Samedi 24 février 2018

René Le Bihan

Musée des beaux-arts de Brest

Le Journal des Arts

Le 4 février 2008

Une fois par mois, nous invitons un conservateur à choisir une œuvre de son musée qu’il souhaite mettre en avant et faire mieux connaître du public. René Le Bihan, conservateur du Musée des beaux-arts de Brest, a sélectionné Saint Philippe Benizzi, une œuvre de Carlo Dolci, peinte entre 1640 et 1641.

Peut-on imaginer combien Philippe Benizzi (1233-1285) était populaire à Florence, sa ville natale, même s’il n’était que bienheureux ? Une confrérie pieuse en portait le nom, animée par la corporation des cochers. Quand on décida en 1640 de réaliser une bannière pour le pèlerinage à Notre-Dame-de-Lorette, l’un d’eux passa commande à Carlo Dolci (1616-1686), réputé pour ses tableaux religieux, apprécié pour son métier méticuleux. Connu pour sa lenteur – le revers de sa précision – , il fit preuve, en l’affaire, d’une exceptionnelle célérité, peignant un grand étendard entre juillet 1640 et mai 1641. Renforcée et cousue, tendue et frangée d’or, la bannière, portée par la Compagnie, fit grosse impression à la Pentecôte, lors du pèlerinage. L’artiste se trouva mal récompensé ; l’on s’était accordé sur cent cinquante écus, cinquante seulement furent versés. Aussi dut-il agir en justice du printemps à l’automne 1642, recueillir des témoignages établissant la qualité de son S. Filippo glorioso et la justesse du prix de “150 scudi”. On ne sait qui paya, mais la dette fut éteinte durant l’hiver 1643.
Trois quarts de siècle plus tard, on transforma la bannière en tableau, supprimant les bordures, découpant les anges décrits en 1642, réduisant les nuages, concentrant l’effet sur le moine. Dessins, modello et gravures nous font connaître la métamorphose de 1720. La toile, clouée sur un châssis octogonal, fut encadrée de bois sculpté et doré, puis accrochée à l’entrée du vestiaire de la Compagnie. En 1784, la confrérie fut supprimée ; on en dispersa les biens. Tout porte à croire que le tableau fut acquis par des Britanniques ; depuis le XVIIe siècle, certains Anglais se disputaient les œuvres raffinées de Carlo Dolci.
On oublia la peinture, avant de la retrouver en 1938 dans la cathédrale de Portsmouth. Son identification en 1939 fit grand bruit jusqu’au Vatican, où l’on reconnut le supérieur général de l’ordre des Servites de Marie (1267), le diplomate hors pair qui fit tant au XIIIe siècle pour réconcilier les partisans du pape, les guelfes, et ceux de l’empereur, les gibelins ; bref, l’homme humble et opiniâtre qu’avait canonisé Clément X en 1671. Le temps passa et en 1976, le chapitre de la cathédrale fit vendre la toile chez Sotheby’s à Londres. C’est là, sur le marché de l’art, que le Musée de Brest l’acheta en 1982, afin d’élargir un panorama de la peinture italienne, rassemblé depuis 1964.
On est aujourd’hui loin de l’étendard ; suite à la découpe, le format paraît étriqué, les mains s’approchent trop près des bords ; le vêtement a perdu ses plis en cascade. Néanmoins, l’opération de 1720 accentuait l’audace de la pose, bras tendus en oblique, la dynamique d’une croix décentrée ; elle renforce l’opposition surprenante de l’habit noir, quasi monochrome, et du ciel bleu modulé, l’émouvant contraste entre le halo jaune du nimbe et le visage en extase. Le peintre, dès sa jeunesse, tirait une forte renommée de ses figures mystiques et de ses portraits. Tout imaginé soit-il, Filippo prend ici une indéniable présence : les yeux perdus, les lèvres entrouvertes, l’ombre d’une barbe naissante relèvent d’une évidente sensualité, bien dans l’esprit du Baroque. Enfin, à Florence, on appréciait Carlo Dolci pour ses natures mortes,  notamment ses fleurs. De petits détails, en bas à droite, permettent d’en juger : ouverts ou clos, les lis sont un signe habituel de pureté. Plus loin, posées sur l’herbe, la crosse et la mitre rappellent moins sa place à la tête des Servites, son rôle dans l’expansion de l’ordre par l’Europe entière que son refus  de l’archevêché de Florence. Enfin, la tiare – la triple couronne pontificale – garde mémoire de sa crainte de succéder à Clément IV. Quand les cardinaux réunis à Viterbe songèrent à lui en 1269, il s’enfuit dans la montagne, se cachant jusqu’à l’élection de Grégoire X.
Oui, voilà une peinture militante. Accordant la piété à l’élégance, elle témoigne du goût qui dominait à Florence au milieu du XVIIe siècle. Le tableau atteste un style ; on en perçoit le raffinement et l’on devine la fidélité d’une clientèle éloignée des éclats. L’artiste était bien ce Christianus pictor, lent, patient, admiré et couronné par le succès. Peut-on imaginer le bouleversement que déclencha, en 1680, l’arrivée du remuant Luca Giordano (1634-1705) ? Rapide, brillant, malléable, doté d’une puissance de travail sans égale, Il fa presto réalisait en moins d’une semaine ce que Carlo Dolci peignait en une année ! Aussi le Napolitain extraverti découragea-t-il le Florentin timide et paisible qui, vieillissant, se ferma en lui-même, jusqu’à succomber au dépit et à la mélancolie. Le hasard a voulu qu’à Brest voisinent la toile de Carlo Dolci (1641) et une subjuguante Histoire écrivant ses récits sur le dos du Temps, tableau peint par Luca Giordano en 1682 pour les frères del Rosso. Brio de l’invention, renouvellement du thème, ampleur des formes, virtuosité de l’effet, un autre esprit, une autre sensibilité arrivaient à Florence ; Carlo Dolci entrait, pour près de trois siècles, dans un bien injuste oubli.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°142 du 8 février 2002, avec le titre suivant : René Le Bihan

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