Histoire

Les secrets de la famille Thyssen

Le Journal des Arts

Le 20 juillet 2007

La provenance des œuvres issues de la collection Thyssen et acquises par l’Espagne pour le Musée Thyssen-Bornemisza de Madrid en question.

MADRID - Un ouvrage fort bien documenté de David R. L. Litchfield, The Thyssen Art Macabre (1), vient apporter de nouvelles révélations sur la famille Thyssen. Le défunt collectionneur allemand Heini Thyssen aurait en effet tenté d’effacer de la mémoire collective l’implication de sa famille dans les crimes nazis, aidé en cela par les pays qui convoitaient sa collection dans les années 1980. Constituer une collection d’œuvres d’art dans le but de la montrer au public est depuis longtemps un moyen classique pour redorer une réputation ternie. Mais, s’il existe un crime sur lequel ce procédé est aujourd’hui impuissant à provoquer l’amnésie, c’est bien le soutien, quel qu’il soit, au régime nazi. Le baron Hans Heinrich (Heini) Thyssen, décédé en 2002, a laissé son nom au Musée Thyssen-Bornemisza, à Madrid, qui constitue l’une des principales institutions artistiques de la capitale espagnole. Sa cinquième épouse, Tita, continue de collectionner et espère que le gouvernement espagnol achètera bientôt tout ou partie de sa collection personnelle exposée dans la nouvelle aile du musée.
Selon l’auteur de l’ouvrage précité, Heini Thyssen s’est efforcé de son vivant de faire oublier le comportement de l’entreprise familiale lors de la guerre de 1939-1945. Il cite en particulier cette réponse du baron au journaliste espagnol Luis de Villalonga : « Pendant la guerre, un groupe de grands industriels a employé des déportés juifs dans leurs installations en les faisant travailler comme des esclaves. Quand ils étaient trop malades ou trop faibles pour travailler, ils étaient envoyés en camp de concentration et à la chambre à gaz. Nous n’avons non seulement rien à voir avec ces agissements, mais nous avons nous aussi été persécutés par les nazis. » Pourtant, Heini Thyssen savait que ce n’était pas la vérité. Quoique très jeune et vivant en Suisse pendant la guerre, il a assisté à toutes les réunions tenues par les directeurs de la société Thyssen. En outre, son frère Stephan, resté en Allemagne durant le conflit, présidait le conseil d’administration de Mabag, une entreprise spécialisée dans le forage des puits de mine, la construction mécanique, notamment pour des éléments des fusées V1 et V2. Avec l’IG Farben, Mabag édifia le principal dépôt d’hydrocarbures du Reich, dans le mont Kohnstein. À la fin de 1943, plus de 10 000 travailleurs forcés étaient employés dans ce chantier souterrain qui allait devenir, à partir d’octobre 1944, un véritable camp de concentration, « Mittelbau », regroupant 60 000 prisonniers dont 20 000 sont morts à la tâche. Selon une note du gouvernement américain conservée aux archives de Washington, une personne sur deux employée à la mine Thyssen de Walsum était en 1943 un travailleur forcé.

Œuvres spoliées ?
Ce sont les Alliés eux-mêmes, et avant tout les Américains, qui décidèrent de passer sous silence le passé et d’aider l’empire Thyssen à se relever, pour soutenir l’économie allemande et contrer les Soviétiques. Avant la chute de Berlin, la filiale eau et gaz de Thyssen collaborait avec le gouverneur militaire allié de la ville, et, dès 1948, Bremer Vulkan, le chantier naval de Thyssen qui construisait les sous-marins U-boots pour les nazis, reçut 11,25 millions de marks de commandes de la part des Alliés. Cette chape de plomb s’explique aussi par la participation embarrassante d’Américains comme W. Averell Harriman aux activités de la banque Thyssen durant la guerre.
Quarante ans s’étaient écoulés quand, en 1986, Heini Thyssen songea à déplacer sa collection, qui était présentée dans la villa Favorita, sur le lac de Lugano en Suisse. Plusieurs gouvernements jouèrent des coudes afin de l’acquérir – y compris celui de Margaret Thatcher alors Premier ministre de la Grande-Bretagne, laquelle s’intéressa alors pour la seule et unique fois de son mandat aux beaux-arts – sans que le passé nazi de la famille ne soit jamais mentionné. Selon le vœu premier de Heini, et parce que c’était aussi le souhait de sa femme Tita, de nationalité espagnole, c’est l’Espagne qui l’emporta, acquérant en 1993 la moitié de la collection pour 350 millions de dollars.
Il est toujours difficile de connaître la réelle passion pour l’art des collectionneurs, qui peuvent acquérir des œuvres pour de multiples raisons, et Heini n’échappe pas aux interrogations. Le conseiller en art le plus dynamique et stimulant de Heini, Simon de Pury, ayant refusé de répondre aux questions de David Litchfield, cette partie du livre apparaît comme la plus faible. À l’époque où de Pury en fut le conservateur, la collection Thyssen s’étendit jusqu’à l’art américain et l’avant-garde russe, fit l’objet de publications spécifiques et donna lieu aux extraordinaires expositions des années 1980 résultant des échanges entre le Musée de l’Hermitage, à Lausanne, et la villa Favorita.
Il est difficile de blâmer Heini Thyssen pour les agissements de sa famille. Si ce dernier savait ce qu’il se passait, il n’y a pas pris part et il était trop jeune pour exercer une influence. Pourtant, un gouvernement pourrait difficilement créer aujourd’hui un musée Thyssen-Bornemisza en considérant avec autant d’insouciance le passé. La provenance de chaque œuvre du Musée Thyssen-Bornemisza acquise par le père de Heini, Heinrich Thyssen, entre 1932 et 1945, et tout spécialement après la défaite française en 1940, devrait désormais faire l’objet d’une enquête minutieuse. Car l’une des révélations de ce livre est que, loin d’avoir cessé d’acheter des œuvres en 1938, comme Heinrich puis Heini l’ont soutenu, de nombreux transports de tableaux se sont poursuivis entre Paris et la Suisse où vivait Heinrich Thyssen. Ces acquisitions se monteraient à deux cent dix-huit œuvres d’art en 1945. Heinrich Thyssen a toujours démenti être venu en France durant l’occupation nazie. En réalité, il a multiplié les voyages à Paris, où des œuvres volées à des juifs français se vendaient à l’hôtel Drouot. Ainsi procédaient également les marchands et collectionneurs Julius Böhler et Karl Haberstock, avec lesquels il traitait. S’il s’avère que des œuvres du musée proviennent de la spoliation de biens juifs, il est certain qu’il faut s’attendre dans les années qui viennent à des demandes de restitution des descendants de leurs propriétaires légitimes.

(1) éd. Quartet Bks., 2006, en anglais, 450 p., ISBN 0-70-437119-7.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°255 du 16 mars 2007, avec le titre suivant : Les secrets de la famille Thyssen

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