églises byzantines, comme Saint-Sauveur-in-Chora à Istanbul, une église elle aussi classée au patrimoine mondial par l’Unesco et devenue musée en 1948 après avoir été une mosquée ; le décret publié au « journal officiel » turc, le 21 août, rend inéluctable la conversion de l’édifice en mosquée dans les prochaines semaines, sans concertation avec l’Unesco ou les représentants du culte orthodoxe.
 

L'ancienne église byzantine Saint-Sauveur-in-Chora. © Photo Gryffindor, domaine public
L'ancienne église byzantine Saint-Sauveur-in-Chora, İstanbul, Turquie

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°550 du 4 septembre 2020, avec le titre suivant : Sainte-Sophie ou la reconquête d’Erdogan

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