Dimanche 9 décembre 2018

Amsterdam

"On peut, de nos jours, mesurer l’ego des directeurs des grands musées au nombre d’ailes nouvelles qu’ils font bâtir !"

Un entretien avec Hendrik Willem van Os, directeur du Rijksmuseum

Le Journal des Arts

Le 1 janvier 1995 - 1612 mots

Henk van Os, directeur du Rijksmuseum depuis 1989, peut être fier à plus d’un titre : en cinq ans, le nombre de Néerlandais venus visiter le musée a doublé, l’aile consacrée à l’art du XIXe siècle va être réaménagée, et il a trouvé le temps d’écrire un ouvrage complet et novateur accompagnant l’exposition \"L’art de la dévotion à la fin du Moyen Âge européen, 1300-1500\", qui a lieu jusqu’au 26 février. Mais ce directeur gère son musée avec modestie et n’a pas l’intention \"d’augmenter le nombre des salles\".

Êtes-vous désormais enclin à opérer des changements dans la présentation des œuvres du Rijksmuseum ?
Henk van Os : Nous avons déjà modernisé la présentation de la plupart des collections. Notre grand projet est maintenant de moderniser l’aile sud du musée afin d’y installer l’art du XIXe siècle. Nous débattons également de la meilleure façon d’exposer notre collection d’art asiatique.

Seriez-vous prêt à opérer des confrontations ? Pourriez-vous concevoir, par exemple, d’exposer une partie de la collection de céramiques chinoises aux côtés de l’art européen de la même époque afin d’illustrer une page d’histoire de la décoration ?
Je ne pense pas que cette technique, qui peut s’avérer très enrichissante sur le moment, ait beaucoup d’intérêt à long terme. Ces domaines sont trop spécifiques. Dans nos sections d’art décoratif, nous avons mélangé peintures, ameublement et argenterie. Mais nous avons également une collection époustouflante d’argenterie, que nous désirons exposer aussi largement que possible. C’est pourquoi le conservateur qui en est responsable demande une salle réservée à l’argenterie hollandaise, et une autre pour la porcelaine hollandaise. Après tout, nous avons à charge les collections nationales !

Votre priorité actuelle est donc cette aile sud du musée...
Oui. Ce projet se chiffre à plusieurs millions de florins, et il est en partie financé par les services postaux hollandais. L’aile sera terminée en 1997. Les salles abritant les collections de peintures et les arts décoratifs (notamment les merveilleuses maisons de poupées) seront rénovées.

Vos projets sont relativement modestes...
On peut, de nos jours, mesurer l’ego des directeurs des grands musées au nombre d’ailes nouvelles qu’ils font bâtir ! Les conservateurs, bien sûr, sont ravis. Mais moi, je pense que mon musée est suffisamment grand. Je voudrais que les gens y viennent, visitent quelques salles puis reviennent pour en voir d’autres. Si j’ai l’intention d’augmenter le nombre des visiteurs (récemment, je suis même intervenu à la télévision pour inciter les gens à venir nous rendre visite), je n’ai pas pour autant l’intention d’augmenter le nombre des salles. C’est peut-être mon côté hollandais...

Pensez-vous que tous les grands musées internationaux souffrent des mêmes problèmes ?
C’est une question d’équilibre. Aux Pays-Bas, le climat culturel est en train de changer. S’il est facile de construire une nouvelle aile, il l’est beaucoup moins de trouver suffisamment d’objets de valeur pour la remplir de façon satisfaisante. J’essaie de privilégier les collections permanentes, de conserver une certaine souplesse, et de donner à mon musée une certaine continuité. Je ne veux pas agrandir le musée de n’importe quelle façon. Nous sommes moins aidés par le gouvernement que le Louvre, par exemple, mais davantage que la plupart des musées américains. Aux États-Unis, le Musée des beaux-arts de Boston incarne le scénario catastrophe : des dizaines d’administrateurs et pas d’argent. Grâce à notre système politique et social, cette situation ne peut pas se concevoir en Hollande. Même si nos budgets subissent des réductions ponctuelles, une politique à long terme nous garantit une certaine stabilité.

Vous sentez-vous concerné par les problèmes culturels actuels, tels que l’exclusion ou l’accessibilité des musées aux publics indifférents ou hésitants ?
Je suis de la vieille école paternaliste. Je désire sincèrement que le public visite mon musée, mais je ne suis pas prêt à me mettre en quatre et à faire n’importe quoi pour y parvenir. Je veux avant tout présenter nos trésors à des gens qui n’ont pas encore eu l’occasion de faire l’extraordinaire expérience de la fréquentation des beaux-arts. J’ajoute qu’en cinq ans, le nombre de Hollandais venus visiter le musée a doublé ; le fait que nos grandes expositions aient été consacrées à la culture hollandaise et à ses origines n’est probablement pas un hasard.

Vous ne disposez pas d’importants moyens financiers ; est-ce-que cette situation vous gêne beaucoup ?
Notre budget d’achat est minuscule : nous ne percevons que 750 000 florins par an de la part du gouvernement (environ 2,2 millions de francs). Mais les boutiques du musée nous rapportent 1,1 million de florins par an (environ 3,3 millions de francs), que nous consacrons aux acquisitions. Nous recevons également des subventions d’organismes de financement nationaux et de la loterie nationale. En Hollande, il est pratiquement impossible d’obtenir des fonds privés pour financer les acquisitions, et lorsque nous en avons d’importantes en vue, le gouvernement nous accorde une subvention exceptionnelle. En revanche, dans le domaine des expositions, nous avons eu la chance d’avoir le soutien des entreprises internationales : American Express pour Rembrandt, et Visa pour l’exposition en cours.

