Mercredi 25 novembre 2020

Musée

Ouvrir grand le « musée »

Par Stéphanie Lemoine · L'ŒIL

Le 27 octobre 2020 - 525 mots

NANTES

Nantes -  Depuis le début de la pandémie, les musées cherchent dans le numérique un moyen de pallier l’absence de contact avec les œuvres d’art, condition ordinaire de l’humain confiné et des publics dits « empêchés ».

Au Musée des beaux-arts de Nancy, Pierre Giner, artiste et scénographe, s’est vu donner carte blanche jusqu’au 18 janvier prochain pour faire tout le contraire. Dernier volet d’un cycle initié en 2015 à la Galerie Poirel avec « Zone de confort », « Du droit des objets à (se) disposer d’eux-mêmes » explore en effet la façon dont le numérique peut révéler et mettre en présence une collection – en l’occurrence celle que le Cnap a constituée dans le champ du design. Cette collection « sans murs » est pléthorique : elle compte 8 000 objets, qu’il est par nature impossible d’exposer ensemble. Comment dès lors en donner à voir l’épaisseur et la consistance ? Plus largement, comment rendre sensibles les spécificités d’objets design dans un musée dédié à la contemplation d’œuvres d’art, où ils seront privés de leur valeur d’usage ? Pour déployer cette collection, « Le droit des objets à (se) disposer d’eux-mêmes » actualise CNAPN sur divers supports et médiums, de la voix au papier. Cette commande publique du Cnap, rendue possible en 2010 grâce à la numérisation du Fonds national d’art contemporain, se veut un « générateur aléatoire d’expositions » accessible sous forme de site Internet et d’application. À partir de mots-clés, elle propose une mise en espace personnalisée d’images puisées dans une base de données. Dans le hall d’entrée du musée, Pierre Giner en présente la version imprimée, dans la lignée de « l’autobook » que proposait déjà de générer CNAPN. Les ouvrages sont disposés sur une table dessinée en 1974 par Enzo Mari, et à construire soi-même selon une logique DIY qui inverse l’ensemble de l’exposition. Au rez-de-chaussée, une agora nomade conçue par Olivier Vadrot cerne un écran où défile Hangar, une fiction de Daniel Foucard nouée autour de la collection. Dès qu’un mot-clé est énoncé, des images d’objets et d’œuvres du fonds sont projetées dans la pièce. Plus loin, « La cimaise des réaccrochages » est un tableau-écran qui substitue aux œuvres exposées derrière lui les images de la collection de design du Cnap. Celle-ci se déploie également dans la maison de Jean Prouvé, pièce maîtresse du musée hors-les-murs, via une visite virtuelle avec casque VR, hélas inutilisable pour cause de pandémie. Au premier étage, les images de la collection se font plus fantomatiques : elles s’égrènent derrière les cimaises ou s’énumèrent mécaniquement via une voix de synthèse. Au sous-sol, au contraire, elles soulignent que tout objet design est destiné à être utilisé, manipulé. Loin de patrimonialiser la collection du Cnap, les flux d’images générés par Pierre Giner en soulignent ainsi la contemporanéité. Comme le design, ces images sont appropriables, parce qu’elles composent notre environnement quotidien et nous sont familières. À ce titre, la médiation proposée par l’artiste va bien au-delà de la simple présentation d’un fonds : en disséminant divers objets et dispositifs numériques dans les salles d’exposition, en y instillant un jeu de résonances entre tableaux et écrans, elle « ouvre » le musée et le réaménage. Bref, elle lui « rend service », selon les mots de Pierre Giner.

Thématiques

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°738 du 1 novembre 2020, avec le titre suivant : Ouvrir grand le « musée »

Tous les articles dans Patrimoine

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque