Mardi 10 décembre 2019

Mémoire

Quel avenir pour l’atelier de Giacometti ?

Par Sophie Flouquet · Le Journal des Arts

Le 29 janvier 2008 - 633 mots

Le minuscule atelier où a travaillé l’artiste pendant quarante ans existe encore. Il mériterait de faire l’objet d’une protection

PARIS - S’il a été mis à l’honneur au Musée national d’art moderne par une exposition temporaire (lire le JdA n°269, 16 novembre 2007) évoquant le cadre de travail de l’artiste – et qui a déjà attiré plus de 300 000 visiteurs –, l’atelier où Alberto Giacometti passa plus de quarante années de sa vie sombre lentement dans l’oubli. Car s’ils ont été dépouillés de tout souvenir de l’artiste, les lieux existent encore. Niché au cœur d’une petite cité d’artistes du sud du 14e arrondissement de Paris, au 46 bis, rue Hippolyte Maindron – anciennement 46 –, l’atelier subit dans l’indifférence les vicissitudes du temps. En l’absence de toute plaque commémorative, beaucoup de riverains ignoraient même son existence, avant qu’un journal de quartier, La Page (1), placardé sur les vitrines et les horodateurs, ne vienne les en informer. Certains habitants de longue date du secteur se souviennent pourtant d’avoir croisé le sculpteur, entre la rue d’Alésia et l’avenue du Maine. « Une fois, je l’ai même suivi comme une ombre », se souvient Jean-Pierre Desclozeaux, dessinateur au quotidien Le Monde. D’autres ont aperçu son frère, Diego, lui aussi logé dans la petite cité d’artistes, au 51 bis, rue du Moulin Vert.
Envahis par la glycine et décrépis, les lieux, toujours occupés, sont emprunts de la nostalgie d’un Paris en train de disparaître. Feront-ils un jour l’objet de l’appétit d’un promoteur, séduit par cette belle parcelle au coefficient d’occupation du sol sous-exploité ? Pour l’heure, c’est le peintre et sculpteur Michel Bourbon, ancien collaborateur de Balthus, qui loue les 17 m² d’atelier occupés de 1927 jusqu’à sa mort, en 1966, par Alberto et son épouse, Annette. Cette dernière y resta jusqu’en 1972, date à laquelle le propriétaire – l’atelier appartient toujours à la même famille – la somma de quitter les lieux. Avant de partir, elle prendra soin de demander à Michel Bourbon – revenu depuis peu sur les lieux –, de décoller des murs de l’atelier et de leur chambre, contiguë et louée à partir de 1947, les nombreuses peintures et graffitis exécutés par l’artiste. Rien ne restera in situ pour une exploitation commerciale de l’œuvre du défunt. Depuis, l’« atelier ne se souvient plus », comme l’a écrit Tahar Ben Jelloun dans un texte récent (2).

Un lent délabrement
Pourtant, s’il ne reste plus rien de Giacometti, l’ensemble témoigne encore de l’incroyable inconfort et de l’exiguïté dans lesquels vécut le peintre pendant ces années. L’hiver, lors des grands froids, il lui arrivait parfois d’aller dormir à l’hôtel, rue d’Alésia. Pourquoi l’atelier est-il donc laissé dans cet état de délabrement ? « Les lieux ont été profondément transformés. Il faudrait faire beaucoup de travaux pour les remettre en état », explique Véronique Wiesinger, directrice de la Fondation Annette et Alberto Giacometti. L’étroite ruelle intérieure a, en effet, cédé la place à un espace de stationnement, et les volumes des pièces ont été modifiés. « Les lieux appartiennent à un propriétaire privé et, de notre côté, nous n’avons pas de position nostalgique sur ce sujet. Nous envisageons néanmoins la pose prochaine d’une plaque », poursuit Véronique Wiesinger, qui a assuré le commissariat de l’exposition du Centre Pompidou. Ni son locataire, ni son propriétaire ne souhaitent, par ailleurs, rendre les lieux accessibles à la visite. Quant à une éventuelle protection, la Fondation renvoie la Mairie de Paris à ses responsabilités. Qui n’a pas donné suite à nos sollicitations. Ne serait-il pas temps de prendre des mesures conservatoires, avant que la pression foncière ne fasse tout simplement disparaître l’atelier de Giacometti ?

(1) La Page, n°77, automne 2007.
(2) Tahar Ben Jelloun, « Visite fantôme de l’atelier », in Giacometti, la rue d’un seul, éditions Gallimard, Paris, 2006.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°274 du 1 février 2008, avec le titre suivant : Quel avenir pour l’atelier de Giacometti ?

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