Au sujet de cette exposition, "L’art de la dévotion à la fin du Moyen Âge européen, 1300-1500", l’approche novatrice que vous adoptez traduit-elle une réflexion actuelle sur la présentation des objets dans un musée ?
Henk van Os : Absolument. L’exposition s’applique avant tout à examiner ce qu’est la fonction d’une œuvre d’art. Cette question renverse radicalement le schéma habituel, celui d’une exposition sur Titien, par exemple, ou sur l’art du XIVe siècle en France. Dans ce genre d’exposition, la fonction de l’œuvre d’art est, bien sûr, partie intégrante du projet d’ensemble, mais nous parlons ici de la fonction principale de l’œuvre. Nous, nous ne cherchons pas à illustrer cette fonction, mais à évoquer comment elle était perçue à l’époque.

Seriez-vous d’accord pour dire que les catalogues d’expositions sont de plus en plus utilisés pour la publication de recherches nouvelles aux dépens des thèses directrices qui sous-tendent les expositions ? Avez-vous délibérément essayé d’éviter cet écueil avec le vôtre ?
Ce problème se pose depuis de nombreuses années, même si l’on parvient parfois à décrypter la thèse d’ensemble au milieu des articles présentés par les catalogues. L’an passé, l’exposition "L’aube de l’Âge d’or" avait donné naissance à un énorme catalogue car rien de consistant n’avait jamais été publié sur le sujet. Le but des organisateurs (qui avaient travaillé pendant huit ans à cette exposition) était de mettre en valeur une période de l’art hollandais qui n’ avait jamais été présentée auparavant, contrairement à d’autres périodes beaucoup mieux connues. Afin d’attirer le public, nous avions décidé de renforcer l’impact publicitaire en jouant sur l’illustration et le titre de l’exposition. Mais l’exposition actuelle n’a rien à voir avec la précédente, dans la mesure où tous les objets présentés ont déjà été recensés et commentés de façon très détaillée dans de nombreux ouvrages ; j’ai donc choisi de dépasser le simple catalogue descriptif pour effectuer un travail plus profond sur le sujet.

Vous avez donc publié un catalogue qui est aussi, en fait, un livre à part entière ?
Oui, et j’ai été encouragé en cela par Anne-Marie Vels Heign, notre directrice des expositions. Elle désirait que le public puisse lire le catalogue avant de visiter l’exposition. Ce livre devait en proposer un panorama, en y intégrant les œuvres que l’exposition allait présenter ; il devait être lisible et synthétique. C’était une tâche très difficile à accomplir, et je sais maintenant pourquoi peu de gens tentent l’aventure ! J’ai vraiment dû mettre à contribution mes trente-cinq années d’expérience. L’histoire que je raconte est celle des images pieuses à la fin du Moyen Âge en Europe, tout un programme.

La structure de votre livre reflète-t-elle celle de l’exposition ?
Jusqu’à un certain point. Les principaux objets et le choix de leur présentation sont similaires dans les deux cas. Mais l’exposition ne peut être considérée comme une simple illustration du livre : l’une comme l’autre répondent à des exigences qui leur sont propres.

Comment ce sujet si complexe a-t-il été traité dans l’exposition ? Avez-vous été obligé de recourir à de nombreux textes explicatifs ?
La démarche explicative est indispensable à notre projet : nous ne partons pas du principe que le public connaît parfaitement notre sujet avant de lire le livre. Bien sûr, nous supposons que les lecteurs ont déjà entendu parler de la Vierge Marie, et probablement de saint François, mais sans doute pas de saint Jérôme, par exemple... Pour l’exposition Rembrandt de 1992, nous avions réalisé un sondage afin de savoir combien de visiteurs connaissaient Abraham. 70 % ne savaient pas qui il était, et parmi les 30 % qui pensaient le savoir, un pourcentage relativement important l’identifiait comme "l’homme qu’on envoie chercher de la moutarde", tout simplement parce qu’en Hollande, nous avons une expression populaire qui dit "il sait où Abraham trouve la moutarde"... Ces résultats nous ont convaincus de la nécessité d’écrire des textes explicatifs simples et complets.

Parmi vos projets figure une exposition Jan Steen, prévue en 1996 ; quelle approche de l’artiste et de son œuvre allez-vous privilégier ?
Le point fort de cette exposition sera de présenter seulement quarante toiles de Steen, parmi les meilleures. Il existe tant de soi-disant toiles de Steen. Son œuvre n’a pas encore été étudiée avec suffisamment de rigueur : une belle toile de Steen est complètement différente de la définition qu’on en donne, et c’est ce que l’exposition démontrera.

Pensez-vous que l’étude de la peinture hollandaise du XVIIe siècle change de nouveau de point de vue ? Ne s’éloignerait-elle pas de l’interprétation iconographique forcenée dont elle a fait preuve ?
J’ai le sentiment que la situation est beaucoup plus équilibrée maintenant. Les études ont trouvé leur place, et les iconographes ont délivré leur message. Les spécialistes hollandais et américains ont aplani la plupart de leurs oppositions.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°10 du 1 janvier 1995, avec le titre suivant : "On peut, de nos jours, mesurer l’ego des directeurs des grands musées au nombre d’ailes nouvelles qu’ils font bâtir !"

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