Eglise

Saint-Pierre en couleurs

La façade restaurée révèle l’existence d’enduits colorés

Par Francesca Romana Morelli · Le Journal des Arts

Le 27 août 1999 - 762 mots

ROME / ITALIE

En septembre, les échafaudages qui masquent depuis plus de deux ans la façade de la basilique Saint-Pierre de Rome seront enfin retirés. L’une des surprises de la restauration a été la découverte, sous la couche de saleté, de traces d’enduits colorés qui donnent une allure inédite au chef-d’œuvre de Carlo Maderno.

ROME, VATICAN (de notre correspondante) - Rouge foncé, vert, ocre doré et le blanc du travertin, telles seront désormais les couleurs de la façade de la basilique Saint-Pierre, édifiée par Carlo Maderno entre 1606 et 1614. C’est ainsi qu’elle apparaîtra aux Romains et aux pèlerins lorsque les échafaudages seront retirés en septembre, après plus de deux ans de travaux de restauration, pour lesquels l’Eni, la compagnie pétrolière italienne, a investi neuf milliards de lires (30,6 millions de francs) et mis à disposition sa compétence dans le domaine de la pollution environnementale ainsi que ses moyens technologiques.

L’intervention menée sur la façade de la basilique a consisté en un nettoyage de la surface, de nouveaux masticages, des tamponnements et une intervention sur les éléments métalliques. Toutes les informations recueillies au cours de l’opération ont été réunies dans une banque de données spéciale. Pour éliminer la couche superficielle de saleté, la technique de nettoyage à l’eau Jos a été utilisée – comme pour la restauration de la façade du palais Farnèse –, technique qui est censée n’agresser ni la pierre ni la pellicule d’enduit coloré la recouvrant.

Les enduits colorés constituent certainement le résultat le plus surprenant de cette restauration. Dans un rapport intitulé Basilique Saint-Pierre, restauration et conservation, publié conjointement par la Fabrique de Saint-Pierre et par l’Eni en avril, Sandro Benedetti, professeur d’histoire de l’architecture à l’université de Rome et directeur technique de la Fabrique, parle de “couches superposées d’enduits, accentuées par des couleurs” – que l’on trouve surtout sur les surfaces de la façade comprises entre les gigantesques colonnes corinthiennes et l’entablement –, et altérées ou recouvertes par la couche de saleté. Des analyses en laboratoire ont été menées sur des fragments prélevés en divers points, au moyen “d’appareils et de techniques chimiques et physiques comme la microscopie électronique, la diffraction des rayons X et la spectroscopie infrarouge”. M. Benedetti poursuit en précisant que “plusieurs typologies d’enduits ont été retrouvées, réparties de manière non fortuite sur les divers éléments de la façade”.

Accentuer le relief
En ce qui le concerne, Maderno a utilisé deux teintes : le blanc avec une solution aqueuse de chaux pour les colonnes, et un ocre plus clair pour les surfaces en retrait au second plan. Cette bichromie visait à accentuer l’effet de profondeur de la façade ainsi que le relief des colonnes conçues comme des “soutiens éloignés”, rappelant l’effet voulu dans le projet de Michel-Ange. Des traces de couleurs ont également été retrouvées lors de la dernière restauration de la façade de l’église romaine de Sainte-Suzanne, œuvre de Maderno en 1603. Après les travaux de Maderno, d’autres opérations de coloration ont été effectuées sur la basilique, autour de la loge des Bénédictions.

Des documents retrouvés dans les archives de la Fabrique de Saint-Pierre (livres comptables, paquets de lettres et contrats) permettent de reconstituer le projet architectural de Carlo Maderno dans ses moindres détails, jusque dans sa chronique quotidienne. Cependant, Iris Jones, archiviste de la Fabrique, ne fournit dans le rapport sur la basilique Saint-Pierre aucune donnée, aucun texte ni image documentant de manière incontestable la présence d’enduits colorés sur la façade. Dans ce même rapport, une référence est faite à la brève étude du surintendant romain Antonio Muñoz qui, en 1922, définit Maderno comme le premier architecte baroque soucieux des effets générés par l’emploi de la couleur. Par ailleurs, la façade de Saint-Pierre apparaît colorée dans une vue de la basilique peinte par un artiste anonyme au XVIIe siècle, aujourd’hui conservée au Musée de Rome, au palais Braschi.
Face à une opération de restauration comparable à celle effectuée sur la basilique du Vatican, on s’est interrogé sur la nature des “enduits” : ne s’agissait-il pas de dépôts d’oxalate ou bien de particules atmosphériques stratifiées au fil des siècles, disparaissant là où les éléments saillants sont soumis au ravinement de l’eau ? En outre, ces oxalates forment un composé chimique tout à fait semblable à la composition des enduits colorés utilisés autrefois pour entretenir les monuments. Il y a vingt ans, les premiers chantiers des forums ont démontré cette hypothèse, puis, dans le doute, les oxalates ont été écartés. À ce stade, il ne reste qu’à attendre le démontage des échafaudages pour que les spécialistes puissent émettre un avis sur la “limite de nettoyage” à atteindre.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°87 du 27 août 1999, avec le titre suivant : Saint-Pierre en couleurs

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